Sciences de l'Information et de la Communication ; Textes Essentiels

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

On sait la difficulté pratique qu'affrontent toutes les Nouvelles Sciences, ces "Interdisciplines" selon le mot heureux de D. Bougnoux ouvrant ce remarquable recueil de "textes essentiels" : elles ne savent pas aisément montrer leur arbre généalogique. La physique sait se faire voir en montrant Newton et Einstein, la chimie en montrant Lavoisier et M. Berthelot, la Biologie en montrant Pasteur et Claude Bernard, la Linguistique en montrant Saussure et Chomsky, l'Économie en montrant Walras et Keynes, la Sociologie en montrant Durkheim et M. Weber et la Mathématique en montrant Hilbert et Bourbaki... Quelques noms emblématiques, universellement repérés par toutes les cultures, suffisent au citoyen pour reconnaître et bientôt pour connaître la discipline ainsi désignée par l'auteur de ses textes fondateurs. Mais quel emblème permettra de faire voir et entendre dans toutes les cultures ces "nouvelles disciplines", âgées d'à peine 50 ans, dont les noms des fondateurs officiels ne sont que connus de quelques rares initiés ? Si l'on vous dit "Sciences de l'information et de la communication", sans doute répondrez-vous "Shannon ou Mac Luhan" lorsque vous êtes un spécialiste du domaine ; mais interrogez alors vos voisins ou vos proches : "Connais pas !" Comment alors reconnaîtront-ils ces disciplines scientifiques qui se construisent pourtant sous leurs yeux, dans leur culture, que nous appelons "Nouvelles Sciences" ? Galilée déjà appréhendait cette difficulté en fondant la dynamique (Discours sur deux nouvelles sciences, 1638) et G.B. Vico en fondant la philologie (Principes d'une science nouvelle, 1725-1744). Pour être recevable, une discipline doit pouvoir présenter le phylum qui l'engendre. Et dans leur hâte juvénile, bien des nouvelles sciences sont plus tentées d'afficher leur originalité ou leur différence, plutôt que leur hérédité. Ce qui semblait particulièrement vrai jusqu'ici pour les sciences de l'information et de la communication, comme d'ailleurs de la computation (informatique...) : ouvrez leur manuel habituel et vous n'y trouverez que des références à des textes postérieurs à 1950. Des disciplines sans histoire peuvent-elles être sérieusement scientifiques ? Inattention révélatrice surtout d'un triste laxisme épistémologique, qui permettait d'augurer sans risque que ces disciplines deviendront bientôt des pseudo-sciences (charlatanismes), à l'instar de la phrénologie ou de la graphologie !

La superbe anthologie (ce mot convient mal) des sciences de l'information et de la communication qu'a réalisée D.Bougnoux va désormais épargner à ces "Nouvelles Sciences" de tels soupçons infâmants : en colligeant avec beaucoup d'intelligence quelques quatre vingt textes rédigés, de Platon à E. Morin, par des chercheurs formés dans presque toutes les cultures scientifiques, et en les introduisant ou en les reliant dans nos cultures par des "connexions qui solidarisent les savoirs", D. Bougnoux apporte aux jeunes sciences de l'information et de la communication un magnifique arbre généalogique : sans doute chacun regrettera-t-il l'oubli d'une branche cachée, et l'insistance sur une brindille, mais je crois que pour l'essentiel, il a su sélectionner un éventail de textes qui, ainsi rassemblés, constitue le terreau épistémologique sur lequel ces disciplines peuvent se construire. De la "bibliothèque de Babel" de J.L. Borgès à Cicéron par Victor Hugo et A. Turing, il construit pour nous une anthologie qui s'avère déjà bien utile sur nos tables ; le texte que l'on cherchait sans parvenir à mettre vite "la main dessus" est désormais accessible ; et, plus merveilleux encore, le texte auquel on ne pensait pas (La Boétie, Saint Paul ?) ou que l'on ignorait le "pseudo chef" Seattle) !

Une contribution exemplaire à notre bibliothèque idéale des (nouvelles) sciences de la complexité, qui nous donne bien sûr l'idée de suggérer à l'éditeur de la collection "Textes Essentiels" (Larousse) de faire bientôt accompagner l'ouvrage par ses frères : Textes Essentiels des Sciences des Systèmes et de la Complexité, des Sciences de l'Organisation et de la Décision, des Sciences de la Conception et de l'lngénierie, des Sciences de la Cognition et de la Computation. Depuis que le célèbre "Buckley" ("Modern systems research for the behavioral scientist", 1968) est épuisé, la demande de telles anthologies en particulier en langue française - se fait de plus en plus insistante : on comprend mieux pourquoi en lisant "le Bougnoux".

JLM.