Refaire le monde du travail

Note de lecture par ADAM Michel

L'intérêt que suscite la question du « travail» est unique aujourd'hui en France et dans l'ensemble du monde occidental. Le contrat social du salariat basé sur la subordination en échange de protection a-t-il un avenir ? L'emploi salarié et la protection sociale résisteront-ils aux multiples tentatives à l'œuvre visant toujours plus de flexibilité et moins de sécurité? Est-il vraiment indispensable que tous les travailleurs deviennent des entrepreneurs d'eux-mêmes?

Alors que le spectre d'une uberisation croissante du monde du travail apparaît pour certains comme une fatalité, des voix s'élèvent pour expérimenter des alternatives crédibles, notamment au travers du mouvement des communs. Les nouvelles formes de coopératives de travail ouvertes peuvent-elles s’imposer comme un véritable modèle de préfiguration d'une société post-capitaliste ?

Entrepreneur social et créateur d’initiatives locales, Sandrino Graceffa a occupé plusieurs postes à responsabilité au sein d’associations, de collectivités et d’entreprises. Spécialiste des nouvelles formes de coopérations entre acteurs économiques, il a fondé le PTCE (Pôle Territorial de Coopération Economique) Initiative et Cité à Lille et dirige SMart depuis 2014. Cette coopérative de travailleurs accompagne depuis 1998 quelque 75.000 porteurs de projets dans la gestion de leurs activités professionnelles à travers 32 bureaux dans 9 pays d’Europe, en leur proposant une solution originale pour créer leur emploi salarié en développant leur propre activité économique dans le secteur culturel au sens large. Fort de ses expériences de terrain, l'auteur propose une analyse de l’évolution du monde du travail et des pistes sérieuses permettant d'accompagner les changements à l'œuvre dans une perspective de progrès social.

Ce livre offre un riche exemple de capitalisation de l’expérience humaine. Néanmoins, même si nous partageons sa lecture critique de la hiérarchie du travail selon Hanna Arendt, il nous semble emporté par sa lutte contre l’ubérisation de l’économie, sa mercantilisation et sa précarisation. Ce qui le conduit à  prendre la partie émergente et créative que sont les CAE (coopérative d’activités et d’emploi) pour le Tout à venir des formes de relation entre l’emploi et le travail. Non seulement « il n’est pas indispensable que tous les travailleurs deviennent des entrepreneurs d'eux-mêmes », mais c’est un mythe néolibéral et un mensonge aux conséquences culpabilisantes.

Il y a confusion entre entrepreneur et entreprenant, ce que chacun peut être dans son travail si l’emploi (les conditions du travail) est « étoffant » comme le dit Edgar Morin. Rappelons sa forte phrase en 1993 à un Congrès de SOS Amitié à Poitiers qui se questionnait sur son bénévolat, très professionnalisé : « l’emploi peut étoffer le travail comme il peut l’étouffer. » Selon le mot choisi, on ne parle pas de la même autonomie, économique dans un cas chez le travailleur indépendant – même relié aux autres et salarié dans une CAE - , socio-technique dans l’autre face à sa tâche et dans son poste de travail au sein d’une entreprise. Soit un changement d’échelle, de niveau organisationnel, qui oblige à constater et accepter que tout un chacun n’a pas les mêmes compétences commerciales.

La logique de l’entrepreneur salarié n’est pas appelé à en remplacer une autre –  danger de la vision binaire du one best way - mais à enrichir la palette des statuts possibles et la fluidité des parcours professionnels. C’est pourquoi le couplage avec les Groupements d’employeurs multi-sectoriels où se pratique un mono-travail multi-employeur, plus sécurisant, nous semble appelé à un grand avenir, mais la question n’est pas abordée.

Michel ADAM – 21 janvier 2017