DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte

L'argument de cette rubrique nous a été donné par M Jean Pierre PAQUET (dit Jipépak) qui a réalisé au fil des ans un site sur Edgar MORIN qu'il présente en ces termes : « Emerveillé par la force, la portée, la profondeur, la beauté, la poésie de la pensée d'Edgar MORIN, ...  j'ai constitué, petit à petit, ce lexique morinien, pour tenter de saisir cette perpétuelle curiosité omnivore, cette pensée toujours en « itinérance », cherchant toujours la "reliance", afin de mieux comprendre, mieux saisir sa vision globale, mieux m'imprégner de cette oeuvre démesurée, essentielle, universelle. Grâce à l'internet je mets simplement ce lexique à la disposition de tout le monde, ... Ce recueil synthétique est également une invitation à se lancer dans la lecture des oeuvres de cet incontournable penseur/humaniste. ...»

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Dictionnaire des citations d'Edgar Morin (Extraits)

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Démocratie




- Le programme démocratique «liberté, Egalité, fraternité» unit en fait de façon complexe ces trois impératifs qui comportent leurs antagonismes. Au-delà d'un certain seuil, la liberté détruit l'égalité et corrompt la fraternité ; au-delà d'un certain seuil, l'égalité détruit la liberté sans pour autant créer nécessairement la fraternité. Ainsi la politique démocratique contient en elle des «double blind» éthiques, où s'affrontent de façon contradictoire ses impératifs profonds, et, selon la conjoncture, son gouvernement doit provisoirement sacrifier l'un pour l'autre. La démocratie n'est pas le reflet d'un ordre divin ou cosmique. Elle ne possède en elle nulle vérité transcendante à son exercice; sa vérité fondamentale est de ne pas avoir de vérité afin de permettre aux diverses vérités politiques de s'exprimer, se confronter, s'affronter en se respectant, c'est-à-dire en respectant la règle démocratique. Aussi, la clé de l'idée démocratique est dans sa règle. La formule qui définit la démocratie comme système constitutionnel/pluraliste est assez heureuse si elle nous aide à concevoir que la démocratie n'est autre que la constitutionnalisation d'une règle de jeu pluraliste. La règle du jeu démocratique permet à la diversité sociale, culturelle, politique d'être productive à travers ses conflits. C'est ce qui permet aux conflits d'être éventuellement créateurs. Certes, la démocratie ne garantit nullement que les antagonismes sociaux ne réussissent à briser la règle et ainsi à la détruire. Aussi les démocraties solides sont anciennes parce qu'elles ont profondément inscrit leur règle dans la tradition et l'identité nationales.

- Dans un sens, la règle du jeu démocratique n'est qu'un simple instrument technique qui ne porte en lui aucune vérité autre que celle d'entretenir la démocratie. Ainsi la Démocratie n'a pas de fondement de Valeur et de certitude.

- Karl Popper avait remarqué que la science et la démocratie avaient la même structure, puisque la science n'est autre qu'une règle du jeu, disposant de sanctions propres, qui permet l'affrontement des conceptions et des théories. Certes la démocratie, qui comporte des sanctions électorales périodiques, ne comporte pas une règle qui, comme l'expérimentation scientifique ou la réfutation logico-empirique, lui permettrait ipso facto d'éliminer l'erreur. Mais la science, comme la démocratie, ne peut prouver de façon définitive une vérité théorique ou idéologique. L'une et l'autre n'ont d'autre fondement que le consensus autour d'une règle, qui, en elle-même, ne contient aucune vérité. Toutefois cette règle, seulement «technique» en apparence, porte en elle la possibilité de militer pour nos vérités.

- Par ailleurs, la démocratie ne dépend pas que d'institutions démocratiques : elle dépend aussi d'une vie civique et politique riche et complexe. Sinon les votes perdent leur sens, les assemblées sont manipulées, la politique se concentre dans les états-majors des partis, les élites au pouvoir ne sont plus guère contrôlées. Enfin, la démocratie n'a pas atteint son terme ou sa formule achevée avec les modèles actuels. Ici encore, nous pensons qu'il faut rompre avec l'euphorie satisfaite. La démocratie est une solution qui nous pose des problèmes. La vie démocratique de l'Europe attend son second souffle. Nous ne sommes pas à l'ère des achèvements, mais à celle des commencements démocratiques. (PE-87)

