Dissensions et Consensus

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

Le phénomène complexe par excellence et sans doute le plus familier à tous les citoyens, depuis qu'ils s'associent en cités aux multiples formes (polis, groupes, compptés, commissions, états, églises, entreprises, clubs...) : comment les individus parviennent-ils à prendre une décision en commun ? Que S. Moscovici, le plus éminent sans doute des chercheurs contemporains en psychologie sociale, tente de théoriser et d'argumenter cette ingénierie de l'organisation sociale qui semble parfois tenir de l'alchimie, l'affaire mérite d'être remarquée, et son livre d'être lu. D'autant plus qu'il va, avec W. Doise, développer et illustrer une thèse apparemment paradoxale : ce ne sont pas les individus qui forment le consensus (ou le compromis) ; c'est le processus de formation du consensus qui transforme les individus et les groupes qu'ils constituent ! Thèse qui va s'avérer vite convaincante même si son traitement, par trop exclusivement psychosociologique (et par moment quasi-positiviste), semble parfois quelque peu réducteur : les arguments politiques écologiques, économiques, ergonomiques, sémiologique (comme les considérations épistémologiques sous-jacentes à des propositions fortes telles que "être, c'est participer" p. 78), que l'on voudrait considérer "aussi" pour comprendre le consensus dans sa complexité, sont par trop ostensiblement ignorés. On ne lira rien par exemple sur les processus de formation et de transformation des coalitions et des alliances, ni sur le processus d'enrichissement et de complexification des représentations ambiguës, ni sur l'influence de la symbolisation à l'oeuvre dans tout processus délibératif. A trop identifier, au demeurant avec une grande rigueur documentaire, les contraintes proprement anthropo-socio-culturelles que révèle l'expérimentation psychosociologique, ne perd-t-on pas la capacité imaginative que pourrait susciter une conception ingéniériale de la formation des consensus ?

Que ces regrets ne dissuadent pas le lecteur. La modestie des auteurs n'est pas feinte. Dans les discours sur la communication sociale, la volubilité des rhéteurs dissimule trop souvent l'austère rigueur des dialecticiens. Il nous est important de pouvoir nous appuyer sur ces quelques socles bien construits. Pour mieux construire dessus, plutôt que sur du sable.