La pertinence, communication et cognition

Note de lecture par DESHAYES Philippe

Dans la conception sémiotique de la communication, seule l'existence d'un code (ou système de signes) sous-jacent explique que l'on parvienne à communiquer. Les systèmes de signes gouvernent alors aussi bien la communication verbale ordinaire que la communication gestuelle, les symboles ou rites sociaux, religieux ou culturels. Le modèle du code, pour réellement fonctionner, a cependant besoin de l'hypothèse d'un savoir mutuel qui renvoie à l'idée que chaque information est contextuelle et fait partie du savoir de l'émetteur et du savoir du récepteur et que chacun d'eux sait que l'autre a cette connaissance et qu'il sait lui-même qu'il l'a... Dans certains contextes de communication, le savoir mutuel est constitué par un domaine limité mais précis (l'exemple est donné du domaine juridique, constitué des lois, des jurisprudences, des pièces publiques des dossiers, etc.). Dans la communication verbale, par contre, il est impossible, selon les auteurs, d'introduire pleinement cette hypothèse sauf à limiter ce savoir mutuel à ce qui découle, précisément, du code lui-même.

Sur cette base critique, que la complexité et l'ambiguité des enjeux soulevés par la récente expression de "signes ostentatoires" nous semble renforcer, D. Sperber et D. Wilson s'intéressent alors à la thèse du "vouloir-dire" de Grice dans la communication : en quoi consiste le fait qu'un sujet S veuille dire quelque chose par un énoncé X ? Au-delà des indices directs relativement à ce qui est énoncé, il faut envisager l'existence d'indices (directs ?) de l'intention de communiquer cette information. La communication est inférentielle en ce que non seulement le récepteur reconnaît le sens linguistique de l'énoncé mais infère également le vouloir-dire de l'émetteur. Il faut distinguer une intention informative (l'expression d'une signification) d'une intention communicative (l'expression de l'intention de communiquer cette signification), qu'elle soit manifeste ou non. Cette part inférentielle de la communication passe, en effet, tout autant par l'existence explicite d'indices permettant la reconnaissance de telles intentions que par la capacité cognitive ordinaire de l'être humain à attribuer des intentions et à s'en faire une représentation. La co-existence de deux modèles d'intelligibilité différents doit donc, aussi, être envisagée. A côté d'une approche sémiotique de la signification il y a en effet place à une approche volontairement "a-sémiotique" ou plutôt, à une approche non réductible à une interprétation en termes de code ou de systèmes de signes (ce qui implique que, tout en restant exemplaire, le langage n'est alors plus un cas "typique" pour la communication mais un cas "limite"...).

Ceci suppose, toutefois, de se centrer sur la part d'intention communicative qui doit alors, sauf à revenir à une approche sémiotique, être considérée en termes d'élaboration de représentations mentales (activité cognitive) de sujets en situation (dans un environnement constitué de tous les faits dont le sujet a pris connaissance - la mémoire - mais aussi de tous ceux dont il est capable de prendre connaissance - avec ou sans représentation mentale explicite). L'hypothèse peut ainsi être faite que "quelque chose peut être communiqué sans avoir été signifié à proprement parler". A l'intention informative correspondrait alors une modification de l'environnement cognitif du destinataire rendant plus ou moins manifeste une hypothèse ou un réseau d'hypothèses. L'intention communicative, quant à elle, viserait à rendre mutuellement manifeste cette intention informative de l'émetteur. Il ne suffirait donc pas d'informer le destinataire de son intention informative pour communiquer avec lui, il conviendrait également de transmettre (ou de donner à penser) une intention communicative.

Selon D. Sperber et D. Wilson, "il existe (alors) une propriété unique, la pertinence, qui détermine quelle information particulière retiendra l'attention d'un individu à un moment donné". La pertinence est ici une propriété et non un opérateur : elle exprime l'engendrement d'un processus multiplicateur d'association et de combinaison d'informations nouvelles à d'autres mémorisées et non une opération sélective de choix d'information. Autrement dit, les processus de choix d'information (en termes d'optimisation ou non) échappent à cette construction de la pertinence. Par contre, cette notion de pertinence est associée à celle d'ostension qui exprime, elle, "un manifeste". Un comportement ostensif inférera des représentations s'il s'accompagne de pertinence ou si le récepteur décèle une présomption de pertinence chez l'émetteur, et ceci alors que le comportement du récepteur sera, lui aussi ostensif-inférentiel. Ainsi de ce dialogue :

- Pierre : "Qu'as-tu l'intention de faire aujourd'hui ?" - Marie : "J'ai horriblement mal à la tête".

Là, cependant, bascule quelque peu l'ouvrage. Laissant de côté l'exploration de l'ostension, le travail se centre sur l'inférence et l'évaluation de la pertinence dans la communication. Autrement dit, parce que l'ostension est du côté de l'émetteur tandis que l'inférence est du côté du destinataire ou du réceptepteur, la compréhension de la part intentionnelle dans la communication (l'ostension) est quelque peu ramenée à l'évaluation de cette part intentionnelle chez le destinataire.

Cela dit, les notions d'ostension et de pertinence articulent la compréhension inférentielle à l'hypothèse de processus central (au sens de Fodor) jusqu'ici considérée comme obstacle à la connaissance. La réunion de l'intention communicative à l'intention informative permet en effet de considérer pleinement le processus de contextualisation revenant à associer les informations nouvelles à des informations anciennes mémorisées et réactivées. Les effets contextuels sont alors liés à la pertinence. A cela s'articule également l'exploration des formations inférentielles d'hypothèses "non-démonstratives spontanées", à côté de l'hypothèse classique d'une construction en termes de règles logiques (règles déductive ou règles de confirmation). Ces concepts d'ostension et de pertinence permettent donc d'introduire explicitement la part de communication fondée sur des mots, représentations ou hypothèses non réductibles à des concepts ou signes plus élémentaires ou primitifs.

L'ouvrage de D. Sperber et de D. Wilson renouvelle donc, de manière passionnante, la connaissance des phénomènes de communication. Il introduit de manière, nous semble-t-il irréversible, l'intention (de communication) dans la connaissance de la signification. Bien que trop centré, de notre point de vue, sur la communication verbale (le dernier chapitre y est exclusivement consacré) et sur la part de raisonnement déductif dans l'élaboration de l'environnement cognitif, et bien qu'également très inscrit dans le paradigme de l'optimalité (dans la communication), il propose véritablement un modèle d'intelligibilité prenant acte de la complexité dans la communication.

Un seul vrai regret pour l'édition disponible en français de cet ouvrage : il manque un index et une table des matières.

Ph. Deshayes