Rationalités. Les avatars de la raison dans la philosophie contemporaine

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

Depuis ses "Rhétoriques de la Modernité" (cf. "Le Cahier des Lectures MCX" n° 4, octobre 1992), ne faut-il pas prêter attention aux réflexions de ce philosophe... qui est devenu depuis ministre de la Culture au Portugal ? Ce petit manuel, découvert au détour d'une vitrine, paraît dans une collection de poche destinée aux étudiants en philosophie, et on le considérera sans doute avec la suspicion que suscitent habituellement les ouvrages de philosophes... (présumés se parler entre eux dans un langage passablement ésotérique et se référant à des textes illustres qu'on a rarement eu le temps ou le goût de lire). Procès d'intention ici quelque peu injuste, bien que M.M. Carrilho s'accorde volontiers le plaisir de quelques jugements abrupts en visitant la longue galerie des philosophes. Pourquoi ne pas lui accorder le droit de parler d'abord à ses pairs si, ce faisant, nous l'entendons souvent avec intérêt. C'est le pluriel de son titre qui m'avait attiré, et le projet délibéré de s'interroger sur la — ou les — rationalité(s) aujourd'hui, dans "la philosophie contemporaine", et donc dans les affaires humaines contemporaines. Les prérogatives de la logique formelle dans "ce bon usage de la raison" deviennent sans doute de plus en plus insupportables dans nos cultures, mais les philosophes professionnels hésitent encore à en convenir : il suffit de lire leurs contributions aux développements contemporains des sciences de la cognition pour le constater ; M.M. Carrilho ne s'embarrasse pas de ces prudences. Son érudition, qui va des anciens aux... post-modernes... lui permet de nous brosser quelques grandes perspectives entre la philosophie, savoir fondamental, et les philosophies, disciplines contingentes, entre l'essentialisme et le pragmatique, entre l'historicisme scientiste et le contextualisme, entre la scientificité et la rationalité, entre croyance et vérité, entre causes et raisons, entre rationalité et communication. Au fil de ce parcours, documenté et argumenté parfois de façon sommaire (mais le livre a 80 pages !), il va reconnaître une "matrice de la rationalité qui se déplace de la science vers la culture" (p. 38), désacralisant ainsi et la science, et la philosophie, et proposer symboliquement "un remplacement de l'épistémologie par la rhétorique" (p. 30). Et il proposera un usage vivace de la raison argumentative qu'il ordonne dans un "néo-perspectivisme, vision de la science sans privilèges et de la philosophie sans arrogance" (p. 76). Proposition qu'hélas il ne développe pas ici à l'intention des systèmes d'enseignement comme des médiateurs politiques : n’est-ce pas à son lecteur-citoyen d'aller maintenant plus avant, en transformant en projet ambitieux ce qui n'est encore que le vœu pieux d'un autre ministre (M. Allègre, qui annonçait il y a peu "la défaite de Platon" (1996. Cf. le Cahier des Lectures MCX n° 11 de mars 1996)) ?

Ce même lecteur demandera pourtant qu'on l'aide à aller plus avant : les formes multiples de la "rationalité délibérative" (ou "procédurale" ou "naturelle") telles que H.A. Simon ou J.-B. Grize nous invitent à les développer depuis 20 ans, comme celles de la "rationalité récursive", que l'étude des processus d'auto-éco-ré-organisation nous incite à déployer (H. Von Foerster, E. Morin, ...) sont curieusement absentes encore de nos réflexions culturelles sur les rationalités que nous pratiquons aujourd'hui, bien que l'interactivité "fins-moyens-fins..." nous soit, en pratique, familière. Familière mais presque honteuse ou inavouée, peut-être parce que les philosophes professionnels hésitent encore à les cautionner ? Je soupçonne même M.M. Carrilho de n'avoir pas accordé à "la troisième Critique" de Kant, celle du "jugement et de la raison téléologique", autant d'attention que celle qu'il a consacrée à la "première Critique", celle de "la raison pure". Mais l'enjeu n'est pas celui d'un classement dans la galerie des philosophes. Il est dans ce que l'auteur appelle très heureusement en conclusion, dans "les jeux de la rationalité" (p. 73) par lesquels nous tentons, passionnément, de donner sens à nos actes. Quelques philosophes contemporains nous aident à entendre ces jeux (... sans victoire finale), et M.M. Carrilho est ce ceux-là ; un des plus stimulants !

J.-L. Le Moigne.