Nouvelles Sciences. Modèles techniques et pensée politique, de Bacon à Condorcet

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

Pour comprendre l'émergence de tant de "Nouvelles Sciences" dans la seconde moitié du XXe siècle il n'est pas inutile de s'intéresser au processus d'apparition des nouvelles sciences au XVIIe et au XVIIIe siècle… en particulier dans les champs déjà enchevêtrés à l'époque des disciplines que nous qualifions aujourd'hui de sciences de l'ingénierie et de sciences de la société. C'est ce qui a incité F. Tinland à réunir une dizaine de contributions de philosophes historiens qui nous proposent une lecture inattendue de quelques chercheurs devenus trop illustres pour que nous songions à les lire. Les lire et surtout comprendre les contextes dans et par lesquels ces grands novateurs… surent innover et former des questions que nous explorons encore aujourd'hui.

Notre culture scientifique n'a-t-elle pas trop souvent réduit la réputation du Siècle des Lumières à celle des initiateurs des seules nouvelles "sciences dures" : Galilée, Descartes, Newton, Leibniz,… oubliant les contributions au moins aussi importantes pour nous deux siècles plus tard, de F. Bacon, de Locke, de Hobbes, de Rousseau, de Turgot ou de Montesquieu… Savions-nous que Leibniz pourrait être tenu pour le père de la cybernétique politique, ayant même forgé le mot français de " Gubernation " pour la désigner ? Témoignage significatif, rares sont les noms de ces pionniers des "nouvelles sciences douces" que va évoquer ce recueil, que l'on retrouvera dans le riche et tout nouveau "Dictionnaire d'histoire et de philosophie des sciences" (D. Lecourt, éd. PUF, 1999).

Il ne s'agit ici que de "quelques coup de sonde dans l'histoire complexe des relations entre les nouvelles formes du savoir et l'intérêt porté aux dispositifs techniques… Figures variées qui, jalonnant deux siècles d'histoire, nous révèlent les fondations d'un monde moderne dont nous ne savons plus très bien si nous en sommes encore si proche…" (p. 9). Ne demandons donc à ces essais que quelques repères nous incitant à ne plus simplifier l'histoire des sciences, et ne leur faisons pas grief d'avoir oublié G. Vico dans ce paysage pour nous encore brumeux. Ces quelques échappées nous donnent déjà quelques lumières. Je suis tenté, en achevant de m'arrêter sur celle que je retrouve dans plusieurs articles, et que C. Larrére présente dans les termes de J.C. Perrot (auteur de l'importante "Histoire intellectuelle de l'économie politique", 1992) : "Il y a au XVIIIe siècle deux formes antagonistes d'intelligibilité pour aborder l'étude des sociétés : le modèle herméneutique d'étude de l'histoire (dont G.Vico nous donnerait sans doute l'archétype), et le modèle analytique d'étude de la nature (dont les physiocrates sont sans doute l'archétype)… celui d'une physique de la société dont le paradigme scientifique sera le réductionnisme mécaniste…" (p. 128). Dualité qui se poursuit peut-être encore aujourd'hui sous des noms peu différents. Le long règne des seconds n'a-t-il retardé le développement des premiers, développement dont nous commençons enfin à percevoir l'intérêt. Bien des matériaux que nous quêtons aujourd'hui pour assurer ces développements accélérés des sciences douces ne sont-ils pas disponibles dans les textes de F. Bacon, de G. Vico ou de Turgot ?

"Pour faire le point sur notre propre situation", conclut justement F. Tinland, ce "retour sur ce qui fut essentiel " ne sera pas inutile.

J.L. Le Moigne