Notes de lecture

Les notes de lecture sont établies par les membres du Réseau Intelligence de la Complexité.

Que vaut un livre?
"... Un livre vaut à mes yeux par le nombre et la nouveauté des problèmes qu'il crée, anime ou ranime dans ma pensée... J'attends de mes lectures qu'elles me produisent de ces remarques, de ces réflexions, de ces arrêts subits qui suspendent le regard, illuminent des perspectives et réveillent tout à coup notre curiosité profonde..."
P. Valéry (Variété V), O.C. Pléiade I (p. 871)


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"Les nouvelles sociologies" ? Le titre n'est-il pas trop ambitieux, et n'aurait-il pas mieux valu intituler ce "manuel de synthèse des connaissances" : "Sur quelques théories nouvelles récemment apparues au sein de la bonne vieille sociologie" ? Quitte à préciser : "Théories que l'on se propose de fédérer, non sans quelque artifice, sous la bannière du -constructivisme social-". Le lecteur, mieux informé, lirait alors ce petit manuel "destiné aux étudiants du premier cycle universitaire" avec plus d'intérêt, en s'aidant des ressources de "la traduction, déplacements de buts ou d'intérêts... qui permet d'envisager tout une palette de pratiques quotidiennes" (p. 71) dont la "sociologie des sciences et des techniques" doit lui révéler l'intérêt. Il reste que, s'il n'est pas membre de la corporation des sociologues de profession, il prendra rapidement connaissance des principaux travaux "à la mode" depuis une quinzaine d'années... ; et s'il en est membre (fut-ce apparenté), il s'amusera à repérer les noms des bannis (je pense à Edgar Morin, dont la synthèse "Sociologie" fut publiée en 1984 et reprise ensuite en livre de poche, ou à March et Simon pour ne citer que des contributions éminentes à la sociologie contemporaine), et à comparer les nombres de pages attribuées aux admis (14 pages pour Bourdieu et 4 pages pour Berger et Luckmann, pourtant les restaurateurs incontestés du "constructivisme social" depuis 1966 !).

Mais plus que par les détails et les oublis de son contenu, c'est par son projet que ce petit manuel intéresse aujourd'hui la bibliothèque des sciences de la complexité : il constitue sans doute la première tentative d'institutionnalisation en langue française d'une science de la société qui assume le "paradigme constructiviste" sur lequel elle peut s'édifier : l'alternative aux sociologies positivistes et dérivées (structuralisme, fonctionnalisme...) qui, depuis Durkheim occupaient presque seules le terrain académique, semble ainsi officialisée. Puissent "ceux qui sont en quête de grilles d'analyse pour déchiffrer le monde dans lequel ils vivent" (public souhaité de ce livre) s'engouffrer dans la brèche ainsi ouverte et l'élargir assez pour que nous puissions mieux entendre dans son étonnante complexité cette socialisation que chacun construit et subit. Cet "élargissement de la brèche" devra sans doute se faire d'abord par un questionnement épistémologique exigeant. C'est, m'a-t-il semblé, le point faible de la présentation du "constructivisme social" de P. Corcuff : il tient pour donnée l'existence d'un critère de vérité scientifique objective, l'existence d'une "réalité sociale" indépendante des acteurs et la supériorité intrinsèque d'une rationalité déductive. Il appréhende tant l'accusation de "relativisme épistémologique" ("qui ne ferait plus de la notion de vérité scientifique l'horizon régulateur... des pratiques scientifiques", p. 74) qu'il veille à ne jamais s'interroger sur le statut et la nature de cette "vérité scientifique". Si bien que le "constructivisme social" risque de devenir une nouvelle variante des paradigmes sociologiques classiques, entre le structuralisme, le fonctionnalisme, l'interactionnisme et quelques autres. Ce constructivisme réduit reste "réaliste", voire positiviste : les "réalités sociales" y ont un statut ontologique autonome, et il ne s'agit ici que de les appréhender différemment "comme des constructions historiques et quotidiennes des acteurs individuels et collectifs" (p. 17) : le constructiviste social serait ainsi le nom d'une des variantes méthodologiques que la sociologie pourrait mettre en oeuvre sans trop affecter son statut de discipline positive. P. Corcuff fait valoir de bons arguments pragmatiques au crédit de cette conception contingente du constructivisme entendu comme une idéologie locale (une "problématique" dira-t-il, p. 17) plutôt que comme un paradigme épistémologique reliant les connaissances humaines : les grandes idéologies concurrentes sur lesquelles se sont construites les sciences sociales depuis deux siècles (idéalisme ou matérialisme, individualisme ou holisme voire collectivisme...) restent toujours concurrentes : aucune ne semble parvenir à s'imposer, et certains s'interrogent : le temps n'est-il pas venu de "la fin des idéologies" ? Le constructivisme social se présente alors comme un compromis idéologique acceptable associant le produit (la société) et le processus (la socialisation), l'objectivation (des "pré-constructions antérieures") et l'intériorisation (qui ouvre sur un "champ de possibles dans l'a-venir"). Compromis pragmatique que l'on est tenté d'encourager si l'on accepte l'hypothèse plausible que sa pratique affectera bientôt sa théorie : pour légitimer les énoncés ainsi produits, les chercheurs ne pourront pas ne pas s'interroger sur le statut gnoséologique de ces connaissances : à quel critère reconnaîtra-t-on qu'elles sont enseignables ? S'agira-t-il à nouveau d'une "objectivité faible", ou d'une "rationalité probabiliste" ? On peut parier sans grand risque qu'en affrontant ces questions, les "nouveaux sociologues" ne pourront pas longtemps éviter une méditation épistémologique exigeante. Il ne suffit pas de proclamer que "les constructivismes sont donc des nouvelles formes de réalisme, se distinguant toutefois des formes classiques de positivisme" (p. 19), il faut 1'argumenter. La séparation de l'observant et de l'observé qui fonde nécessairement les épistémologies positivistes et réalistes sera-t-elle longtemps supportablé pour une sociologie qui se voudrait  constructiviste,"appréhendant la société comme des constructions des acteurs" ?

