Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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  • Précis de paysagétique

    Date de l'ouvrage : --
    Ecrit par : CHOMARAT-RUIZ Catherine

    Presses Universitaires de Valenciennes, 2014, ISBN-13 9782364240223, 229 p.
    Note de : BOUDON Philippe (Avril 2015)
    ‘Suffit-il juste d’accompagner l’émergence de cette science Paysagetique pour en hâter la reconnaissance ?’ L’auteure en est convaincue et, pour tenter de nous en convaincre, la baptise d’un nom académique qui atténue les images bucoliques que l’on associe volontiers au mot ‘paysage’. Plutôt que d’accompagner cette émergence, elle se propose de définir d’abord cette nouvelle discipline. Mais suffira-t-il de dire ce qu’elle n’est pas pour légitimer son argumentation ? Les pages que Herbert A. Simon consacrait à sa lecture de quelques paysages - la montagne Sainte Victoire, le Mont Saint Michel, la cathédrale de Chartre ou le Grand Hotel devant la promenade du front de mer de Cabourg-Balbec - (dans sa préface à la traduction française des ‘Sciences de l’artificiel’) - nous suggéreront peut être d’autres interprétations des processus de conception, argumentées et illustrées au fil de nos lectures austères autant que rêveuses des paysages.

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Pour éclairer d’emblée le contexte de cet ouvrage, je crois utile de reprendre d’abord le texte de l’usuelle  ‘Présentation de l’éditeur’

Chacun peut faire l'expérience du paysage : un coucher de soleil, une randonnée en montagne, un trajet en campagne, une promenade en ville, etc. Chacun peut éprouver la chaleur ou voir se lever la brume, sentir le parfum des sous-bois, toucher l'écorce d'un arbre, etc.

Cette expérience, commune et familière, devient source de problèmes dès lors qu’il s’agit de transformer nos paysages naturels, ruraux ou urbains. On ne s’accorde pas toujours sur les qualités des paysages, sur ce que l’on voudrait préserver ou changer. Certains voient de la beauté là où d’autres demeurent indifférents, certains apprécient la commodité d’un aménagement urbain là où d’autres regretteront la patine de l’ancien…

Pour s’entendre, arriver à un projet partagé concernant tel ou tel de nos cadres de vie, il faudrait une approche objective du paysage. Pour former les paysagistes qui vont aménager nos paysages, il faudrait que cette connaissance puisse être enseignée.

Or, jusqu’à présent, de nombreuses sciences ont étudié le paysage de leur point de vue. Il y a le paysage des géographes, celui des historiens, celui des sociologues, celui des écologues, celui des économistes… Croiser tous ces regards demeure difficile, voire impossible.

Le Précis de paysagétique, qui renvoie à un nouveau domaine d’étude, soutient un point de vue original. Il montre qu’il existe une science de la conception des paysages (avec son objet, son domaine, sa méthode) et qu’une approche sensible n’interdit pas de connaître les paysages. Il avance qu’il suffit juste d’accompagner l’émergence de cette science pour en hâter la reconnaissance.

Ce livre s’adresse aux étudiants et aux enseignants des universités ou des écoles d’art, d’architecture, d’urbanisme et de paysagisme. Il demeure accessible à tout lecteur intéressé par le paysage.

*-*-*-*

Faire place nette pour s’y installer est la démarche systématiquement adoptée par Catherine Chomarat-Ruiz en s’attachant à fonder une science de la conception du paysage dénommée Paysagétique, tout en s’appuyant - pour les écarter - sur les sciences de (la) conception.

D’où cette note de lecture qui s’intéressera particulièrement à l’avant dernier chapitre de l’ouvrage intitulé  « Concepts et science de la conception du paysage ». Il fait suite aux six chapitres précédents, qui écartent, pas à pas, diverses autres pistes que l’auteure présente d’abord pour, ensuite, en montrer à chaque fois les limites en ce qui concerne une approche scientifique du paysage : limites de l’esthétique à l’endroit de Robert Smithson, limites de la phytogéographie d’Alexandre de Humboldt, limites de l’écologie du paysage chez Odile et Henri Décamps …. Après de telles mises à l’écart systématiques, l’auteure aurait alors atteint son objectif final, celui d’une paysagétique, entendue comme science de la conception du paysage, dont elle aurait, en fin de compte, cerné le caractère programmatique et trouvé les notions - en attente de leurs transformations en concepts - dans Augustin Berque (dir.) Mouvance (Paris, Ed de la Villette, tome 2, 2006).

