Confiance, entreprise et société

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

"La confiance (foi, croyance, sentiment d'appartenance..., semble appartenir à un autre âge où la médiocrité de l'information n'autorise pas le calcul rationnel... Que faire de la confiance ? La seule hypothèse d'un agent calculateur suffirait pour comprendre les actions, dès lors qu'une information précise est aisément disponible... ". Et pourtant alors que croit l'information disponible dans nos sociétés, chacun assure que croît plus encore une "demande de confiance" qu'ignorent encore souvent les théories socio-économiques qui devraient aider les acteurs à élaborer leurs comportement.

Complexité inépuisable de ce concept apparemment si simple (si naïf ?) de "confiance" ! L'argument mérite décidément d'être exploré ; sans doute a-t-on cru longtemps qu'un bon "contrat" pourrait suppléer de façon beaucoup plus assurée la confiance dans les relations entre les acteurs. Mais la confiance dans les contrats (et a fortiori dans la théorie des contrats et ses dérivées : théorie des coûts de transaction,etc.) s'effrite elle aussi à l'expérience... et chacun se retrouve face aux mêmes interrogations : sans confiance, les relations entre les humains sont-elles durablement possibles, et a fortiori agréables ? Depuis quelques années, quelques socio-économistes et gestionnaires commencent à rejoindre les psycho-sociologues, les anthropologues et les politologues qui réfléchissent sur cet insaisissable concept : la confiance. Ce recueil collectif, produit par un groupe de chercheurs de l'ESC Lyon, constitue une des premières contributions originales qui nous arrivent sur le sujet, révélant sa complexité sous l'apparence d'un plan bien ordonné. La première partie ("Agir en confiance") coordonné par P. Y. Gomez est sans doute plus éclairante que la seconde ( "Construire en confiance"), sans doute parce que son projet est plus modeste : si on savait "construire la confiance" on céderait vite aux tentations de la manipulation... contre lesquelles nous met en garde la conclusion de G. Marion : "De la confiance à l'interrogation éthique" ! La modélisation de la confiance par les "conventions socio-économiques" fait ici ses premiers pas et révèle sa fécondité potentielle, incitant le lecteur à reprendre les deux ouvrages de P.Y. Gomez sur les "conventions de qualité" (1994) et les "conventions de gouvernement" (1996), pour approfondir des arguments présentés et illustrés ici de façon un peu trop rapide (une quinzaine d'auteurs différents en 200 pages !). Parmi les illustrations, celle de la "confiance en la graphologie" (chap.6 de Y.F. Livian) comme outil de recrutement par les entreprises françaises (et par elles seules !) m'a particulièrement intéressé, tant m'apparaît complexe ce comportement indigne de l'esprit humain, que tant de responsables manifestent en arguant de sa simplicité... et en ne vérifiant jamais sa pertinence relative. Ah que l'on voudrait avancer un peu plus dans la compréhension de la "construction de la confiance" pour tenter de détruire cette forme dégénérée de la confiance ! Peut-être faudrait-il commencer par quelques méditations épistémologiques sur la construction des"connaissances" des experts et consultants à qui l'on "fait confiance" ? Gageons que si les recruteurs-experts-graphologues se livraient à de telles méditations, ils n'oseraient plus... faire confiance à la graphologie ! Ce qui ne les empêcheraient pas d'inspirer confiance aux entreprises qui les emploient par des arguments qui honorent l'esprit humain !...

J.L. Le Moigne.