- La démocratie suppose et nourrit la diversité des intérêts et groupes sociaux ainsi que la diversité des idées, ce qui signifie qu'elle doit non pas imposer la dictature de la majorité, mais reconnaître le droit à l'existence et à l'expression des minorités et protestataires, et permettre l'expression des idées hérétiques et déviantes. Elle a besoin de consensus sur le respect des institutions et règles démocratiques, et elle a en même temps besoin de conflits d'idées et d'opinions qui lui donnent sa vitalité et sa productivité. Mais la vitalité et la productivité des conflits ne peuvent advenir que dans l'obéissance à la règle démocratique, qui régule les antagonismes en remplaçant les batailles physiques par des batailles d'idées, et détermine, via débats et élections, leur vainqueur provisoire. (TP-93)

- La démocratie est un complexe comportant divers composants, dont une règle du jeu qui permet l'expression de la diversité et qui régule l'expression de la conflictualité. (PARC-96)

- La démocratie ne peut être définie de façon simple. La souveraineté du peuple citoyen comporte l'autolimitation de cette souveraineté par l'obéissance aux lois et le transfert de souveraineté aux élus. La démocratie est un complexe qui comporte, notamment, la séparation des pouvoirs, la garantie des droits individuels et la protection de la vie privée. Il y a plus. L'expérience du totalitarisme a mis en relief un caractère clé de la démocratie : son lien vital avec la diversité et la conflictualité.

- La démocratie a évidemment besoin du consensus de la majorité des citoyens sur le respect des institutions et des règles démocratiques Elle a besoin que le plus grand nombre de citoyens croie en la démocratie. Mais, en même temps que de consensus, la démocratie a besoin de conflictualité. La démocratie suppose et nourrit la diversité des intérêts ainsi que la diversité des idées. Le respect de la diversité signifie que la démocratie ne peut être identifiée à la dictature de la majorité sur les minorités ; elle doit comporter le droit des minorités et protestataires à l'existence et à l'expression, et elle doit permettre l'expression des idées hérétiques et déviantes. Tout comme il faut protéger la diversité des espèces pour sauvegarder la biosphère, il faut protéger celle des idées et des opinions, ainsi que la diversité des sources d'information et des moyens d'information (presse, média), pour sauvegarder la vie politique.

- La démocratie a besoin de conflits d'idées et d'opinions ; ils lui donnent sa vitalité et sa productivité. Mais la vitalité et la productivité des conflits ne peuvent s'épanouir que dans l'obéissance à la règle démocratique, qui régule les antagonismes en remplaçant les batailles physiques par des batailles d'idées, et détermine via débats et élections le vainqueur provisoire des idées en conflit. Ainsi, exigeant à la fois consensus, diversité et conflictualité, la démocratie est un système complexe d'organisation et de civilisation politiques qui nourrit et se nourrit de l'autonomie d'esprit des individus, de leur liberté d'opinion et d'expression, de leur civisme, qui nourrit et se nourrit de l'idéal trinitaire liberté, Egalité, fraternité.

- La démocratie ne peut fonctionner que dans une société qui constitue une communauté de citoyens et qui comporte des libertés permettant la libre expression des intérêts et des opinions. La démocratie s'est instituée d'abord dans des cités (Grèce antique, Italie médiévale) puis, marginalement, elle s'est développée au sein des nations européennes modernes. La nation est à la fois l'amie et l'ennemie de la démocratie. Elle est l'amie puisqu'elle y a permis son développement au delà du cadre de la cité en créant une communauté nationale. Elle en est l'ennemie parce que les passions ou éruptions nationalistes, l'exacerbation des conflits peuvent la renverser au profit d'une dictature de parti, d'une armée et/ou d'un chef. Ainsi tous les traits importants de la démocratie ont un caractère dialogique , unissant des termes antagonistes et complémentaires : à la fois consensus/conflictualité, liberté/égalité/fraternité, communauté nationale/antagonismes sociaux et idéologiques. Enfin, la démocratie dépend des conditions qui dépendent de son exercice (esprit civique, acceptation de la règle du jeu démocratique).

- La démocratie à générer à l'échelle européenne nécessite la diffusion et l'implantation de la conscience d'une communauté de destin et le sentiment d'appartenance à cette communauté. C'est corrélativement que pourrait se développer un civisme européen, qui tout en respectant les appartenances nationales, permettrait cette réalité nouvelle que serait la citoyenneté européenne. Déjà, le mouvement des citoyens européens, parti de la volonté de faire respecter les accords d'Helsinki, et voué désormais à la citoyenneté commune de tous les européens, constitue l'animateur et le bouillon de culture de cette citoyenneté commune sans laquelle il n'y aurait pas de démocratie européenne.

