Logique naturelle et communication

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

Peut-être vous souvenez-vous du raisonnement "modus ponens", cette forme si parfaite de la logique formelle ? : "Si : P entraine Q et si P, alors Q". Perfection que l'on pouvait illustrer par le raisonnement syllogistique suivant : "Si ce que dit le maître (ou le chef) est vrai, et si le maître (ou le chef) dit "les carottes sont cuites", alors l'énoncé "les carottes sont cuites" est vrai". Perfection formelle qui nous fera douter si nous ne sommes pas préprogrammés pour tenir pour vrai ce que dit le maître ou le chef. Et pourtant, bien sûr, nous n'excluons pas qu'il soit vrai que les carottes sont cuites, bien que ce soit le maître (ou le chef) qui l'affirme. Mais pour pouvoir nous former un jugement sur cet énoncé (vrai, plausible, possible, faux, sans intérêt, suggestif, allégorique, immoral, etc.), nous savons que nous pouvons disposer d'outils cognitifs au moins aussi puissants que la règle du "modus ponens" (au moins aussi "logique", mais pas seulement "formel" : "naturel", et donc discussif voire graphique ou schématique : le maître adresse cet énoncé à qui, quand, dans quel contexte ? Information dont nous disposons effectivement lorsque nous recevons sa "proposition", voire son "prédicat"... ou son "énoncé" : "les carottes sont cuites" ; informations que nous saurons interpréter, raisonner, discuter, comparer... et qui pourront nous perrnettre d'évaluer cet "argument". C'est par "l'étude de l'argurnentation" que J.B. Grize va nous introduire à une réflexionsur "la logique naturelle qu'il nous invite à méditer depuis longtemps. Mais un des nombreux intérêts de "Logique naturelle et communication" est de nous proposer en 1996 une sorte de synthèse élaborée de textes antérieurs, que j'ai pour ma part réouverts avec un vif plaisir, car on perçoit ainsi la genèse des idées de ce logicien devenu émiologue qui fut le logicien du Centre d'Epistémologie Génétique de Genève ("Logique et langage" parut en 1990, Ed. Orphys, Gap. ; et "Essai de logique naturelle", avec M.J. Borel et J.B. Mieville, parus en 1983, Ed. P. Lang, Berne).

Je n'argumenterai pas ici la théorie de "la schématisation" par laquelle J.B. Grize nous propose ici de renouveler "la problématique de l'argumentation, celle des signes, celle de la communication et de la logique naturelle qui les dirige toutes" : je soulignerai seulement la pertinence du lien_et du liant_qu'il établit ainsi entre "la logique, théorie de l'enquête" de Dewey (1938-1967) et "la logique opératoire corrigée dans le sens d'une logique des significations" de J. Piaget (1979-1987) ; ceci en enrichissant le modèle ternaire fondateur de nos conceptions du signe, du symbole et de la représentation (syntaxique, sémantique, pragmatique) en différenciant le "phénomène signé" (ma formulation) et le référent ou le contexte dans lequel il est perçu : le schéma qu'il propose p. 42 de "la conception naïve du signe" (et que j'interprète peut-être trop audacieusement... sans doute parce qu'il ne me parût pas trés "naïf"!) méritera d'être déployé dans nos enseignements de "la logique ou l'art de penser en argumentant" ! Comme devra être enseigné le bon usage des opérateurs "alpha" et "h" qui engendrent l'une les substantifs (objet), l'autre les verbes (relation), et de quelques autres, dans l'interprétation réfléchie des arguments exposés en langue... et en logique... naturelle.

Avec "logique naturelle et communication", J.B. Grize nous confirme que la voie du raisonnement bien argumentable est désormais largement ouverte et... communicable. Nous ne sommes plus contraints à simplifier nos perceptions de nos relations au monde sous le prétexte que nous devons d'abord nous assujettir aux contraintes axiomatiques de la logique formelle (modus ponens...). Nous pouvons raisonner en argumentant... et en communiquant... en explicitant de façon intelligible notre raisonnement et notre interprétation du raisonnement de l'autre... dans le contexte. Cela va sans dire, me direz-vous ? Cela va tellement mieux en le disant, vous répondrai-je. Beaucoup mieux en tout cas que si vous prétendez bien raisonner "dans les affaires humaines" en ne vous servant que des règles d'une logique formelle ignorante des contextes et des projets des interlocuteurs. Pour vous en convaincre, lisez les nombreux exemples dont J.B. Grize a, non sans humour, illustré son argumentation : vous vous sentirez alors plus intelligent et plus rusé en raisonnant et en argumentant !

Savez-vous pourquoi le Centre de Recherche en Sémiologie de l'Université de Neuchâtel, créé le ler juillet 1969 a survécu plus de vingt ans : constituer un C.R.S.(= SS ?) en 1969, n'était-ce pas "abdiquer toute dignité" dans le contexte post-soixantehuitard, quel que soit le respect de la logique du "Conseil d'Etat de la République et du Canton de Neuchâtel" qui en décidait ? Argumentons, dans le contexte... et inventons le sigle CdRS... on survivra... La preuve !... J.B. Grize raconte cette anecdote dans quelques pages de ses "cahiers" qu'il a publiée sous le titre "un signe parmi d'autres", Ed. G. Attinger, Hauterive, Suisse, 1992, p. 37... Un signe qui est surtout "une pensée-signe", dirait Peirce... une pensée complexe, dira Edgar Morin...

JLM.