Le processus interprétatif. Introduction à la sémiotique de C.S. Peirce

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

"Décrire la signification d'un signe, c'est décrire le processus cognitif par lequel le signe est interprété et provoque un type d'action... La signification d'un signe est ce qu'il fait... Il n'y a pas de sémiotique (de production de signification) en dehors de la pragmatique, c'est-à-dire d'une action dans un contexte" (p. 29). Nous voilà certes fort éloignés de la thèse classique que cautionne l'usage de la logique formelle, postulant la correspondance biunivoque et indépendante de toute action, entre le signe et la signification. Mais un tel simplisme, présumé rigoureux, nous prive depuis deux siècles des ressources de la modélisation signifiante des phénomènes perçus complexes. Il devenait urgent de découvrir la riche et complexe pensée de C.S. Peirce pour nous mettre enfin en situation de "décrire la signification des signes" par lesquels nous"rendons compte de l'expérience humaine" (p. 32). Cette brève et dense introduction à la sémiotique initialisée il y a un siècle par C.S. Peirce (l'étude de la sémiosis : "le processus par lequel la signification se produit, pour un interprète, dans un contexte donné", p. 39) nous permet cette introduction bienvenue aux concepts de base de la modélisation de la complexité : les ressources du "processus triadique", ou du ''triangle Peirceien" (... et à sa progressive complexification). D'autres traités nous y ont sans doute déjà introduit, mais peut-être pas de façon aussi pédagogique que ne le fait cette introduction de N. Everaert-Desmedt (qui date de 1990, mais que je n'ai "repérée" que depuis peu). C'est sans doute ce qui m'incite à la présenter succinctement ici à l'intention des "modélisateurs de systèmes perçus complexes". Parmi les arguments que l'on pourrait présenter pour justifier cette insistance, il faut je crois mentionner l'effort original de l'auteur pour illustrer (ou plutôt pour interpréter) cette lecture stimulante de la sémiotique peircienne : quelques vignettes de "Tintin au Tibet", un dessin d'O.Schlemmer (du Banhaus, 1924), un album pour enfants ("Petit Bleu et Petit Jaune"), et surtout la présentation-discussion de la théorie de l'échelle dégagée par Philippe Boudon fondant l'architecturologie, l'étude de la conception et de l'interprétation d'une oeuvre architecturale... "ou de tout autre domaine signifiant" (p. 141) ajoute judicieusement je crois N. Everaert-Desmedt ! Elle nous donne envie de revenir aux textes de C. Peirce comme à ceux de P. Boudon... en passant, par les méditations sur le symbole de P. Valéry, d'H. Simon ou de J.B. Grize qu'elle aurait peut-être dû au moins évoquer pour aider ses lecteurs à s'exercer à ces "glissements d'une référence à l'autre" qui nous révèlent "la conception pragmatique de l'interprétation" (p. 142) qu'elle nous invite à découvrir chez C. Peirce et à pratiquer dans nos exercices permanents de jugement.

J.L. Le Moigne.