Un cas de censure dans la science : l'affaire de la mémoire de l'eau

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

L'hypothèse modélisatrice de la capacité d'un système perçu complexe à "mémoriser" ses comportements est, sans artifice aucun, une des hypothèses plausibles que privilégie la systémique ("Science de la modélisation des phénomènes comme et par un système général"). Aussi lorsque en 1988 fut lancée la polémique sur la mémoire de l'eau, je fus d'emblée intéressé : l'hypothèse de la mémoire de l'eau, système que l'on peut aisément percevoir complexe (irréductible à un modèle fermé), devenant plausible pour quelques biologistes, confortait, sans plus, la plausibilité de l'hypothèse de la mémorisation au sein des systèmes complexes qu'avait proposée la systémique. Quelque peu surpris par la violence de la polémique, des Prix Nobel prestigieux à l'Académie des Sciences, tous les "experts scientifiques" semblant unanimes pour condamner violemment la thèse de la mémoire de l'eau (en arguant des imperfections des expériences qui semblaient la corroborer et du présumé manque d"'esprit scientifique" du Dr. Benveniste qui prétendait la populariser) je tentais, inconsciemment sans doute, d'oublier cet argument potentiel. Nous avions collectivement assez d'autres domaines à explorer pour apprécier la pertinence modélisatrice de cette hypothèse nous aidant à "construire du sens" dans tant de nos expériences de notre relation au monde !

Et voilà qu'un chercheur curieux, au lieu de se résigner, "va voir sur place", pendant une longue période (1992-93), et qu'il en revient avec une conclusion de bon sens... bien dérangeante : "Il est tellement plus facile d'attaquer la personne de Benveniste (ou de la défendre) que de se faire une opinion raisonnée sur la mémoire de l'eau et sur le fonctionnement de la recherche scientifique" (p. 12). Conclusion qu'il argumente de façon aussi factuelle que possible dans ce livre que l'on voudrait inviter tous les chercheurs scientifiques (comme les citoyens qui les financent) à lire en guise de méditation épistémologique hebdomadaire. Chacun sait l'intensité de la pression culturelle que chaque corps social exerce récursivement sur nos comportements. Mais il n'est pas inutile, pour percevoir cette récursivité, de la regarder différemment, quitte à découvrir que "Le roi est nu"... et que les scientifiques sont bien moins "objectifs" qu'ils ne l'affirment ! Cette pression culturelle est ici celle des "positivismes-réalismes" qui dominent encore si exclusivement les institutions scientifiques affectant à la fois les inquisiteurs et leurs victimes ! M. Schiff le souligne en évoquant le bien illusoire concept d"'expérience cruciale" : "La divergence... porte sur ce que les scientifiques appellent "une expérience cruciale". La plupart des scientifiques croient à la possibilité de telles expériences, dans lesquelles la nature s'exprimerait de façon non ambiguë. Je pense que Benveniste partage cette croyance avec ses détracteurs. Quant à moi, je ne crois pas au pouvoir de conviction d'une expérience cruciale, à la fois parcequ'il n'est pas possible de construire des situations qui ne prêteraient le flanc à aucune critique et parce que le jugement sur ces situations contient toujours une part de subjectivité" (p. 64). Quelle est alors l'épistémologie de référence par laquelle le scientifique peut légitimer sa prétention à construire des "énoncés enseignables" ? Ceci pour M. Schiff est hélas "une autre histoire" qu'il ne considère pas. Mais il ne nous interdit pas-et à son insu peut-être-il nous invite à l'explorer. Ce qui nous conduit,je crois, à nous intéresser aujourd'hui à la belle histoire de la résurgence des épistémologies constructivistes.

J.L. Le Moigne