On accordera que la présentation de chacune des pistes envisagées est faite avec un relatif sérieux, même si des erreurs sont décelables. Certaines minimes peuvent être imputées  à la faute de frappe comme, par exemple, l’évocation d’un auteur ignoré de la bibliographie dénommé Philippe Le Moigne (contraction typographique, sans doute effectuée par mégarde, de Philippe Boudon et Jean-Louis Le Moigne, tous deux concernés par le chapitre en question). D’autres sont plus graves comme cette erreur d’attribution : Jean-Louis Le Moigne ne sera pas froissé si je rappelle ici que le fait d’un « espace architectural ne pouvant coïncider avec l’espace du géomètre » (p. 198) procède du principe même qui aura inauguré l’architecturologie, identifié sous le terme d’échelle dans mon ouvrage Sur l’espace architectural, datant de 1971, auquel l’auteure n’a pas cru devoir remonter. Je fus pourtant honoré de l’intérêt réitéré qu’a pu y reconnaître alors Augustin Berque dans Médiance de milieux en paysages, (Montpellier, Reclus, 1990 : 153) puis dans Ecoumène (Paris, Belin, 2000 : 61, section « Echelle et proportion »). S’ensuit une fausse interprétation de l’échelle, qu’elle entend comme « une opération abstraite visant à découper des plans dans l’espace de conception, au sens que Philippe Boudon donne à ce terme » ce qui ne correspond en rien à ma définition d’échelle architecturologique, mais tout simplement à celle de l’échelle cartographique entendue de la façon la plus banale. En cela sont annihilées d’un coup quelques dizaines d’années de travail pour faire conceptuellement place nette à la « mésologie » d’Augustin Berque, laquelle, selon l’auteur, aurait déjà répondu aux questions qu’elle se pose (pp. 17, 89).

Quant à cette autre « notion » qui permettrait d’asseoir une « paysagétique », celle d’ « embrayage » ou d’ « embrayeur », on peut mesurer la distance qu’elle prend avec son origine architecturologique dès lors qu’elle est définie par Arnauld Laffage (2000) comme invitation à partager un « Ready-made » paysager ». Que, du point de vue de l’art et de la dimension sensible du paysage, le paysagiste trouve quelque intérêt à s’emparer de tel ou tel « concept » scientifique qu’il fera sien en l’infléchissant comme bon lui semblera dans l’ordre de sa pratique n’est pas en soi critiquable. Mais du point de vue de la science, la question se pose autrement, supposant quelque systématicité conceptuelle. Or les deux points de vue – science et art - que l’auteure me reproche de disjoindre (avec raison quant à ma position) elle tient à les assembler (p. 20) en vue de connaître le paysage sans nier sa « dimension sensible ». C’est toute la question que posent des Sciences de l’art… s’il en est.

Bernard Lassus m’avait autrefois demandé de donner des cours d’architecturologie dans le cadre de son enseignement sur le paysage à l’Ecole d’Architecture de la Villette. Je prenais toujours soin, lors de ces cours, de commencer par indiquer que je n’avais aucune compétence en matière de paysage mais que j’acceptais bien volontiers de croire que cela puisse avoir quelque intérêt pour les  étudiants qui, à la fin de ces cours, venaient effectivement conforter cette croyance. Que l’architecturologie puisse fournir le concepteur d’un vocabulaire qui lui permette de préciser sa démarche n’est pas à écarter, mais la chose est à distinguer de la production d’une connaissance à l’endroit de l’art.

Il serait trop long ici de commenter la question épistémologique science de conception / science de la conception qui concerne l’alternative entre conception en général et conception spécifique. Mais c’est bien celle que pose une science de la conception du paysage que de savoir dans quelle mesure spécificité il y a de la conception en tel ou tel domaine (architecture, paysage, musique etc…) ou possibilité de connaissance générale. Une réponse peut être d’ordre épistémologique :  si, comme l’a montré l’histoire des sciences (Bachelard, Canguilhem etc.) tout objet scientifique est constitué et non donné, celui constitué par l’architecturologie peut naturellement intéresser non moins le paysage que d’autres domaines de conception. Mais pour autant le paysage n’est pas, comme tombant du ciel, a priori un objet scientifique. Or la paysagétique postule qu’il en est ainsi, recherchant ensuite les moyens de connaître cet objet. Le chapitre concernant l’idée de science de la conception procède, comme les précédents, on l’a vu, par renvois dos à dos des trois auteurs, Michel Conan, Jean-Louis Le Moigne et Philippe Boudon, pour, in fine, critiquant chacun en utilisant l’autre, les écarter tous trois (p 199) et aboutir à la conclusion souhaitée : « La conclusion du dialogue entamé avec ces devanciers qu’incarnent Philippe Boudon, Michel Conan, et Jean-Louis Le Moigne s’impose. Il n’existe pas une approche des sciences de la conception qui, ayant opérée (sic) pour le domaine  de l’architecture, pourrait être transposée au paysage de façon satisfaisante ». Cela n’est aucunement certain, à condition toutefois de ne pas faire du paysage l’objet a priori d’une science de la conception d’emblée constituée mais un possible domaine de la conception.

Philippe BOUDON, mars 2015

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