Les paris de l'éducation

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

Le "pari de l'éducation" que l'on nous propose ici est "le pari énactant, à savoir un projet qui, dans le même acte et le même temps, forge sa propre réalisation. Nous ne décidons ni ne subissons pas les valeurs de notre action : nous en faisons le pari en agissant de telle sorte que ce pari soit gagné". La théorie varélienne de "l'énaction" (à laquelle H. Hannoun semble réduire ce qu'il appelle "les thèses actuelles de la complexité") va ici constituer l'épistémologie de référence "de ce qui pourrait être une morale de l'éducation" et constituer la "solution" au problème de l'éducation ("L'humanité capable de faire elle-même son bonheur et l'homme capable de se perfectionner" !). Ce "pari énactant... implique, à la fois, la représentation d'un projet et la mise en pratique de sa réalisation... On n'attend pas que le verdict des faits confirme -ou infirme- l'espoir. On fait en sorte qu'il ne soit pas déçu" (p. 135). Les références à trois cents auteurs illustres, de Platon à O. Reboul, ne suffiront pas, bien sûr, à nous dire "comment faire... pour n'être pas déçu"... ni même "comment former projet". Et cette théorie de l'énaction va nous être présentée en référence à ce qu'elle n'est pas plutôt qu'à ce qu'elle pourrait être : "appréhendée en opposition à l'épistémologie binaire classique (p. 135), elle... rejette... récuse... refuse..." (p. 139-140). Comme l'auteur assimile (... et réduit) "la pensce complexe" à "la notion d'énaction" (p. 139), peut-être va-t-il falloir examiner son propos avec quelques précautions. Pensée complexe qu'il veut pourtant discuter en contestant "la vérité" du vers d'A. Machado dont le Programme Modélisation de la Complexité a fait sa devise "Le chemin se construit en marchant !". (Il faut admettre, assure-t-il que le chemin est aussi construit par "le tracé naturel du sol...", p. 138, ce qui revient à restaurer un dualisme que par ailleurs il récuse entre "un tracé déjà fait sur un sol déjà là" et "un marcheur qui va construire la trace"). Peut-être aurait-il mieux valu contester la correction grammaticale du vers en français (ce que plusieurs participants du Programme MCX ont su faire) en mentionnant plus modestement que "ce n'est pas le chemin qui marche" et en suggérant une construction syntaxiquement correcte : "En marchant, se construit le chemin". N'aurait-on pas dû demander cette "attention à la forme" à un professeur en sciences de l'éducation ? Le poème d'A. Machado n'est  pasfermé, et H. Hannoun nous aurait sans doute davantage aidés à réfléchir en nous le rappelant et en s'associant ainsi à notre réflexion collective (... au lieu de s'installer dans une attitude critique... peu constructive : "En marchant se construit le chemin... dans un contexte" (sur le sol, dans la cité, "sur la mer" dit le poème d'A. Machado). Peut-on "se représenter un projet et sa réalisation" hors de quelques contextes perçus par le modélisateur ?

C'est peut-être ce qui manque le plus à cet essai généreux témoignant d'une riche culture philosophique (riche mais trop souvent de seconde main : je parie que la citation de J. Piaget reproduite p. 71 n'a pas été découverte "dans son contexte" : on ne nous donne même pas la référence !). Si H. Hannoun a un peu lu les riches réflexions de G. Lerbet (nom dont il transforme systématiquement l'orthographe : en Lebret, p. 70 et 192), il n'en a pas encore tiré tout le suc qu'il aurait pu méditer. Son livre souffre de paraître après l'essai que G. Lerbet a consacré aux "Nouvelles sciences de l'éducation, au coeur de la complexité" (Nathan 1995) : suffit-il de spéculer académiquement sur un illusoire "pari" (peut-on ne pas éduquer ?) pour nous proposer quelques voies praticables d'une ingénierie de l'éducation qui marie sans trêve la récursion des moyens et des fins dans cette fascinante aventure humaine qui solidarise et responsabilise toute l'humanité... "se produisant elle-même". Un pari raisonnablement perdu et que pourtant nous voulons encore jouer.

J.L. Le Moigne.