Un monde privé de sens

Note de lecture par VILAR Sergio

De temps en temps nous trouvons des livres dont les auteurs font spontanément des "cadrages" qui correspondent plus ou moins aux sciences de la complexité. Ceci démontre d'une façon éloquente le besoin d'institutionnaliser l'enseignement et la recherche de ces sciences en cohérence avec le monde hypercomplexe dans lequel nous vivons. Les problèmes concrets et les situations complexes dans lesquelles se trouvent les êtres humains demandent dorénavant un autre type de connaissances, différentes des connaissances traditionnellement et disciplinairement fragmentées, obéissant seulement et "simplistement" à des approches déterministes-positivistes. Tout problème échappe aux domaines limités d'une discipline, de toute discipline isolée.

Les pages de Zaki Laidi sont de bons exemples de tels livres élaborant en marchant, spontanément, un nouveau paradigme, pôle opposé à celui des monographies trop spécialisées.

"Un monde privé de sens" saisit-comprend-explique quelques uns des principaux rapports complexes dont les organisations-événements tissent notre planète et la conduisent vers... on ne sait où. Le monde d'aujourd'hui manque de sens global, quoique je trouve que le titre du livre, bon sans doute pour la circulation de l'ouvrage dans les librairies, soit un peu trop tranchant et pessimiste : parce que malgré tout, il y a plusieurs sens sectoriels et minoritaires qui résistent, et d'autres se trouvent dans la phase d'émergence encourageante. La mondialisation de l'économie industrielle provoque, sans doute, des "transformations destructrices" et des "transmissions passéistes", c'est-à-dire : la poussée des tendances à globaliser un seul modèle économique, celui des grandes entreprises transnationales des pays dominants, qui élimine les structures et les rapports spécifiques que les hommes avaient en leur pays, sans qu'une telle mondialisation réussisse à construire une alternative meilleure ; de ce fait, les ultra-nationalismes et les intégrismes retournent au passé, parfois avec des violences sanglantes. Au même rythme, avec les nouvelles technologies, s'imposent nouvelles temporalités, caractérisées par le presentéisme et l'immédiat, ce qui fait changer les rapports humains aux temps et aux espaces. (Avant Zaki Laidi, et à part quelques philosophes et un poète - P. Valéry - les temporalités ont été l'objet de réflexion de sociologues comme Gurvitch, Balandier et Sue ; d'historiens comme Braudel et Chesneaux ; des politologues comme Virilio...).

Même le politique et sa manifestation la plus solide, les Etats, se subordonnent à l'économisme généralisé de nos jours. Or, l'hégémonie normative de l'économique n'est pas pleinement admise par les sociétés, surtout par les secteurs sociaux qui subissent de graves conséquences économiques. Les puissances économico-politiques n'arrivent pas à mettre sur pied un sens nouveau pour le monde. Ce divorce provoque le paradoxe d'imposer la nécessité de se projeter à l'échelle mondiale, par un côté, et par l'autre et en même temps, ils ne proposent pas un projet (culturel-éthique-social) respectant les singularités de chaque lieu. La conclusion de Zaki Laidi est logique : "la projection s'est ainsi substituée au projet".

Pour Laïdi la crise mondiale actuelle a deux points de départ : d'abord c'est l'épuisement de la culture des Lumières et ensuite la chute du systéme dit "communiste". Il est nécessaire d'ajouter que cette culture-là a commencé sa décadence il y a quarante ou cinquante années environ, et que c'est à cause de ceci que les sociétés ne trouvent pas de sens - ou de sens suffisant et satisfaisant à tous les niveaux - dans la mondialisation.

Laidi ne traite pas ce problème de fond : les Etats-gouvernements relancent une culture en partie dépassée tout en refusant d'ouvrir les voies officielles à la nouvelle culture. Par exemple, la physique newtonienne est en parti déplacée, bien que graduellement, par la physique relativiste et quantique ; d'ailleurs le cartésianisme impératif empêche l'introduction dans les systèmes d'enseignement des nouvelles connaissances philosophiques, chimiques-physiques, biologiques-psychologiques, avec des contributions épistémologiques alternatives qui, malgré de tels obstacles, font leur relative expansion à partir de G. Bachelard et de J. Piaget, et par la suite avec I. Prigogine, H. Simon, Edelman, Deleuze-Guattari, H. Von Foerster et E. Morin. En peu de mots, pendant les dernières décennies ces auteurs et quelques autres, élaborent une nouvelle culture, des "sciences nouvelles" qui portent en elles une nouvelle éthique pour le monde qu'avance vers le XXIème siècle. A mon avis c'est cette nouvelle rationalité qui peut donner, non pas un sens unique au monde dans lequel nous vivons, mais plusieurs sens articulés, construits moyennant la co-responsabilité entre individus et encontre collectivités. Le livre de Zaki Laïdi est sans doute une contribution importante pour ces finalités, étudiant complexement les grands ensembles politiques, sociaux, économiques, dont les finalités ne sont pas "évidentes".

Sergio VILAR