L'ACCUEIL DE L'EXPERIENCE, Formation et vécu dans le cheminement individuel

Note de lecture par LERBET-SÉRÉNI Frédérique

Ndlr

: Nous remercions F Lerbet-Sereni  et l’éditeur de l’ouvrage de nous autoriser à reprendre ici sous la forme d’une note de lecture le texte de la préface par laquelle elle introduit les lecteurs au contexte de cet ‘Accueil de l'expérience’ ***

           

Lorsque nous pénétrons dans un lieu institutionnel, nous rencontrons en général un premier guichet, nommé « accueil », dont la fonction du préposé est de nous indiquer le lieu que nous recherchons, de nous donner, en somme, une information simple, en réponse à une question peu ambiguë. A un ensemble prédéterminé de questions correspond celui, identique, des réponses, qu’il suffit  au professionnel d’ajuster terme à terme en situation. Une certaine conception de la formation n’est pas très éloignée de cette représentation : accueillir des demandes pour y répondre de façon efficace, c’est-à-dire rapide et opérationnelle, une réponse dont les effets sont directement et visiblement perceptibles.

           

Quand, dans cet ouvrage, Mylène Anquetil propose de concevoir la formation comme « accueil de l’expérience », l’affaire n’est plus entendue dans cette trivialité mécaniste, où l’on pourrait très aisément imaginer l’interchangeabilité des protagonistes sans grand bouleversement des situations. Elle le dit d’ailleurs d’emblée : le voyage qu’elle nous propose est celui au cœur de « l’aventure humaine ordinaire et quotidienne », qui compose, sous certaines conditions, notre expérience. Parmi ces conditions, ce sont celles de l’ « accueil » qui vont ici s’élaborer : accueil de soi dans sa transformation continuée, tant pour le formateur que pour son « autre », et accueil de l’autre que soi, contribuant peu à peu à donner à ce terme d’accueil de plus en plus de consistance, de densité, et de complexité, celle qui fait que plus il se pose plus il s’échappe et se retourne. L’accueil, comme l’expérience, est une affaire de relations, de relations à soi, aux autres et au monde, dans ce qu’elles ont à la fois de distingué et d’inséparable. C’est une histoire de paroles qui est aussi une histoire sans parole, quand le sens, qui se travaille, se partage, se confronte, se retire aussi, s’envisage enfin comme ce qui « d’une certaine manière, est aphone » (p.65). Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’il n’agit pas, bien au contraire. Accueil et expérience, c’est aussi cette possibilité du « s’apprendre », -parce que l’expérience n’est pas synonyme de vécu-, dont l’in-compris (ce qui manque au dedans) est le point d’appui, efficient (et non plus efficace) d’être manquant.

           

L’accueil de l’expérience, dans le double sens du « de », devient alors au fil de la première partie un « cheminement de l’accueil comme essai continûment repris pour comprendre ce qui se passe » (ce qui se passe en soi) et laisser passer ce qui passe entre nous.

           

La deuxième partie s’appuie sur l’analyse d’entretiens menés avec une jeune femme, une analyse étayée par quatre angles de vue différents et complémentaires, à partir desquels s’élabore une modélisation que la troisième partie s’emploie à expliciter.

           

Le modèle en forme de sablier (p. 137) restitue magistralement la profondeur et la puissance de pensée de Mylène Anquetil : ce qui s’écoule se transforme de se retourner en son opposé qu’il intègre et transforme en s’écoulant qui …, tel que l’opérateur « versus » permet de le formaliser. Des transformations sans début ni fin, qui passent, se nourrissent de l’appui de quatre pôles, eux aussi tendus dialogiquement entre des opposés : la vie comme accueil renouvelé d’expériences qui renouvellent l’accueil qui…, devient ce tissage latent/patent entre « fond de constitution et fonds de poétisation », co-émergence de soi et du monde.

      

La posture de l’accueil (en formation) serait alors « cette faculté d’accueillir (comme) l’essence même de recevoir ce qui passe, sans pour cela le poursuivre, et sans doute encore moins en effectuer l’analyse (…) afin de mieux l’appréhender » (p. 181), « une hospitalité langagière et une esthétique de la réception » (p. 185), en référence à Paul Ricoeur.

      

Mylène Anquetil ne se tient jamais rien pour dit définitivement, et si la complexité n’est pas proclamée dans ce livre, elle y est perpétuellement présente, au point parfois d’en rendre la lecture peu aisée. Mais la difficulté est aussi liée à l’objet même : la linéarité obligée du discours se heurte aux enchevêtrements, retournements et simultanéités contradictoires du fond de la pensée comme des processus qu’elle veut appréhender. Une pensée qui sait mettre en écho les traditions occidentales et orientales, dans un voyage multiréférencé dont J.-F. Billeter, U. Eco, J.–M. Ferry,  F. Jullien, P. Ricoeur, F. Varela, L. Vygostki, sont les principaux protagonistes, pour nous aider à mieux nous percevoir cheminant avec nous-mêmes à l’œuvre de nous-mêmes. Constituons notre poétisation, comme notre poétisation nous constitue, c’est-à-dire : sachons habiter le  « laisser-venir » et le « lâcher-prise », comme « accueil possible des avènements et des émergences qui nous inclinent à nous disposer à recevoir » (p. 166), plutôt que se croire en mesure de prendre possession des événements.

      

Même si la problématique n’est pas directement celle-là, cet ouvrage contribue aussi fortement à enrichir les réflexions sur l’accompagnement, dès lors qu’on veut bien entendre dans ce terme qu’il concerne, justement, quelque chose comme l’accueil de l’expérience, dans la consistance théorique et vital que lui donne ici Mylène Anquetil..

Frédérique

Lerbet-Sereni