Journal of Design Sciences and Technology

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

C'est plus par son projet que par sa réalité que cette nouvelle revue intéresse notre bibliothèque des sciences de la complexité : sous sa forme internationale (et donc en anglais), elle ne publiera son premier numéro qu'en 1994. Mais le lecteur attentif peut aisément identifier ce projet en s'intéressant aux volumes déjà publiés (en 1992 et 1993) de la "Revue Sciences et Techniques de la Conception", dont ce "Journal" prend la suite en élargissant son audience : la francophonie n'a pas encore su développer un courant de recherche suffisamment ample dans les champs encore peu défrichés des "nouvelles sciences de l'ingénierie" (et de la conception : H.A. Simon 1969)... qui étaient ceux, hélas bien oubliés, des "sciences de l'lngénium" que G.B. Vico théorisait si richement en 1708 !... Mais c'est pourtant une équipe et un éditeur francophone qui ont su avoir l'audace épistémologique et le courage éditorial de "sortir de la gadgéterie du design et de la technicité de la CAO", pour relancer un ambitieux courant de réflexion, d'expérimentation et de recherche sur les processus cognitifs de la conception... de systèmes complexes. Si l'on ajoute aux premiers numéros de la Revue, les actes des premiers colloques organisés (en Francophonie) sur ces thèmes par l'équipe qui a suscité ces initiatives (en particulier : "Sur la modélisation des processus de conception créative", Ed. Europia, Paris, 1991), on se convaincra que l'entreprise mérite d'être tentée et que les recherches en Sciences de la Complexité ne peuvent pas ignorer l'expérience exceptionnelle qu'accumule "la modélisation des processus créatifs" : les sciences de la conception sont sciences de la cognition, au coeur de la complexité. Sans doute peut-on craindre que la demande instante de "résultats techniques" compromette l'entreprise sous-jacente de méditation épistémologique, et, considérations financières aidant, réduisent l'entreprise à un discours sur la valeur des outils et non sur leur mode d'emploi. Mais cette crainte ne devrait pas nous résigner à l'expectative usuelle : quelle que soit notre discipline de référence, nous sommes tous, d'abord, des concepteurs avant d'être des analystes et nous avons à affronter les "paradoxes de l'observateur-concepteur" qu'évoque si bien E. Morin dans le tome I de la Méthode (p. 179). Il importe d'entendre la complexité de cet exercice familier, sans le réduire à d'illusoires optimisations algorithmisables.

Depuis "La Science des Systèmes, Science de l'Artificiel", nous disposons d'une solide base de départ épistémologique... A nous de contribuer, collectivement à cette entreprise, qui a certes besoin de respectabilité académique, mais aussi et surtout d'intelligence modélisatrice : le premier séminaire du Programme Modélisation de la Complexité s'achevait par une synthèse "Conception de la Complexité et Complexité de la Conception" : ("Systémique et Complexité", RIS vol. 4, n° 2, 1990, pp. 295-318). Nous sommes bien au coeur du programme de recherche des sciences de la complexité... en participant au développement des sciences de la conception".

Jean-Louis LE MOIGNE