Retour à l'idéologie. Pour un humanisme de la personne

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

Retour à l'idéologie ? Mais l'avions-nous vraiment quittée ? Tout au plus, conjoncturellement, modifiée ! Hier libéralisme et socialisme, aujourd'hui intégrisme religieux et nationalisme, demain peut-être clanisme et internationalisme... Avons-nous jamais cessé de nous "idéologiser" ? Pourtant A. Leroux le rappelle narquoisement, "la fin des idéologies" a été proclamée il y a peu (au moins en Occident), lors de la chute du mur de Berlin... "et c'est mieux comme ça" ont ajouté nos ex-idéologues ! Mais suffit-il de la proclamer pour l'obtenir ? C'est à tenter de restaurer leur statut social et d'identifier leur prégnance culturelle que va s'attacher la première partie de cet essai original, non pas pour avoir raison à contre courant, mais pour donner audience à une idéologie apparemment oubliée dans les discours contemporains, idéologie que présente la deuxième partie du titre... et de l'essai : "I'humanisme de la personne" ou "l'idéologie personnaliste". Sage manoeuvre rhétorique : pour nous convaincre de la richesse du personnalisme entendu comme une idéologie, ne faut-il pas d'abord restaurer le droit des idéologies ! Il restera ensuite à convaincre en utilisant la métaphore du juste milieu, le juste étant ici "la personne humaine, être social" encadrée par ses deux alternatives :"I'individu", individualiste et libéral, et "le camarade", cellule produite par le tissu socialiste. Pour sauver l'idéologisme de l'oubli de l'histoire, ne nous faut-il pas dès lors adhérer nombreux à l'idéologie personnaliste : qui oserait être contre ?

Cette présentation trop insolemment réductrice du projet d'Alain Leroux ne rend pas compte de l'essentiel de sa réflexion, qui propose peut-être plus qu'il ne le voudrait, un exercice de philosophie économique et d'économie politique plutôt qu'un plaidoyer apparent pour un personnalisme privilégiant les relations de proximité. Sa simplicité apparente, très bien servie par un ton chaleureux et un style vivifiant -parfois un peu apprêté- dissimule un effort original pour organiser la réflexion en différenciant ici, doctrine et idéologie, là, morale et éthique, et surtout en repérant les registres épistémologiques, méthodologiques, éthiques, politiques, voire pragmatiques, que combine toute idéologie. Certes les illustrations qu'il en propose seront parfois irritantes par leur limitation délibérée (peut-on parler d'idéologies aujourd'hui sans évoquer une seule fois le nationalisme ou le cléricalisme religieux), mais elles auront le grand mérite de la "lisibilité" : les interprétations en terme d'ingénierie politique (Etat, marché, entreprise, droit...) deviennent vite concrètes et souvent familières. Peut-être pourtant sembleraient-elles un peu trop "simples" ? A. Leroux souligne avec modestie ses dettes successives a 1'égard des penseurs qui ont mis en forme les "grandes idéologies de la modernité" (contemporaines) dans leur philosophie épistémique (E. Kant, A. Comte, H. Bergson) et méthodologique (M. Weber, E. Durkheim, G. Simmel). Mais il ne nous laisse peut-être pas assez entendre la contingence de ces idéologies là et il ne nous invite pas assez à écouter d'autres discours plus proches ou plus lointains. Je pense par exemple au "communautarisme" d'A. Etzioni, à ceux d'Habermas ou de R. Rorty...; comme je m'interroge sur l'inattention aux grandes idéologies qui ont jalonné les sciences sociales depuis un siècle : structuro-fonctionnalisme, marxisme, structuralisme, épistémologie génétique, constructivisme... Mais le projet de cet essai n'est-il pas de jouer pour son lecteur plus le rôle "d'un excitant que d'un aliment de la pensée", pour reprendre une féconde distinction de P. Valéry... ? "Et c'est très bien comme cela" ! Alors peut-être reconnaîtrons-nous la complexité de cet être humain capable à la fois de produire et de transformer, en permanence, intelligiblement et imprévisiblement, ses propres fins : téléologie que ne fige nulle idéologie et qui sans cesse les engendre et les transforme. Défi que rencontre sans espoir de victoire finale, le paradigme de la complexité.

J.L. Le Moigne