Jean Monnet Citoyen du monde

Note de lecture par GUILLOTON Patrick

Ndlr : nous remercions le journal Sud-Ouest et Patrick Guillotton responsable du secteur politique pour nous avoir permis de reprendre cet article paru à propos de l'ouvrage de Michel ADAM. Jean MONNET y apparaît comme un homme de reliance en complexité  la chose et pas encore le mot tant il se "refusait à séparer l'action de la réflexion" et tentait pragmatiquement "d'unir des hommes et non de coaliser des Etats."

Le livre sort des presses. Michel Adam s'est livré à un gros travail afin d'analyser « la pensée d'un précurseur » : il a disséqué la pensée de Jean Monnet. Encore un bouquin sur Monnet ! C'est la première idée jaillissant à l'esprit quand on ouvre le dernier ouvrage de Michel Adam. Et puis très vite, au fil des pages, on constate que ce livre ne ressemble pas aux autres. D'ailleurs, son auteur le confirme : « Mis à part un petit opuscule sur la méthode Monnet, fait à la hussarde par un éditeur, il n'existait, jusqu'alors, aucun ouvrage étudiant la pensée de Jean Monnet ».

Ce livre, Michel Adam aurait pu le dédier à Gérard Jouannet, l'adjoint à la culture de Cognac, la ville natale de Jean Monnet. Sans le savoir, c'est lui qui a servi de « déclic » à l'auteur, en imaginant nombre de manifestations autour de Monnet voilà trois ans pour marquer le 120e anniversaire de sa naissance, au 4 de la rue Neuve des Remparts.

« À cette occasion, j'ai relu attentivement ses Mémoires et cette nouvelle lecture m'a provoqué un choc. J'avais en effet l'impression de découvrir des écrits d'Edgar Morin [1], que je côtoie depuis longtemps au sein des réseaux consacrés à la pensée complexe. »

Blanc et noir à la fois

Pensée complexe. L'expression est lancée. Il convient immédiatement de la définir pour mieux comprendre la suite. Le mot « complexe » indique que tout est relié, que la même chose peut être à la fois noire et blanche, un concept faisant dresser les cheveux sur la tête des cartésiens. Et pourtant…

« Prenez le cas des relations entre syndicalistes et employeurs : ils sont à la fois opposés et complémentaires. C'est pareil dans un couple. Les sentiments d'amour et de haine sont proches. Ce sont des liens de nature complexe, reliés à la fois par l'union et la séparation. Cette complexité, il faut apprendre à la gérer et ne pas chercher à tout simplifier, ce qui revient à mutiler la réalité ! Monnet, ce libre-penseur créatif, persuadé que la vie n'était pas enseignée dans les livres, n'a jamais séparé action et réflexion. Faire pour comprendre, comprendre pour faire. »

Le temps et les leçons du temps.

En parlant avec Michel Adam , cela saute aux yeux qu'il s'est senti en phase, en osmose de pensée, au- delà du temps, avec son illustre concitoyen.

Le temps, justement, que Monnet semble avoir su apprivoiser en mettant à jour ses trois dimensions.

La durée, d'abord, Chronos, impliquant la patience. Savoir attendre et revenir. Qui, mieux qu'un Charentais « immergé » dans le cognac, est en mesure de comprendre que rien ne sert de courir ?

L'instant du temps, ensuite. Kaïros et le moment propice. L'art d'être toujours prêt, d'avoir du flair afin d'agir dès que se dégage une fenêtre de tir.

Le dernier temps, c'est le temps éternel et cyclique, Aïon. Les saisons qui reviennent, l'être humain qui n'est rien en comparaison de l'histoire de l'humanité. En conséquence, il se doit d'être modeste… sans oublier d'être ambitieux.

Avoir su jouer de manière géniale cette valse à trois temps est probablement le plus beau talent de Jean Monnet. Sacrée mise en pratique du dicton populaire voulant que « dans la vie, il y ait un temps pour tout ».

Quant aux grandes leçons que Michel Adam retient de cette étude fouillée[2] de la pensée de cet homme, elles sont légion. Soumis à la sélection de l'entretien, il en retient quelques-unes. Primo, "l'action entraîne toujours un certain désordre" : on ne peut agir sans déranger. Secundo : "il faut mettre les gens autour de la table afin qu'ils se parlent et construisent la vue d'ensemble."

Enfin, une idée aussi simple que rarement évidente : « Chacun a droit de cité ; nul ne peut à lui seul se prendre pour la cité. » Une apologie de la coopération.

 


[1] Par un clin d'oeil de l'Histoire, Edgar Morin, reçu en Espagne à l'Académie Européenne de Yuste où s'était retiré Charles Quint après son abdication, s'est vu attribuer le siège de Jean Monnet en 2006.

[2] 250 pensées de Jean Monnet ont fait l'objet d'un travail sémantique et regroupé en 9 thèmes majeurs en interaction étroite. Plus un thème transversal, celui de l'entreprendre sous toutes ses formes, qui caractérise si bien cet "inclassable Mister Jean Monnet of Cognac" (Fortune, 1954).