- Nous sommes dans une période difficile et incertaine, où les démocraties risquent de craquer ou s'étioler. C'est le système politique le plus civilisé. Mais il est d'autant plus problématique que la civilisation est elle-même problématisée. L'aspiration démocratique généralisée se heurte à la difficulté démocratique généralisée. La démocratie dépend de la civilisation, laquelle dépend de la démocratie. (PC-97)

- Le monde laïque doit savoir que, comme toujours, le nouvel ennemi vient de l'intérieur. Il ne s'agit plus aujourd'hui de brandir l'étendard de la science, de la raison, du progrès, mais de les interroger, et il s'agit de se mobiliser contre les Evidences impensées de la Techno-science. Et cela est un problème démocratique clé. Il y a des zones de plus en plus amples où s'opère une régression de démocratie. C'est là où les développements techo-scientifiques posent de nouveaux problèmes vitaux pour chacun, depuis l'arme thermonucléaire, jusqu'aux manipulations génétiques, puis bientôt cérébrales, et celles qui concernent naissance, maternité, paternité, maladie, mort, vie. C'est là où s'installent les comités d'experts, qui vulgarisent tout au plus leurs avis dans les médias, mais les citoyens sont d'autant plus dépossédés que les nouveaux dépositaires d'un savoir ésotérique et spécialisé les renvoient à leur ignorance. Une Nomenklatura d'experts et spécialistes non seulement monopolise les problèmes, mais les fragmente et les émiette. Dès lors, le nouveau combat de la laïcité serait le combat pour promouvoir une démocratie cognitive..... Et cela est d'autant plus nécessaire que nos esprits sont désormais libérés de l'hypothèse et de la menace totalitaires, qui pendant des décennies avaient contraint certains d'entre nous à tenter de faire comprendre ce que finalement l'écroulement du Mur de l'Aveuglement Obtus a montré.... Nous pouvons maintenant regarder d'un regard beaucoup plus attentif nos démocraties, non seulement pour nous consacrer à corriger leurs insuffisances et carences anciennes, mais aussi pour percevoir leurs nouvelles carences et nouvelles régressions, nées des développements techno-scientifico-bureaucratiques.

- L'appel pour la démocratie cognitive n'est pas seulement l'appel à des cours du soir, écoles d'été, Universités populaires. C'est l'appel pour une démocratie où le débat des problèmes fondamentaux ne serait plus le monopole des seuls experts et serait porté chez les citoyens. Comme toujours, l'effort historique pour la démocratisation se heurtera à la résistance de la Caste et de la Nomenklatura qui se sont emparées d'un monopole, ici celui de la connaissance-des-problèmes-réels. Un tel effort nécessite évidemment une réforme de pensée qui problèmatise le mode de penser
tehcno-spécialisé qui s'impose aujourd'hui comme s'il était le seul pertinent. Cette réforme a faiblement commencé, ici et là. (TBF-99)

- La démocratie ne peut être définie de façon simple. La souveraineté du peuple citoyen comporte en même temps l'autolimitation de cette souveraineté par l'obéissance aux lois et le transfert de souveraineté aux élus. La démocratie comporte en même temps l'autolimitation de l'emprise de l'Etat par la séparation des pouvoirs, la garantie des droits individuels et la protection de la vie privée. (SSEF-00)

Régression démocratique :
- Le développement de la techno-bureaucratie installe le règne des experts dans tous les domaines qui jusqu'alors relevaient des discussions et décisions politiques. Ainsi, la technique nucléaire met les citoyens, les parlementaires, voire les ministres, hors de toute décision dans l'emploie de l'arme ; les implantations de cette nouvelle source d'énergie se décident le plus souvent par-dessus la tête des citoyens.



- En même temps l'accentuation de la compétition économique entre nations, notamment dans une conjoncture de dépression économique, favorise la réduction du politique à l'économique, et l'économique devient le problème politique permanent ; comme il y a simultanément crise des idéologies et des idées, la reconnaissance du primat de l'économique détermine un consensus mou qui affaiblit le rôle démocratiquement vital du conflit d'idées.

- En même temps encore, la démocratie régresse socialement : après la réduction des inégalités due aux progrès de la croissance jusqu'au début des années 1970, la compétition économique et la recherche de productivité rejettent hors circuit une part croissante des travailleurs, tandis que la ghettoïsation de prolétaires et immigrés les sépare de la partie toujours ascendante de la société. Les éconocrates, fort capables d'adapter les hommes au progrès technique, mais incapables d'adapter le progrès technique aux hommes, ne peuvent imaginer des solutions nouvelles de réorganisation du travail et de répartition de la richesse. Ainsi commence à s'installer une société «duale», qui, si le déficit démocratique persiste, deviendra la société normale.

