UNA VISION DESDE EL PENSAMIENTO COMPLEJO. BULLETIN COMPLEXUS, Volume 1, numéros 2 et 3, et Edition Spéciale

Note de lecture par MALAINA Alvaro

La Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université Autonome de Nuevo Leon, au Mexique, et la Chaire Itinérante UNESCO Edgar Morin de Buenos Aires, Argentine, nous présentent le bulletin Complexus. Une nouvelle preuve de la formidable et féconde réception des idées d’Edgar Morin en Amérique Latine, intellectuellement toujours un système « ouvert », soulagé par une structure paradigmatique plus souple que celle qui domine en Europe.

Nous présentons ici  trois comptes-rendus des numéros 2 et 3 du volume 1, ainsi que de l’Edition Spéciale.

Complexus. Numéro 2, volume 1, Février 2006

Le travail de Morin ne se réduit pas à l’étude de l’épistémologie et/ou ontologie de la complexité physique et naturelle, mais à une étude de l’hypercomplexité humaine, de l’être humain, de sa condition (une/multiple, autonome/dépendante), de son esprit (sapiens/demens, raisonnable/émotionnel). C’est là sa portée unique : sa démarche chemine de l’ordre physique à l’ordre biologique, puis de l’ordre biologique à l’ordre anthropo-social. Toute réalité complexe tient finalement compte de l’oeil de l’observateur, créateur des distinctions et des indications, qui fixe la frontière en créant le système. Donc, l’étude de l’être humain, source première de la complexité (extérieure et intérieure), devient fondamentale, pour « fermer » l’ensemble de la chaîne de réflexivités successives (tout ordre du réel est pensé à partir de l’ordre anthropo-social).     Plusieurs universités latino-américaines ont acquis la vision humaniste morinienne, par exemple l’Université Autonome de Nuevo León, à Monterrey, au Mexique. Morin n’est pas seulement un citoyen français, c’est aussi un “citoyen humaniste planétaire” qui postule un nouvel humanisme pour la Terre/Patrie. Or, l’université (université/pluriversité) a toujours visé l’unité humaine, l’humanisme, la “démocratie cognitive” à l’origine de la “démocratie sociale”. Le dernier volume de La Méthode concerne l’éthique. L’éthique est le point de départ et le point d’arrivée de cette méthode, de ce méta-chemin. Or, l’éducation est le facteur fondamental de liaison entre la complexité et l’éthique, en tant qu’instance social auto-réflexive chargée de la formation des citoyens du lendemain. Et ce sera précisément au lendemain où va se jouer le sort de la planète : ou saut à un méta-système capable de traiter ses problèmes vitaux ou auto-destruction par rétroaction positive déchaînée.

            Complexus. Numéro 3, volume 1, Mars 2006 

Morin situe la computation au noyau central de l’auto-éco-re-organisation. Or, la computation implique l’auto-référence qui implique un sujet (une instance subjective déjà présent au niveau cellulaire). La cognition proprement humaine dérive d’une récursivité de computations de computations, comme savait von Foerster. C’est là que se place la devise de la Faculté de Filosofía y Letras de l’Université Autonome Nuevo León : l’être humain est un « être pensant », car avant tout il est un « être computant ». La capacité cognitive de l’homme (un système anthropo-social) va s’étendre dans son propre milieu où éco-système (anthropo-social), en produisant une culture, ainsi qu’une technologie : mais on constate que dans ce milieu la réflexivité originaire se perd. La culture ne se pense pas elle-même (problème des fondamentalismes religieux et politiques, des ethnocentrismes culturels), la technologie ne se pense pas elle-même (problème écologique), la science ne se pense pas elle-même (problème technocratique et scientiste). Par feed-back, l’homme finit par perdre sa qualité essentielle : il ne se pense pas lui-même, d’où le danger d’un Vaisseau Spatial Terrestre déchaîné qui semble se diriger vers un abîme obscur. C’est là que la pensée complexe, qui relie système-milieu, qui vise la réflexivité constitutive de tout ce qui s’organise, a un rôle important, susceptible d’être incarnée au niveau universitaire.

