Imaginaire, Raison, Rationalité

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

Ce premier numéro de la "Revue d'épistémologie critique et d'anthropologie fondamentale, transdisciplines" doit être accueilli et salué avec enthousiasme. Avant même que nous n'ayons admiré son sommaire, il faut se réjouir que ce numéro 1 puisse exister dans une civilisation dont les institutions appréhendent tant les risques de la transdisciplinarité. Qu'elle puisse être rédigée n'étonnera pas ceux qui suivent l'attachant Groupe de Recherches Transdisciplinaires de l'Université de Pau (le G.R.T. s'est développé depuis 1990 autour d'un bulletin Transdisciplines dont la vitalité et la liberté de ton enchantaient ses lecteurs mais ne devaient pas donner à ses rédacteurs les garanties de respectabilité académique qu'ils pouvaient souhaiter). Souhaitons donc dès l'abord longue et joyeuse vie et vif rayonnement culturel à cette nouvelle revue : même si elle ne "tient" que quelques années, (elle se veut semestrielle), elle nous rendra à tous un bien précieux service, en témoignant... du réalisme de son projet apparemment utopique : quelle publication monodisciplinaire bien installée allons-nous cesser de lire pour pouvoir lire enfin l'unique revue transdisciplinaire en langue française actuellement disponible ? (La Lettre "Transversales Sciences-Culture" est plus une lettre qu'une revue, et son évolution récente lui donne davantage le ton d'une réflexion politique... parfois politicienne... que d'une discussion épistémologique. Quant à la "Revue Internationale de Systémique, elle semble s'essouffler depuis quelques années dans un genre "attrape tout" en oubliant sa vocation systémique !). Plutôt que de choisir, nous chercherons peut-être à lire différemment : Transdiscipline c'est un nouveau regard plutôt qu'une nouvelle discipline à ajouter aux précédentes !...

L'originalité... et peut-être la faiblesse à terme... de la revue est de se présenter non seulement comme une revue d'épistémologie critique, mais aussi, de façon apparemment presque disciplinaire, comme une revue d'anthropologie. Le qualificatif "fondamental" ici est peut-être maladroit, évoquant un "fondamentalisme" qui n'est certes pas dans l'intention des initiateurs. On devine l'intention des animateurs. L'anthropologie s'entend ici dans la grande tradition humaniste qu'annonçait Protagoras : "L'homme est la mesure de toute chose", et il est donc légitime d'assumer cette condition de l'esprit humain. E. Morin préfère souvent l'expression "Anthropo-Bio-Cosmologie" pour atténuer le risque d'une "réduction à anthropos". La transdisciplinarité ne s'épanouit-elle pas mieux dans ce "complexe" (... au sens que les chimistes donnent à ce mot) ? Mais plutôt que de nous attarder à recenser les risques possibles, efforçons-nous d'abord de commencer loyalement, en convenant que la part initiale des disciplines douces sera plus large dans la formation des premières recherches. Le risque est d'ailleurs atténué par le fait qu'E. Morin a déjà largement préparé le terrain en consacrant les deux premiers tomes de La Méthode (... Transdisciplinaire) à la physique et à la biologie.

Ce premier numéro, après avoir fort bien campé le projet de Transdisciplines (par les articles des fondateurs : D. de Béchillon, F. Bianchi et M. Jarry) est consacré de façon sympathiquement provocante à la tension féconde de l'imaginaire et du rationnel (... comme l'arc et la corde !). Je ne peux ici proposer une discussion de ces études qui semblent peut-être encore un peu trop juxtaposées, parfois plus "spécialisées" que "transversalisantes", mais qui se présentent toutes de façon fort vivante et allègrement documentée. Peut-être privilégierais-je, pour vous donner envie de les aborder toutes, le texte de R. Cavaillès intitulé "Le nouvel imaginaire scientifique" : comment se forment et se transforment nos images de la science dans nos cultures, au fil des révolutions paradigmatiques. "Le nouvel esprit scientifique" de G. Bachelard (1934) suggère quelques métaphores heureuses que l'auteur a judicieusement "imagées" : "images inconscientes que nous ne pensons pas mais qui nous font penser" (p. 109) : celle du Cercle (les Grecs et Ptolémée), celle de la Droite (Descartes : la longue chaîne de raisons toutes simples), celle de l'hélice (le feed back cybernétique), puis celle de l'arbre et du buisson, celle du rhizome et du labyrinthe... Nouvel imaginaire scientifique, qui sera souvent imaginaire social, image de la complexité de la relation de la science et de la société. "mage, dira plus loin A. Corboz dans ses "Trois apologues sur la recherche" de la boîte de conserve que l'on peut ouvrir avec l'ouvre boîte qui est dans la boîte !...

De l'image, ou du trait, P. Valéry disait qu'"ils étaient déjà une décision" : rien ne nous les impose absolument. L'in(ter)disciplinarité et la complexité, ne sont-elles pas, elles aussi, des décisions ? En rappelant cette formule heureuse de J.M. Legay (1990), M. Jarry (p. 52) nous introduit aux images de la transdisciplinarité : il ne s'agit pas de décrire un "au-delà", mais "d'aller à travers" : à travers les disciplines, à travers les images, à travers les frontières : la marche alors importe autant que le chemin... Transdisciplinarité, Chemin Faisant.

J.-L. Le Moigne.

(On s'abonne à Transdisciplines par : Editions L'Harmattan, 7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris).