L'empire du sens - L'humanisation des sciences humaines

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

L'idée était bonne : en journaliste sinon en historien, proposer une sorte de tableau panoramique de l'évolution des courants de recherche dans le vaste champ des sciences de l'homme et de la société (S.H.S.) depuis 1970... (ou depuis la fin des grandes doctrines : structuralisme, marxisme, etc.) - tableau certes réduit aux SHS françaises, et même parisiennes, mais on comprend les contraintes de l'auteur : il voulait recueillir et ordonner les témoignages des acteurs, en s'efforçant en bon historien de ne pas se laisser inhiber par le modèle initial dont il partait : "quelques philosophes médiatiques sans cesse sollicités, dissimulant une communauté éclatée de chercheurs apparemment éloignés du débat public". Pour cela, il fallait interroger un certain nombre d'entre eux (7 sociologues,2 économistes, 7 philosophes, 4 historiens, 1 biologiste) sans trop s'inquiéter de quelques oublis probables (linguistique, psychologie, géographie, sciences de gestion, de la communication, de l'éducation, etc.) et se laisser guider par leurs riches réflexions sur leurs propres expériences et sur leurs rencontres ; le patronage demandé à Paul Ricoeur assurant la garantie de respectabilité et de sérieux que l'on peut demander à ce type d'exercice d'histoire quasi contemporaine - ("l'histoire des SHS parisiennes par certains de ceux qui la font"). Comme l'auteur a une bonne plume de journaliste, une vive curiosité intellectuelle, une manifeste empathie pour la plupart des acteurs interrogés et qu'il se passionne pour son sujet, le résultat est fort intéressant pour les lecteurs qui, par intérêt culturel ou par nécessité académique, ont à étudier les travaux de cette génération de chercheurs parisiens en SHS : on peut remettre dans leur contexte "post soixante-huitard" nombre de ces recherches en général familières à un public cultivé (familières, car la plupart des chercheurs interrogés ne sont pas aussi éloignés du débat public contemporain qu'on nous le disait) ; et leurs commentaires sur leur évolution au fil des vingt dernières années sont souvent rafraichissants. Peut-on conclure qu'ils ont "humanisé les SHS"?... Même si l'on assiste enfin à un "retour du sujet" dans les sciences en général et dans les SHS en particulier, je ne suis pas certain qu'on le doive spécifiquement aux chercheurs que F. Dosse a interrogés !... Et surtout je m'interroge surles raisons de la partialité de sa longue étude, trop manifestes pour n'être pas délibérées. Même s'il voulait ne s'intéresser qu'à quelques "écoles" parisiennes, pouvait-il ignorer qu'elles se sont épanouies depuis 25 ans au sein d'un contexte vivace ? Si les SHS se sont humanisées dans cette période, n'est-ce pas d'abord parce que s'est constitué en 1972 un Centre Royaumont pour les Sciences de l'Homme qui organisa en septembre 1972 un colloque "événement" sur "l'unité de 1'homme" ? Les trois volumes qui rendent compte de cette étonnante rencontre (réédités depuis en livre de poche, "Points", 1974) organisée par Edgar Morin et M. Piatelli-Palmarini et préparée par le manifeste d'Edgar Morin : "Le paradigme perdu : la nature hurnaine" (Points 1973), ne constituent-ils pas le point de départ le plus important de cette transformation paradigmatique dont F. Dosse veut être le chroniqueur ? Il ne les évoquera même pas. Pas plus qu'il n'évoquera nombre d'autres événements ou acteurs qui ont contribué de façon a priori aussi décisive à la formation de cette galaxie des SHS se découvrant en interaction avec les autres grandes nébuleuses des sciences, sciences de l'ingénierie et des systèmes, sciences de la nature et de l'espace, sciences de la vie, etc. Les grandes publications du Centre d'Epistémologie Génétique de Genève et de Piaget entre 1967 et 1984, les quatre tomes de La Méthode d'Edgar Morin (1977 à 1991), les encyclopédies des questions vives de 1'association Diderot (D. Lecourt), la revue "L'aventure hurnaine", le succès des magazines "Sciences humaines" ou "Alter Eco."... autant d'événements significatifs de l'histoire des SHS parisiennes à laquelle la monographie de F. Dosse ne fait même pas allusion. A supposer qu'il les tienne pour secondaires du point de vue de l'historien, ne doit-il pas nous dire pourquoi, au moins en quelques mots "Rien à voir avec un éclectisme informe ni un dogmatisme nouveau" (p.421) conclut-il. Une conclusion fort sympathique dans l'intention, mais bien mal argumentée par ces 400 pages : 1'éclectisme est trop manifeste pour que le propos soit convaincant. C'est d'autant plus dommage que des évocations méritent l'attention du citoyen en quête de savoir pour éclairer son action dans la cité. Pourquoi fallait-il les "décontextualiser" pour les présenter hors du substrat épistémique qui les rend intelligibles ? N'est-ce pas ce substrat qui justifiait le titre "L'empire du sens" ?

JL Le Moigne