Il faudra bien alors revenir aux bases épistémologiques des constructivismes, et retravailler les textes fondateurs de Jean Piaget les restaurant dans nos cultures contemporaines dans son "Encyclopédie Pléiade : Logique et connaissance scientifique" dont nous disposons depuis trente ans (... et que tant de sociologues français persistent à ignorer, à la différence des psycho-sociologues et des anthropologues ou des chercheurs en sciences de la communication !). En expédiant en deux phrases (p. 19) les contributions des auteurs rassemblées par P. Watzlawick en1981 dans "L'invention de la réalité", contributions tenues pour "peu compatibles avec des visées scientifiques", P. Corcuff pèche par académisme, sinon par scientisme. Il nous faut certes nous exercer sans cesse à cette "critique épistémologique interne" qui fonde l'enseignabilité sinon "la" vérité des connaissances scientifiques, mais il vaut mieux commencer par "balayer devant notre porte". Le scepticisme, voire le nihilisme, sont certes des dangers qui guettent toute recherche, mais ils ne sont pas plus graves que les dangers alternatifs du scientisme. Les épistémologies constructivistes nous incitent aujourd'hui à une vigilante méditations sur la complexité des connaissances par lesquelles nous appréhendons notre relation active à l'univers, elles ne nous promettent pas "la vérité scientifique clef en main". Elles ne sont pas "des armes contre les diverses formes de conservatismes" (la conclusion de P. Corcuff, p. 118), elles sont des modes d'organisation réfléchissante de "l'intelligence humaine qui organise le monde en s'organisant elle-même" (J. Piaget, 1937).

Que cette mise en débat ne dissuade pas le lecteur d'aller voir sur place : en ouvrant le débat, P. Corcuff a rassemblé un matériau souvent épars et il a courageusement proposé une première mise en perspective de travaux récents et encore peu connus. Je lui reproche certes d'avoir trop ostensiblement ignoré la contribution d'Edgar Morin pourtant décisive pour son propos ; mais ses lecteurs sauront j'en suis sûr re-construire pour eux-mêmes une carte des sciences de la société qui les aide à "transformer leur regard" en le décapant des simplismes que positivismes et structuralismes avaient plaqués sur nos connaissances de la société : il s'agit bien "d'ouvrir de nouveaux espaces de possibles à l'action humaine" (p. 118), des espaces qui "ne sont pas donnés et qui sont construits" rappelait déjà G. Bachelard en 1934.

J.L. Le Moigne

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Au sujet du cahier de lectures du réseau

Le "CAHIER des LECTURES MCX" constitue un des moyens d'action privilégiés par le Programme Européen Modélisation de la Complexité depuis 1991-92.

Il exprime le projet de veille épistémologique que nous proposons, tout en rendant visible la progressive constitution d'une bibliothèque des sciences de la complexité qui se construit dans les cultures contemporaines.

Il ne s'agit pas ici de reproduire le prospectus de présentation ou le résumé établi par les éditeurs, mais de proposer des regards à la fois critiques et constructifs sur des textes qui peuvent et doivent intéresser chercheurs scientifiques et responsables d'organisations attentifs à la complexité de leurs initiatives.

On souhaite que cette veille devienne de plus en plus une entreprise collective, chacun pouvant bien sûr proposer un regard "différent" sur un ouvrage déjà introduit, et mieux encore, faire part de ses propres attentions. Ceci en jouant de son mieux les règles du jeu de l'inter- et transdisciplinarité. La critique disciplinaire pointue dispose de nombre de publications qui la privilégient ; il s'agit ici d'un autre regard : une veille épistémologique qui privilégie la modélisation de la complexité et la pensée complexe.

La reliance des projets du Programme Européen MCX et de l'Association pour la Pensée Complexe va nous permettre d'activer davantage cet exercice d'intelligence de la complexité, intelligence qui se développe en s'exerçant dans de multiples cultures.