Notes de lecture

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Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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Dans un ouvrage foisonnant, fourmillant de données historiques, politiques, journalistiques, biologiques, Jean-François Kahn nous propose une "introduction à une théorie de l'évolution sociale". La place me manque pour rendre justice à nombre d'argumentations intéressantes, de remarques pertinentes, d'hypothèses hardies, dont certaines emportent l'adhésion et dont d'autres justifieraient des avis plus mitigés. Mon propos consistera seulement ici à critiquer la thèse principale de l'ouvrage qui, sans doute pour des raisons médiatiques, radicalise ce qui mériterait de multiples nuances, mais qui, de ce fait, aboutit à une position qui me semble dénaturer, voire contredire la richesse des exemples proposés.

"Tout change, parce que rien ne change" n'est pas sans rappeler la célèbre formule d'Alphonse Karr : "Plus ça change, plus c'est la même chose" (1848), et son complément apporté par G. Bateson et P. Waztzlawick : "Plus c'est la même chose, plus ça change". Le "changement" ici apporté par J.F. Kahn, et donné comme nouveauté sans que soient évoquées ces origines probables, porte sur deux points importants :

  • le "ça" est remplacé par des entités en "tout et "rien".

  • le rapport subtil entre ce qui change et ce qui ne change pas est remplacé par une causalité linéaire.

Or ces deux modifications, loin d'être un progrès, me semblent relever d'une régression théorique : les énoncés exclusivement exprimés en "tout ou rien" sont habituellement révélateurs d'un dysfonctionnement symptomatique. Ceux-ci apparaissent lorsque l'idée est déconnectée du terrain de la vie concrète, ou quand l'idéologie est débordée par un réel sur lequel elle n'a plus de prise. En clinique, de nombreuses thérapies cherchent les nécessaires transcriptions du "tout ou rien" en "plus ou moins" , et réciproquement. J.F. Kahn n'y va pas par quatre chemins : "Tout est dit (sic) : loin de répéter toujours la même chose de manière différente, l'évolution sociale se nourrit de la tendance à traduire toujours (sic) de la même façon une réalité devenue différente" (p. 37). Si l'on suit l'hypothèse de l'auteur, cette réalité devenue différente est donc identique à ce qu'elle a toujours été. La phrase de J.F. Kahn est apparemment claire ; en fait, elle est obscure. S'il fallait l'expliciter, on aboutirait par exemple à la proposition suivante : alors que les faits sociaux évoluent, les mentalités sociales restent relativement stables. Or, ce qui serait intéressant de déterminer, c'est ce qui, dans les faits, bouge et ne bouge pas, et ce qui, dans les mentalités, bouge et ne bouge pas ; et enfin, il faudrait préciser la nature des interférences entre l'évolution de la pensée collective et l'évolution des actes sociaux. Ce n'est pas l'évolution sociale qui traduit immuablement la transformation des faits, mais bien certains de ses affrontements mythiques et idéologiques les plus caricaturaux.

La limite de l'argumentation de J.F. Kahn est précisément qu'elle exprime mythiquement un phénomène mythique : une chose est de remarquer que lorsqu'on prétend que tout change, c'est que rien ne change, ou que lorsqu'on prétend tout changer, c'est que l'on cherche à préserver une structure immuable. Autre chose est de justifier la dite formule, comme fondement à une théorie (à venir) de l'évolution sociale. La tâche qui consiste à préciser ce qui est durable et ce qui est éphémère, ou ce qui relève d'innovations importantes et ce qui correspond à des pseudo-transformations est plus ardue que celle qui consiste à généraliser à l'infini l'existence d'invariances éternelles, dont les éléments se recomposeraient de manière indéfinie. Or quelles sont les grandes invariances sociales repérées par J.F. Kahn ? L'esclavagisme, le féodalisme, le capitalisme, le racisme, le sexisme - parmi quelques autres - . Je pense que, dans chaque cas, I'auteur prend le résultat (plus ou moins monstrueux) de l'évolution de certaines formes de structures sociales, historiquement datées, pour des archétypes relationnels éternels. Comment pourrait-on prétendre que les tribus dites primitives, n'utilisant que des armes fabriquées sur place pour chasser durement les proies disponibles dans l'écosystème immédiat, régulant les rapports sexuels et claniques selon des rites et des mythes extrêmement codifiés, respectant l'expérience des Anciens, vénérant les Ancêtres, réaliseraient, même de manière embryonnaire, tous ces - ismes - idéalisés par J.F. Kahn ? La pratique du troc et du partage est-elle déjà l'ébauche du capital ? Et comment justifier que, dans nos démocraties dites "avancées" - je suis le premier à y reconnaître la rémanence de nombreux archaïsmes ! - les hiérarchies sociales fassent perdurer le féodalisme, les révolutions industrielle et informatique, l'esclavagisme, les brassages ethniques et culturels, le racisme ? Espérons enfin que les relations entre hommes et femmes ne se limiteront pas entre partisans du virilisme et du féminisme, et que l'évolution économique actuelle ne se réduira pas au Capital de Marx !

J.F. Kahn propose l'hypothèse de la double sélection : sélection génotypique, sélection phénotypique. Cette hypothèse est séduisante, et a été proposée il y a quelques années par G. Bateson (dans "Mind and Nature" par exemple, sans que Kahn y fasse référence). De même, J.F. Kahn reprend l'hypothèse sociobiologique (sans en mentionner l'origine) d'une sélection "démique", c'est-à-dire des groupes familiaux, claniques, tribaux, etc. Le groupe en tant qu'organisme collectif aurait auto-élaboré un comportement social optimisé, lequel aurait à son tour contribué à sélectionner parmi les recombinaisons génétiques peut-être aléatoires et a priori neutres, celles qui prédisposent chaque individu à adapter son comportement particulier à ce comportement de groupe sélectionné.

Si donc l'effort de J.F. Kahn de décloisonner les disciplines scientifiques est particulièrement louable, il est dommage que l'auteur n'ait cherché à distinguer les niveaux mythiques et épistémiques de la réflexion (même s'il fait à juste titre référence à l'intérêt de la pensée critique), et que sa formule-clé n'aboutisse qu'à une réduction unidimensionnelle. Dans un écosystème localisé, "plus ça change, plus c'est la même chose" révèle la subtilité quantitative des changements de niveau 1 ; "plus c'est la même chose, plus ça change" permet de repérer (voire de produire) la subtilité qualitative des changements de niveau 2. La "stabilité structurelle" d'une forme sociale est relative aux échelles de mesure. La théorie de la morphogenèse pourrait conduire, pas à pas, à repérer les échelles spatio-temporelles au sein desquelles les formes sociales naissent, se développent, et disparaissent. A condition de se départir de la formule à l'emporte pièce selon laquelle "tout change, parce que rien ne change".

Jacques Miermont.

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