- Corrélativement, l'effondrement des grandes espérances du futur, la crise profonde du révolutionnarisme, l'épuisement du réformisme, l'aplatissement des idées dans le pragmatisme au jour le jour, l'impuissance à formuler un grand dessein, l'affaiblissement du conflit d'idées au profit des conflits d'intérêts ou des ethno-centrismes ethniques ou raciaux, tout cela entretient la sclérose des partis, affaiblit la participation, tout en étant entretenu par cette sclérose et cet affaiblissement.

- Ainsi se pose aux sociétés occidentales, sous des formes multiples, le problème clé de la déficience démocratique, c'est-à-dire la nécessité de régénérer la démocratie, alors que, partout dans le monde, se pose le problème de la générer. Le problème démocratique est un problème planétaire aux formes diverses. L'aspiration démocratique généralisée se heurte à la difficulté démocratique généralisée. La démocratie dépend de la civilisation, laquelle dépend de la démocratie....Il nous faut résister aux forces qui menacent la démocratie, conserver ce qui risque d'être détruit par ces forces, mais aussi vouloir faire progresser la démocratisation, c'est-à-dire l'inscrire dans les finalités profondes de l'hominisation. (TP-93)

- Les démocraties contemporaines sont en dépérissement. Ce dépérissement tient à de multiples causes que nous avons examinées de par ailleurs. Parmi celles-ci, les développements corrélés de la désolidarisation et de l'égocentrisme individuel ; les excessives compartimentations qui font écran entre les citoyens et la société globale ; les multiples dysfonctions, scléroses et corruptions, dont la corruption économique, dans une société qui n'arrive pas à se réformer : l'accroissement dans ces conditions, d'une conscience d'inégalité et d'iniquité. Enfin l'élargissement d'un non-savoir citoyen : comme les développements de la techno-science ont envahi la sphère politique, le caractère de plus en plus technique des problèmes et décisions politiques les rend ésotériques pour les citoyens. Les experts compétents sont incompétents pour tout ce qui excède leur spécialité et rendent les citoyens incompétents sur les domaines scientifiques, techniques, économiques couverts par leur expertises. Le caractère hyper-spécialisé des sciences les rend inaccessibles au profane. Cette situation rend nécessaire une démocratie cognitive, mais celle-ci ne sera possible que lorsque les sciences auront accompli leur révolution qui les rendra compréhensibles et accessibles. (M6-04)

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DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte (suite et fin)

Une part importante de ce site est constituée d'une remarquable collection 'd'Extraits', faite de citations de paragraphes extraits d'ouvrages d'Edgar Morin, citations ordonnées alphabétiquement autour de plusieurs centaines de 'mots clés'. Si bien que cette collection peut s'utiliser comme une sorte de lexique définissant les concepts dans et par les contextes (des 'Extraits') dans lesquels on peut les rencontrer. 

            JP Paquet nous a très amicalement autorisé à reprendre ici le fichier de cette 'collection d'extraits' ce qui nous permet d'installer sur la plupart des documents  et Notes du Site du Réseau Intelligence de la Complexité les liens hypertextes reliant aisément la lecture d'un mot - concept et celle du ou des contextes dans lesquels on peut l'interpréter. Nous l'en remercions chaleureusement.

            La visite complète du site sur Edgar MORIN intéressera souvent les navigateurs attentifs à l'oeuvre d'E Morin, puisqu'ils y trouveront nombre d'autres documents complémentaires, en particulier bio et biblio graphiques et vidéographiques. La rubrique Bibliographie donne en particulier les références éditoriales des chacun des ouvrages dans lequel chaque citation a été extraite (mentionnées seulement par les initiales du titre)

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Chemin faisant, on peut présumer que d'autres familles de citations remarquables, éclairant notre intelligence de la complexité, pourront s'insérer dans cette Rubrique : ce sera peut-être d'avantage sous la forme d'un Florilège que sous celle d'un dictionnaire alphabétique. Dans l'immédiat, ce Dictionnaire des Citations d'Edgar Morin a l'immense mérite d'être effectivement établi et aisément accessible. .Il nous permet d'ouvrir une voie nouvelle et de mettre à la disposition de chacun une aide bienvenue à la navigation.