Compétences sociales et relations à autrui. Une approche complexe

Note de lecture par De PERETTI André

Ndlr : Notre ami André de Peretti a rédigé une préface originale au nouvel ouvrage de P. Peyré qui co-anime l'Atelier MCX 20 "Complexité et Ingénierie des Systèmes Sanitaire et Sociaux ". Il nous autorise à reprendre ici cette préface en "Note de Lecture MCX " en espérant que d'autres lecteurs pensifs nous inviteront à poursuivre ces échanges sur la complexité à la fois paradoxale et familière des "compétences sociales". Car qui oserait s'avouer "socialement incompétent "?

Il est permis de sentir que la charnière autour de laquelle tourne et grince le battant de notre siècle en ouverture vers un nouveau millénaire (et serait-ce sur sa " Neuvième Porte ", si on entend Roman Polanski !) est bien celle de la qualité (totale ?). La voici, dès le seuil, exigée dans les rapports humains (multipliés, chaque aube, davantage), dans les services proposés ou requis, dans des perceptions et compréhensions indéfiniment plurielles.

Il n’est plus possible de s’en tenir, en ce qui concerne les relations de chacun avec chacun, à des bricolages ou à des ajustements approximatifs, en bonne volonté. Il devient urgent, pour quiconque et pour tous, de témoigner d’une consistance pragmatique de " professionnel ", ainsi que de " citoyen " responsable, en compagnonnage avec autrui, proche ou lointain.

Une telle réquisition est adressée, au carré si je puis dire, à tous ceux qui s’aventurent dans le champ complexe des régulations sociales, des compensations, des remédiations sociétales. Ils ne peuvent plus cheminer, dans ce champ, les mains nues, au flair de leur sensibilité du moment, à la lueur phosphorescente de leurs savoirs épars, soutenus seulement par la garantie d’une casquette officielle (ou d’un " chapeau à porter " ?!). Et qu’ils soient, en vérité, travailleurs sociaux, enseignants, infirmiers ou médecins, fonctionnaires de tout état ; a fortiori, formateurs !

L’humeur des temps attend effectivement les jeux médiateurs (et non point médiatiques…) de personnalités détentrices de " compétences sociales " (voilà les " gros mots " lâchés !). Ce sont, à savoir : savoirs, autorité, et pragmatiques, unis et bouclés en efficience. Il est donc largement opportun d’enquêter (avec professionnalisme !) sur ces dites compétences qui s’honoreraient d’être spécifiques, torsadées selon le double mouvement planétaire d’une irrésistible uniformisation (courant vers la " mondialisation ") et d’une incoercible différenciation (diversifiant et discriminant auréoles et talents putatifs !).

C’est bien à une telle investigation que s’est dûment attaché, avec rigueur et en " performance " comme on le verra, Pierre Peyré, dans l’ouvrage dense qu’il nous propose. Il a incurvé, en celui-ci, ses approfondissements conceptuels selon des explications vivantes, déroulées et enroulées en compréhensions bien ajustées.

Je ne puis, à leur propos, m’empêcher de songer à ces doubles spirales que nous ont jadis léguées, artistement, les civilisations mégalithiques, de l’Irlande à Malte. Mais je me sens référé, plus actuellement et fondamentalement, à la double hélice de l’A.D.N., bien au cœur de la vie !

Je ne puis me détourner non plus, en suivant les démonstrations serrées de notre auteur, des images et symbolismes de " Nœud gordien " (bien connu et indéfaisable !) mais aussi du " Nœud de Mœbius " (en lequel un cheminement continu permet de passer bravement, élégamment, de l’extérieur à l’intérieur de sa surface et de l’intérieur à l’extérieur, sans brisure).

Ainsi, pour l’individu et le collectif, pour le professionnel et le personnel, pour l’énergie potentielle et l’énergie actualisée, nœuds sont, et enchevêtrements subtils ! Autant dire, avec le support métaphorique de ces symboles, que place est faite à la complexité. Et c’est bien cette moderne et irrécusable déité qui est de page en page, en cet ouvrage, reconnue et honorée.

Je m’en réjouis, retrouvant au sentiment d’intensité cohésive qui m’est communiqué, la "loi de complexité-conscience", formulée, anthropologiquement, par Pierre Teilhard de Chardin, mon ami. Oui, conscience avivée, affinée…

Car, infatigablement, avec méthode, Pierre Peyré nous entraîne vers d’incessantes interfaces entre l’un et le multiple, le caché et le manifeste. Il nous exerce à l’utile oscillation entre le système et l’outil, comme aux rotations entre la production, l’activation et l’intégration : en toute forme de " procès ". Il nous fait cheminer, aussi bien, entre " l’empreinte de la reliance et l’emprise du projet ".

Il nous invite, en effet, à concevoir que les " compétences sociales sont vouées à produire de la reliance sociale ", alors que les liens humains tendent trop fortement à se dénouer et qu’il importe d’assurer la cohérence entre des logiques, opposées quoique complémentaires, qui nous enserrent imparfaitement de leurs mailles, plus ou moins rompues ou défaites. Et il s’agit bien, par ces compétences autres, de gérer, entre les acteurs sociaux et en eux-mêmes ("microcosmes" symbolisant le " macrocosme "), les flux d’énergie et d’information qui les lient et les transforment ou les figent.

Nous sommes ainsi invités à apprécier, en multi référentialité, le tissage assuré par les compétences sociales et leur produit en tissu social plus ou moins stabilisé. Il est, en fait, sans cesse fait et redéfait, ce tissu, dont la saga du tissage nous reconduit vers le souvenir de Pénélope. Car rien ne peut être vraiment complet, ni terminé dans nos trièdres de Temps-Espace-Forme (ou de Syntaxe-Sémantique-Pragmatique)…

Ulysse tarde toujours, pris dans l’enchevêtrement complexe des liens sociaux, attaché au mat de son " être " mais usant des voiles et rames de son " faire ", guetté par des dérives ou des inerties ; ses perspectives et ses projets restent prisonniers de l’incomplétude. Sa compétence doit alors se faire tact et ruse, sans se laisser alourdir ou immobiliser par une crainte de la complexité. Ithaque et sa tapisserie sagement faite et redéfaite l’attendent. Il lui faut bouter les butors, prétendants simplistes, hors du champ des compétences !

Pour nous, à notre tour, il nous faut savoir consentir à nos odyssées conceptuelles et pragmatiques, pour mieux unir ce qui est désuni, mais sans fixation rigide ni prétention. Il importe que nos compétences sociales, sans cesse tissées et enrichies, soient dotées d’une pluralité de références potentielles et de moyens d’actualisation, permettant des choix et des adaptations créatives. Entre "le cristal et la fumée", tout peut se tenir. Et nous pouvons nous bien tenir, aidant à la tenue utile d’autrui ! Ce beau livre nous y aidera. Qualité soit !

André de Peretti