La Raison au XXe siècle

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

"Nous sommes comme des colombiers où tels des oiseaux venus de loin, idées ou actions se posent. Nous avons pour tâche de découvrir d'où viennent ces messagers qui, pour certains, ont traversé les siècles... La "critique de la raison" aujourd'hui repose sur un travail de généalogistes...". En concluant par cette heureuse métaphore du colombier sa méditation a la fois très personnelle et par là originale, et fort cultivée encore que trop peu encyclopédique, le philosophe des "Mathématiques de la Décision", B. Saint Sernin, nous propose un autre regard sur nos capacités à nous représenter notre relation au monde et aux autres dans sa complexité... en raison gardant. Attention originale qui prend la forme d'une interrogation : cette étonnante histoire ne nous conduit-elle pas à relire Aristote peut-être différemment pour "bien conduire notre raison" à l'aube du XXIe siècle ? Nous avions tant espéré de cette raison humaine qu'avait comme restaurée le Siècle des Lumières, et nous en sortons si meurtris, si honteux, si défaillants. Est-ce la faute de la Raison, ou de notre entendement contemporain, ou de l'inhumaine nature ? Questions que le philosophe se propose de méditer pour nous à voix haute, en relisant ses bons auteurs et en nous confessant quelques curiosités insolites encore aujourd'hui, d'Augustin Cournot à Joseph Conrad par Ernst Mach ou Simone Weil... Je n'ose ici déflorer ses propos, sinon pour dire le plaisir de ces relectures et de ces découvertes qui nous forcent à penser, nous émeuvent ou nous indignent. Mais puisque les condensés de philosophie et d'épistémologie sont à la mode, peut-être faut-il vous conseiller celui-là si vous n'enavez pas déjà un autre sur votre table. Vous y lirez Kant et Goethe bien sûr, mais aussi Husserl et Hilbert, Cournot et Dilthey, Mach et Duhem, Planck et Boltzman, Simmel et Freud, Levi-Strauss et Lantman, et même A. Comte et Le Cercle de Vienne, VonNeuman et K. Arrow et bien sûr Platon et Aristote, privilégiés sans doute délibérément parmi bien d'autres.

Quel diffus malaise vous saisira pourtant en achevant ce florilège ? A trop vouloir prouver que notre siècle n'a pas sur relever le défi de la "lassitude" (Husserl) de notre mode de penser et d'agir, on se demande pourquoi B. Saint Sernin a trop ostensiblement ignoré J. Piaget en discutant le structuralisme, H.A. Simon en discutant des formes nouvelles de rationalité, E. Morin... en ignorant la pensée complexe... et bien d'autres penseurs anciens et contemporains qui ne se résignent pas à cette lassitude : G.B. Vico, P. Valéry, K. Popper ou G. Bachelard, C. Perelman ou J.B. Grize, tant d'autres auxquels les sciences de la complexité font aujourd'hui appel pour "penser l'action" en formant projet et en gardant raison.

Que cette incomplétude ne soit pas prétexte à une autre lassitude, à un autre abandon : celui de "la Raison au XXe siècle" : le livre ne s'achève-t-il pas par une invitation à lire Aristote, et fût-ce implicitement, à raisonner davantage en termes "d'à fin de..." qu'en termes de "parce que...".

J.L. Le Moigne