Le Connexionnisme et l'Esprit. Introduction au traitement parallèle par réseau

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

En assurant sur la jacquette de couverture que "ce livre constitue la première introduction en français à l'approche connnexioniste des comportements intelligents", l'éditeur va sans doute susciter quelque irritation chez certains de ses confrères : depuis que la théorie des réseaux neuronaux (ou mieux : du traitement parallèle distribué) est redevenue à la mode en France grâce sans doute à l'aura de scientificité des neurosciences tentant de s'annexer les cogniscience, les introductions et les invitations aux connexionnismes s'accumulent en langue française, bien plus nombreuses que ne furent celles présentant antérieurement les "symbolismes" (et en particulier le "computo-symbolisme") tenues pour dépassées sinon pour nuisibles ! S'il n'est pas le premier, ce livre est sans doute un des mieux faits, et, me semble-t-il, un des plus honnêtes ; fort correctement traduit au demeurant, ce qui est ici un réel avantage ! Honnête en ceci que les auteurs, sans cacher leur préférence idéologique pour le paradigme connexionniste, s'efforcent de le présenter dans son histoire récente et dans ses développements en cours en veillant à préciser les principales références (bien sûr toutes anglo-saxonnes), et ententant de l'inscrire dans le large cadre des sciences de la cognition telles qu'elles se développent depuis les années soixante : autrement dit en accompagnant cette présentation de l'exposé plus sommaire des paradigmes symboliques, et de certaines des discussions critiques qui opposent les deux écoles entre lesquelles les cognisciences devraient un jour choisir (?).

Outre la clarté de l'exposition, cette introduction a l'involontaire mérite de révéler les quelques options idéologiques quasi scientistes sous-jacentes à la plupart des travaux sur les réseaux neuronaux : ils doivent aboutir au modèle "vrai" du cerveau et du fonctionnement du cerveau nous conduisant donc, au nom de la supériorité de la science positive, à la théorie finale de "l'Homme Neuronal". Ambition qui ne leur est nécessaire que parce qu'elle leur permet d'avoir le dernier mot dans leurs rapportsprésumés conflictuels avec le paradigme concurrent qui s'efforce au contraire à unegrande modestie épistémologique : tenter localement d'enrichir notre intelligence de l'intelligence en situation d'action délibérée. Jc confesse, lisant un fort bon chapitre "La reconnaissance des formes : le point fort du connexionnisme", je n'ai pu m'empêcher d'établir un parallèle (symbolique autant qu'épistémique) entre le connexionnismes exprimant par la reconnaissance des formes, et la phrénologie se dégénérant en la graphologie : ou comment une discipline devient une pseudo-science puis un charlatanisme lorsqu'elle n'assure pas ses propres références épistémologiques, s'en déchargeant sur quelque autorité mythique (les Positivismes !).

On pouvait espérer pourtant que le tableau serait plus nuancé, en couleur plutôt qu'en noir et blanc (le Chevalier Noir étant un monolitique Paradigme Symbolique, le Blanc étant bien sûr le connexionnisme !) : au début du livre (p. 19), les auteurs soulignent la diversité des théories "symbolisantes" du fonctionnement de l'esprit : entre une écolelogico-symbolique (issue de C.S. Peirce, qu'ils ignorent), qui postule non seulement que "la pensée est en signe", mais surtout "qu'elle est issue de la logique formelle" (Fodor, Pylyshinn...) et une école "heuristico-symbolique" ("symbol and search"), dont H.A. Simon et A. Newell furent les inlassables et productifs pionniers, qui va privilégier la capacité de l'esprit à produire des représentations symboliques et à les manipuler par tâtonnements finalisant de multiples façons. Mais hélas, dans le reste de leurs développements (et en particulier dans leur chapitre 7 : "Des règles et des symboles sont-ils nécessaires ? Critiques et défense du connexionnisme") ils vont réduire le paradigme symbolique à celui d'une logique formelle ("Les lois de la pensée" selon G. Boole), en délaissant la veine, celle féconde et épistémologiquement argumentée, ouverte il y a 40 ans par H.A. Simon et A. Newell, ignorant tous leurs résultats sur l'élaboration heuristique de stratégies comportementales (inventions scientifiques, jeux d'échec, etc...) ; sans doute parce qu'ils n'entraient pas aisément dans le moule en "noir et blanc" qu'ils se sont donnés ! Moule sans doute trop contraignant puisqu'il leur fait perdre aussi quelques bons arguments dans "leur camp" : le connexionnisme peut-il ignorer ses fortes... connexions... avec la théorie de l'Enaction (F. Varela) ou de l'Action Située ("Situated Action" : Greeno, Agro, Suchman, Clancey...) : sans doute les principaux travaux furent-ils publiés à partir de 1989-90, et la version originale américaine de l'ouvrage fut-elle publiée en 1991. Mais compte tenu de la popularité de ces travaux en France, la traductrice aurait peut-être dû au moins attirer l'attention des lecteurs de cette "première introduction en français au connexionnisme" ? A ceux d'entre eux qui souhaiteraient rattraper ce retard, peut-on conseiller une riche étude publiée par H.A. Simon et A. Vera : "Situated Action, a symbolic interpretation" (Cognitive Science, vol. 17 - 1993, dossier complété par une discussion entre les tenants des deux thèses, auxquels Simon et Vera répondent dans le même numéro de Cognitive Science).

Que ces réflexions visant à présenter en couleur un tableau en noir et blanc ne dissuade pourtant pas le lecteur d'aller voir : si ce n'est le premier, c'est sans doute le plus clair des ouvrages en français sur le connexionnisme. Et même si cette interprétation irrite les neuroscientistes, convenons que la théorie des réseaux neuronaux est, depuis l'article fondateur de Mc Culloch et Pitt, une fascinante source d'heuristiques pour nous aider dans notre intelligence de l'intelligence de la complexité : construire du sens !

J.L. Le Moigne.