L'économie non conformiste en France au XXe siècle

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

Le projet de ce livre est sympathique et, je crois, aujourd'hui important. Mais son titre dessert sans doute le projet, et risque de restreindre son audience : le projet est de garder mémoire, d'enrichir le regard, de renouveler le discours de cette science économique à laquelle le citoyen est toujours tenté de beaucoup demander pour guider ses démarches dans un monde qu'il perçoit complexe ; la déception de ce citoyen rencontrant sans cesse l'arrogance de cet "éconocrate" qu'est l'économiste conformiste dominant la discipline dans la deuxième moitié du XXe siècle, justifie sans doute l'appel à la technique du "bouc émissaire", désigné ici "d'économiste conformiste" ! Rendra-t-on confiance au citoyen en lui assurant que les "non conformistes", ceux qu'il ignore parce que les académies les cachent ou les oublient sont, eux, mieux en mesure de l'aider à penser et à agir en assumant la complexité de l'échange économique ? Je crains qu'il n'en soit rien, surtout lorsqu'il faut le convaincre que des économistes académiquement assermentés tel que L. Walras ou M. Allais sont eux aussi, malgré les apparences, "non conformistes" ! Pourtant l'inattention contemporaine aux vastes renouvellements des problématiques de l'Economique introduits dans les années cinquante par F. Perroux et l'école de la pensée suscitée par l'ISMEA, comme aux précurseurs trop oubliés de cette école (Simiand, Antonelli, Ch. Gide, etc.), constituent un bien stérile handicap culturel pour les acteurs économiques contemporains. I1 est utile de pouvoir, fût-ce en quelques pages, revenir aux sources et remettre nos savoirs en perspective sans nous embarrasser des ukases académiques des économistes conformistes. L'exercice, lorsqu'on le prolonge sur la période contemporaine (1970-1995) est plus risqué, puisque le procès d'inattention est moins légitime : l'effort pour présenter ces nombreux "non conformistes" contemporains, selon quelques classifications malaisément justifiées, prête un peu à sourire : "Qui a-t-on oublié ? Qui s'en fâchera ?". Mais il faut au moins rendre hommage aux auteurs : ils ont essayé, respectant la pluralité et argumentant de nouveaux dialogues possibles, sinon de futures et improbables synthèses. Que l'exercice n'intéresse que peu de lecteurs en dehors du microcosme des économistes francophone sétait sans doute inévitable ? Sauf si l'on avait tenté une méditation épistémologique sur la transdisciplinarité, exercice qui aurait demandé un ouvrage sensiblement plus ample... et plus difficile. Dans l'immédiat, tirons parti des ressources que nous livre cette sympathique entreprise d'histoire de la pensée économique contemporaine, histoire au demeurant bien enlevée et aisée à lire : elle rafraîchit nos souvenirs et notre culture et elle nous aide à préparer la prochaine étape : celle que la science économique, conformiste ou non, devra bientôt affronter en renouvelant son paradigme énergétique de référence : la modélisation et l'interprétation des échanges immatériels, une économie sans frontière ni équation aux dimensions, une économie moins barbare... ou plus subtile !...

JLM