Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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  • Les Temps de l'Environnement

    Date de l'ouvrage : --
    Ecrit par : BERTRAND
    Bio Systèmes
    Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 2000, ISBN 2-85816-446-0, 543 pages, avec le CD-Rom support doté d'un moteur de recherche.
    Note de : LE MOIGNE Jean-Louis (Février 2003)

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En novembre 1997 se tenaient à Toulouse les dernières (?) Journées du Programme Interdisciplinaire CNRS "Environnement, Vie, Société" (PIREVS) sur le thème "Les temps de l'Environnement". Pendant trois jours, près de 400 chercheurs relevant de presque toutes les disciplines, dans l'ensemble jeunes et sans grande notoriété mandarinale, présentèrent des travaux témoignant de la vitalité contemporaine des jeunes "sciences de l'environnement" et de la faisabilité de recherches effectivement interdisciplinaires. Certes là comme ailleurs, tout n'était pas d'égale valeur, et la légèreté épistémologique de certains propos pouvait irriter les citoyens attentifs aux conclusions de quelques experts trop fiers d'avoir utilisé des méthodes informatico-mathématiques sophistiquées sans s'assurer de leur pertinence dans le contexte. Mais dans l'ensemble, pour l'observateur de bonne foi, on ne pouvait pas ne pas être sensible à la vitalité intellectuelle et à l'enthousiasme civilisateur de tant de chercheurs : maladroitement souvent, ils tentaient de se dégager de la gangue réductionniste de la sous discipline dans laquelle ils avaient été formés, pour aborder la complexité des questions relevant des interactions "Environnement-Vie-Société". Modéliser et re modéliser d'abord au lieu de commencer par appliquer a priori une méthode de résolution assermentée, cela demande une sorte d'ascèse intellectuelle dont leurs aînés leur ont rarement donné l'exemple !

Je ne fus pas surpris quand j'appris quelques semaines après ces journées, que "faute de crédits", le CNRS avait décidé de réduire ce PIREVS à la portion congrue, en modifiant son libellé et son intitulé : En sortant des sentiers balisés par les académies, cette communauté éphémère avait sans doute franchi la ligne jaune que tracent sans cesse nos institutions disciplinées, CNRS, INRA, CEA, INRIA, INSERM, INSEE, Universités … toutes liguées dans la même volonté de conservation de leurs parcelles cadastrales, en particulier en France. Les scientifiques confirmés lucides (il en reste !) hésitaient à défendre ce dossier, sensibles à la légèreté épistémologique de bien des études qui s'abritaient sous le vocable de "l'approche systémique" en prétendant résoudre des problèmes que l'on n'avait pas sérieusement formulés dans leur complexité. Mieux valait se résigner et attendre de futures opportunités pour libérer nos institutions européennes de "ce funeste présent de la science positive " qu'elles ont reçu en héritage, pour elles sacré.

Mais je n'avais pas prévu cette ruse de l'intelligence citoyenne qui nous permet de disposer quand même aujourd'hui, trois ans après, des fruits de travaux de ces journées à la fois stimulantes, enrichissantes et brouillonnes : il devait rester quelque part une "queue de crédit " que les institutions concernées avaient oublié de récupérer, et il y avait quelques collègues compétents et motivés soucieux de montrer que l'on "savait faire". Si bien que nous disposons aujourd'hui d'un gros ouvrage, fait de 45 articles courageusement sélectionnés et fort judicieusement indexé grâce à un CD-ROM très bien fait qui accompagne l'ouvrage. Solide échantillon qui nous donne une preuve de faisabilité de la recherche l'interdisciplinaire s'attachant à la production d'énoncés enseignables ici et maintenant.

On ne peut bien sûr se lancer ici dans une discussion critique de tant de textes hélas trop juxtaposés encore, sinon pour regretter que cette critique ne soit pas incorporée à l'ouvrage : il semble plus fait pour satisfaire l'ego des auteurs que l'attention des citoyens-lecteurs ; mais ce lecteur pensif sera capable de faire son miel de bien des pages qui retiendront volontiers son attention en ces temps de vache folle, de marée noire, d'accumulation des déchets faiblement radio-actifs ou de réchauffement de la planète. Peut-être notera-t-il la relative abondance des schémas et dessins les plus divers qui accompagnent les textes ? Une nouvelle Symbolique, plus riche et plus puissante que celle des formalismes mathématiques classiques n'est-elle pas en train de se former grâce à ce développement systémique des sciences de l'environnement ? Si vous ouvrez l'ouvrage à la page 336, vous verrez par exemple un dessin très "parlant " intitulé "Du temps rond au temps long", qui éclaire l'étude de P. Pierret, J.P. Desfontaine et E. Landais : "Le temps rond et le temps long des paysages agricoles". Dessin , ou plutôt "Disegno" que l'on a déjà envie d'interpréter dans d'autres contextes .

"Les temps de l'Environnement" arrivaient sur ma table au moment où les animateurs de l'Atelier MCX 7 installaient sur le site MCX-APC le rapport Trustnet intitulé "Une nouvelle perspective sur la gouvernance des activités à risque" qui propose de nombreuses études de cas relavant manifestement de la même problématique de modélisation intelligente de phénomènes perçus complexes : cette parenté n'est-elle pas significative aujourd'hui, quels que soient nos champs d'expérience initiaux ? Une telle congruence ne justifie-t-elle pas que nos systèmes d'enseignement et de recherche forment le projet civique de l'assumer épistémologiquement ? Ils ne peuvent plus prétendre que "l'on ne sait pas faire" : ce n'est pas une question de méthode scientifique, c'est une question de projet de civilisation.

JLM.

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.