Ville aimable

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

C’est d’abord par son titre insolite que cet ouvrage collectif retient l’attention : Denis MARTOUZET, animateur de l’équipe Ingénierie du Projet d’Aménagement - Paysage et Environnement (((UMR CItés, TERritoires, Environnement et Sociétés ; Université de Tours ) a associé quelques chercheurs autour d’une question apparemment naïve : « La société urbaine ne peut faire l’économie de quelques questions simples à formuler. Aimez-vous la ville ? Pourquoi ? Un peu, passionnément, pas du tout ? » Et bien sûr, en guise de réponses, les chercheurs vont trouver nombre de nouvelle questions, dés que les points de vue se déplacent, du géographe au cinéaste .... : « L’universalité des affects – positifs, négatifs, toujours changeants – envers l’urbain ... suggèrent autant d’autres questions. On entre dans l’ambiance de la ville par ses différentes dimensions : urbanisme et participation, idéologies, temporalités, patrimoines, marketing urbain, cinéma et représentations mentales ou sociales, sciences morales et politiques, mais aussi le sensible et l’émotion » Cette multiplicité des attitudes selon les types de relations à la ville (on en dénombre ici vingt quatre – chapitre huit) va heureusement inciter les chercheurs à être attentif à l’affectivité des lieux, caractéristiques bien malaisée à appréhender dés que l’on doit s’y référer pour élaborer un projet d’aménagement de territoires tant urbains que ruraux  (ce qui nous vaudra ici un détour inattendu, mais fort bienvenu par  le rapport affectif à l’espace de JJ Rousseau, promeneur se voulant solitaire... et aimable - chapitre six) ! Cette attention à l’affectivité des lieux va surtout vous valoir un autre détour, détour dont on veut espérer qu’il deviendra voie principale dans le vaste champ des sciences d’ingénierie de l’aménagement des territoires, détour que Denis MARTOUZET appelle le détour épistémologique  (chapitre 2). Détour certes plus méthodologique qu’épistémologique, plus holistique que systémique. ;  L’attention à l’affectivité des relations dans  et envers la ville appelle l’attention à l’imbrication des multiples processus relationnels sans cesse évoluant que l’on peut percevoir : leur examen échappe à toute décomposition analytique : « Loin que ce soit l’être qui éclaire la relation, c’est la relation que illumine l’être » écrivait G Bachelard en 1934, annonçant ainsi ‘le Nouvel Esprit Scientifique’.  Convenons que ce chemin de traverse est encore pénètre plus les terrains de la méthodologie sociologique institutionnelle que celle de l’épistémologie des sciences d’ingénierie et à fortiori de l’épistémologie de la complexité, même si le lecteur attentif les perçoit comme en filigrane. Cette argumentation de la légitimation épistémique des sciences d’ingénierie de l’aménagement des territoires se reconnaissant multidimensionnelle, plus exploratoires qu’explicatives  apparaitra dans un chapitre original que l’on n’attendait pas a priori et qui s’avère ici  éclairant : ‘Quand le cinéma contribue à l’affect des lieux’ (de G H LAFFONT, chap. 7). C’est en ré-ouvrant un ‘classique’ d’Edgar MORIN, Le Cinéma ou l'homme imaginaire. Essai d'anthropologie (1956, réédition complétée 1978, Ed de Minuit) et en lisant ‘Grace au cinéma, ..... réintégrer l’imaginaire dans la réalité de l’homme’ que l’on va être invité à rechercher ‘Le Paradigme perdu : La Nature Humaine’ (éd du Seuil 1973). Dés lors on pourra  enrichir pas à pas les études de et sur la conception des projets d’aménagement des territoires par l’ouverture du référentiel épistémologique dans lequel elles peuvent se développer, le paradigme de l’épistémologie de la complexité que jalonnent les six tomes de la Méthode. Ainsi se renouvellera l’éventail des méthodologies de la conception, puisant dans les œuvres de HA Simon ‘Social Planning : Designing the Evolving Artifact’(1983) et de Philippe Boudon ‘Échelle(s) ; L’architecturologie comme travail d’épistémologue (Ed Anthropos-Economica, 2002. Le ‘s’ de ‘Échelle(s’) importe particulièrement ici),  des ressources encore peu réfléchies par les sciences  d’ingénierie des systèmes territoriaux. C’est précisément parce que cet ouvrage à ouvert courageusement la voie à ces questionnements encore trop négligés que je suis ici tenté de souligner quelques repères complémentaires qui peuvent jalonner les prochaines investigations. C’est pourquoi il faut souligner le vif intérêt et l’originalité de cette œuvre collective de chercheurs qui n’ont pas ‘baissé les bras et qui ont montré que l’on pouvait avancer l’enrichissement de nos représentation et de conception de projets dans les champs d’interactions innombrables et trés diverses, rarement quantifiables et difficilement qualifiables  (‘Ce qui se conçoit bien s’énonce malaisément’). Je laisse volontiers le dernier mot aux auteurs de la conclusion, Denis MARTOUZET et Georges Henri LAFFONT : « Il ne s’agit pas tant de se demander ‘Comment faire ?’, .... que de se poser la question ‘Que faire ?’, ... » qui renvoie à la question que traitait H A Simon en 1978 : « On how to decide What to do ».  N’est ce pas la question que devrait se poser sans  cesse non seulement les ‘reflexive practitionners’ en prise direct avec le terrain, mais aussi, et peut-être d’abord les enseignant chercheurs ? Ne doit-on pas leur savoir gré de nous monter que l’exercice est possible et peu à peu bénéfique.                                                   JL Le Moigne, févr.2015  PS  Pour compléter l’éclairage du lecteur je me permets d’ajouter à cette Note le texte de présentation de l’ouvrage établi par l’éditeur. On trouve sur son site une présentation détaillée du Sommaire -- Présentation de l’éditeur Les villes ont des odeurs, des couleurs, des ambiances…, qui les rendent reconnaissables entre toutes. Paris n’est pas Berlin ; Tours n’est pas Marseille ; Bordeaux n’est pas Toulouse. Il est difficile d’être neutre vis-à-vis de cet objet d’étude qu’est la ville. Comment ne pas être et se sentir affecté, au plus profond de soi, par ce milieu de vie, son fonctionnement, sa diversité sociale, visuelle, fonctionnelle, ses ambiances, mais aussi par ce qu’elle représente en termes de fonctionnement de la société, avec ce qu’elle permet ou oblige, ce à quoi elle incite et ce qu’elle empêche ? Une ville donne ou non, inclut ou exclut, intègre ou désintègre… ; une personne pense cette ville, la ressent, la vit : ville et individu entretiennent un rapport qui influence les représentations, les imaginaires, les pratiques, et donc l’ambiance et le réel urbains. La société urbaine ne peut faire l’économie de quelques questions simples à formuler. Aimez-vous la ville ? Pourquoi ? Un peu, passionnément, pas du tout ? Ce livre apporte des réponses qui montrent l’universalité des affects – positifs, négatifs, toujours changeants – envers l’urbain et suggèrent autant d’autres questions. On entre dans l’ambiance de la ville par ses différentes dimensions : urbanisme et participation, idéologies, temporalités, patrimoines, marketing urbain, cinéma et représentations mentales ou sociales, sciences morales et politiques, mais aussi le sensible et l’émotion.