            C’est en fait l’accès à la connaissance le facteur le plus décisif pour la construction d’un monde plus juste : « ce ne sont pas les moyens de production qui nous divisent, mais c’est l’accès à la connaissance qui est en train de faire de plus en plus grande la brèche qui sépare ceux qui en ont plus de ceux qui en ont moins » (p. 2). L’université, en tant qu’institution dédiée à la connaissance, suivant toujours un principe démocratique, semble par conséquence être d’une extrême importance pour la correction de l’orientation erronée du Vaisseau. Mais une université en accord avec un nouveau paradigme, et non pas en accord avec le vieux paradigme, sous-jacent à l’orientation erronée qui vise l’abîme. Cette université en accord avec le paradigme de complexité serait d’un type logique supérieur à l’ancienne université en accord avec le paradigme de simplicité : pour le nouveau paradigme, l’ancien paradigme est de l’ « information » computable, tandis que pour l’ancien paradigme, le nouveau paradigme est du « bruit » non computable. Le nouveau paradigme « voit qu’il ne voit pas » (c’est ainsi qu’il « voit » l’abîme), tandis que l’ancien paradigme « ne voit qu’il ne voit pas » (c’est ainsi qu’il « ne voit » pas l’abîme, et contribue à foncer sur lui). Seulement des êtres autonomes computants et auto-réflexifs peuvent contribuer à la prise de conscience générale du système social global auquel ils appartiennent. L’université, dédiée à la formation de ces êtres autonomes computants, est là fondamentale.

            Complexus . Edition Spéciale. Septembre 2006

Dans la revue Complexus. Edition Spéciale, Edgar Morin est interviewé et questionné sur la plus récente actualité politique française et internationale. La pensée complexe est une pensée qui vise une praxis, l’action (l’épistémologie conduit à l’éthique, comme le dernier volume de La Méthode certifie). Elle ne peut donc s’en soustraire d’une réflexion sur le monde actuel. La pensée complexe aborde avant tout la problématique du contexte, qui est toujours, comme savait bien Anthony Wilden, de nature sociohistorique, un lieu de lutte pour le pouvoir, lieu de ponctuation, de distinction et d’indication.

            On demande à Morin son avis sur le retour de la gauche en Amérique Latine (Morales, Chávez, Lula, Bachelet…). Morin doute en mobilisant son puissant concept d’“écologie de l’action” ainsi qu’un principe généralisé d’incertitude, mais sans perdre jamais l’espoir: peut-être l’action est bonne, mais cette action devra lutter pour sa survie et pour sa victoire dans un milieu incertain, plein d’interactions multiples et certes pas excessivement prometteur à l’heure actuelle. L’obstacle qui « strie » sans cesse le espace où se déroule l’action, est ce “mythe” occidental persistant du développement économiciste, qui entraîne dépendances et humiliations (avec sa masque la plus récente : la « mondialisation »).

            Mais il y a certes un espoir local: une union effective de la gauche latino-américaine, un modèle pour d’autres pays et régions de la planète ? Mais il y a aussi un désespoir global: la dérive politique humaine semble conduire vers une scène de barbarie croissante. Il manque un espace publique pour la compréhension (l’ “intelligibilité”, dirait Jean-Louis Le Moigne) de la complexité, voire de l’hypercomplexité, de toutes les affaires humaines : avec toutes ses implications politiques. Or, à l’heure actuelle, le paradigme de la simplification (qui entraîne des actions simples qui entraînent la barbarie) est toujours dominant, en déployant sa propre “praxis” technocratique, unidimensionnelle, réductrice. La notion de complexité a été même utilisée par la droite néolibérale, dont ont peut citer l’exemple bien connu de von Hayek. Cependant, elle est aussi susceptible de traitement par une gauche démocratique qui vise la transformation des rapports sociaux, de la structure du système social (la morphogenèse).

            En poussant à l’extrême la dimension politique de la complexité, Jesús Ibáñez, sociologue complexe espagnol, arriva à dire: “le paradigme de simplification postule la dictature (tout est interdit, sauf ce qui est obligatoire: seulement il y a des dictées et des interdictions), le paradigme de complexité postule la démocratie” (Jesús Ibáñez, Nuevos avances en la investigación social. La investigación social de segundo orden, vol. I, Proyecto A Ediciones, Barcelone, 1988, p. 15). Morin est plus prudent, la complexité ne peut pas devenir un nouveau Mot-Maître. Or, tous les deux, ils sont utopiques: le Vaisseau Spatial Terre peut encore se sauver (possibilité du saut à un méta-système); or, le paradigme de simplification, en simplifiant les esprits et les actions, semble être en train de le conduire au désastre. Si la pensée complexe peut être un instrument pour réorienter la direction du Vaisseau, dans la deuxième partie de l’entretien, Morin y Raúl Domingo Motta nous parlent des difficultés de son progrès dans un milieu où le paradigme de simplification est toujours dominant; à ce qu’il faut ajouter la présence d’une “complexité restreinte” (dont le paradigme est l’Institut de Santa Fe, aux États-Unis) qui ne semble pas pour le moment s’articuler avec une perspective plus holiste et épistémologique, bien que cette articulation soit très nécessaire pour faire précisément bouger une structure de savoir en correspondance avec une structure de pouvoir.

            Alvaro Malaina