Les "Cahiers" de Paul Valéry ; "To go to the last point, celui au-delà duquel tout sera changé"

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

Que vient faire cet exercice de critique littéraire et universitaire dans notre bibliothèque des sciences de la complexité ? En admettre un seul, n’est-ce pas prendre le risque de voir s’engouffrer mille ouvrages de spécialistes dans les colonnes de notre Cahier des Lectures MCX ? De tels ouvrages ne disposent-ils pas de multiples revues spécialisées pour se faire connaître et discuter ? Je crains l’objection, et je sollicite l’exception : les "Cahiers de Paul Valéry" enrichissent de façon si manifeste notre intelligence du système complexe par excellence qu’est le "Système Corps-Esprit-Monde" que nous ne pouvons qu’être attentifs à toute méditation critique et argumentée qui avive ces exercices de fonctionnement de l’esprit "inventant". Ce seul critère pourtant ne suffirait guère à sélectionner judicieusement les quelques textes auxquels le citoyen-non-spécialiste voudrait être attentif : l’œuvre de P. Valéry a suscité et suscite encore des cohortes de spécialistes prolixes ; ce sera d’ailleurs un des mérites de la longue introduction de C. Vogel que de recenser sur un mode prudemment critique bon nombre des ouvrages de ces exégètes contemporains. Mais en général ces exercices de "critique littéraire" s’attachent plus aux canons académiques de leur discipline qu’à la considération de la portée épistémique et pragmatique de l’œuvre et de la pensée de P. Valéry. Je ne vois que la contribution, fondatrice, de Judith Robinson-Valéry, et plus récemment celle de Patricia Signorile (P. Valéry, Philosophe de l’Art, 1993 – Cf. le Cahier des Lectures n° 10, Lettre MCX n° 24), qui échappent à cet enfermement académique. Et maintenant ce troisième titre, celui de C. Vogel, qui s’attache à l’étude de "la stratégie des notions couplées, des phénomènes distincts mais non séparables" (p. 106) que révèle la lecture de ce "système complexe en auto-organisation permanente" que sont les 240 ou 250 Cahiers que P. Valéry rédigea de 1894 à 1945… et que nous n’avons pas fini de "re-" lire et méditer.

Certes l’ouvrage a souvent les apparences de l’exercice académique et les lecteurs pressés me feront grief de les engager ici dans cette aventure ; mais les autres y trouveront "du grain à moudre" pour enrichir leur propre réflexion sur deux thèmes que je crois essentiels à notre intelligence contemporaine de la complexité.

Celui de l’ "Implexe" d’abord : une des notions les plus complexes qu’ait dû forger P. Valéry, et que les exégètes ont encore bien du mal à interpréter utilement pour nous. Les quelques vingt pages que C. Vogel y consacre m’ont été très éclairantes, même si elles ont surtout mis en valeur la complexité de cet outil d’intelligibilité de la complexité…, outil que nous ne percevons complexe que parce qu’il ne nous est pas encore familier, appelant des "logiques nouvelles" (p. 103) que nous hésitons encore à assumer.

Celui de récursivité aussi. Certes depuis les grands textes contemporains d’H. Von Foerster puis d’E. Morin, nous commençons à savoir exercer notre cognition à la rationalité récursive, celle qui considère sans les séparer l’action et le résultat de l’action qui transforme l’action… : mais ces exercices nous sont encore bien malaisés, tant la rationalité linéaire (celle des "longues chaînes de raisons toutes simples… dont les géomètres ont coutume de se servir") est prégnante dans nos cultures. P. Valéry, très tôt, a vivement compris la nécessité et la possibilité de cette cognition récursive pour entendre les comportements du "système Corps-Esprit-Monde", et C. Vogel sait heureusement nous le faire percevoir, en l’illustrant de façon originale. En demandant aux "Cahiers" cette démonstration du caractère fort légitime et potentiellement familier, de la récursivité (oscillante bouclante dont les citoyens délibérant ont coutume de se servir !!), nous y trouverons bien des arguments convaincants pour enrichir notre intelligence de la complexité.

J.-L. Le Moigne