L'Homme Spéculaire

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

Quelle obscure raison incite si fréquemment les traducteurs en français de penseurs et de chercheurs anglo-saxons à "inventer" des titres qui trahissent délibérément le projet que l'auteur annonçait expressément dans le titre qu'il avait choisi pour l'édition initiale ? Ici il s'agit sans doute d'un effet pervers de la mode, toute récente, de la "théorie de la spécularité" développée en France par J.L. Vullierme ("Le concept deSystème politique", PUF, 1989) et par J.P. Dupuy ("Le sacrifice et l'envie", Seuil 1992) ? A moins que ce ne soit par inattention technique : l'éditeur veut des "titres courts" pour encourager le lecteur à acheter des livres longs ? Le titre de l'ouvrage de R. Rorty, un des philosophes pionniers du renouveau américain du "pragmatisme" n'était pourtant guère plus long, et rendait beaucoup plus fidèlement compte du contenu de son ouvrage : "Philosophy and the mirror of nature" : la Philosophie et le miroir de la nature, publié il y a 14 ans, à une époque où la théorie de la spécularité n'était pas établie ! Son objectif, moins négatif en pratique qu'il l'annonce dans son introduction est de débarrasser "la philosophie de cette notion d'esprit-miroir... qui assimile l'esprit à un grand miroir contenant diverses représentations, les unes adéquates, les autres non - miroir qu'il serait possible d'étudier à l'aide de méthodes pures, non-empiriques" (conception que nous livre la grande tradition, de Descartes à Kant).

Ce faisant, parlant en philosophe aux philosophes, R. Rorty va rencontrer le projet du pragmatisme si amplement développé par J. Dewey, ce qui va l'inciter à le remettre en valeur au terme de la trop longue traversée du désert que la Philosophie Analytique anglo-saxonne (et son avatar contemporain qu'est la Philosophie dite de l'esprit) et les Structuralismes Européens lui avaient imposée. Sans doute parce qu'il n'est pas de "connaissance" sans conversation pour la susciter et l'interpréter.

Cette introduction philosophique au Pragmatisme (et à l'Herméneutique) constitue manifestement une contribution potentielle importante au Programme des sciences de la Complexité : M.M. Carrilho nous en avait déjà convaincus dans ses "Rhétoriques de la Modernité" (PUF 92) que l'on commentait l'an dernier (lettre MCX n° 15, oct. 92). Mais elle nous révèle aussi les réflexions qu'il faut encore développer pour relier ces problématiques du Pragmatisme (anglo-saxon) à celles du constructivisme (Piaget, Watzlawick, Morin...) pour que nous enrichissions notre regard dans nos entreprises - pragmatiques - de construction de modèles intelligibles de la complexité !...

J.L.M.