Théorie des émotions

Note de lecture par SALLABERRY Jean-Claude

L'ouvrage est composé de la traduction de "Théorie des émotions" (écrit entre 1931 et 1934, texte inachevé, publié en Russie en 1984), et d'une introduction d'une centaine de pages, due à Nicolas Zavialoff.

A partir de l'hypothèse que cognition et émotion sont étroitement liées et donc inséparables, "Théorie des émotions" fait le point des modélisations de l'émotion à l'époque de Vygotsky. Le leitmotiv de l'ouvrage est une critique des positions "organicistes" de W. James et C. Lange, ou théorie périphérique, qui propose de concevoir l'émotion comme constituée uniquement des aspects biologiques apparents, tels que palpitation cardiaque, gêne dans la poitrine, tremblement, pulsation artérielle diffuse. Le point de vue de l'auteur est que l'apport de la culture ne saurait être négligé. Dans une pensée de l'interaction, il propose de considérer que chaque sujet construit une représentation de son corps biologique, mais aussi une représentation de son corps socialisé. En montrant que la théorie périphérique s'adosse à la position de Descartes (Traité des passions de l'âme), en étudiant rigoureusement la pensée de Spinoza (Ethique), en faisant le point sur les données neurobiologiques, ce travail se situe aux frontières de la psychologie, de la physiologie, de la philosophie. Reprenant à Dilthey les expressions de psychologie explicative et psychologie descriptive (qui correspondent respectivement aux sciences de l'explication et aux sciences de la compréhension), il se refuse à choisir l'un des deux points de vue et propose une position de complémentarité : "Aucun état de conscience ne doit être dissocié de ses conditions physiques : ils composent un tout naturel qu'il faut étudier comme tel" (p. 388). Il constitue une contribution majeure à l'épistémologie de la psychologie en particulier et des sciences humaines en général.

L'introduction brosse une synthèse remarquable de la question, en cette fin de siècle. La montée en puissance de la neurobiologie, de la neuropsychologie, des sciences cognitives, a bouleversé le paysage, mais les propos de Vygotsky restent d'une grande actualité. Replacés dans l'ensemble de l'œuvre ainsi que dans le contexte culturel et scientifique russe de l'époque (théories linguistiques de Jakobson, Troubetskoy et Bakhtine, notamment), ils apparaissent avec ce qui les a influencés, avec leurs limites, mais aussi avec leur grande rigueur scientifique.

En quoi cet ouvrage - malgré le décalage temporel - est-il important ? Parce qu'il aborde des questions très actuelles, à propos de la possibilité de concevoir le sujet humain, dans la complexité que tissent ses différents aspects. On aura compris qu'il s'agit ici surtout des relations entre l'aspect biologique du corps et l'aspect social. Or cette liaison, et la façon de la penser, constituent un objet de débat et un enjeu, théorique et épistémologique, crucial. A partir d'un point de vue au départ biologique, Maturana et Varela proposent une conception autopoiétique - le premier en parlant d'autopoièse sociale, le second en extrapolant le fonctionnement de l'aplysia à un environnement régi par une logique de la conversation. Je propose personnellement une modélisation qui compose la théorie de l'institution et la notion varélienne d'émergence. Vygotsky inscrit sa théorisation dans une logique fondée sur la mutabilité - celle du signe faisant que le sens ne saurait se réduire à une signification - et l'interactionnisme, tant social que biologique. Le langage intérieur permet au sujet de prendre en compte sa réalité interne et la réalité sociale. Mutabilité des signes et langage intérieur amènent à un "concept d'intériorité", qui laisse entrevoir l'importance des émotions - le concept est inséparable de l'affect. L'ouvrage dans son ensemble constitue ainsi un complément indispensable à "Pensée et Langage" (1929-1934, traduit en français en 1977, Editions Sociales).

Jean-Claude Sallaberry