Boole, l'oiseau de nuit en plein jour

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

Alors que l'on voudrait si souvent se référer à l'oeuvre de G. Boole dès que l'on prétend "raisonner rigoureusement", on ne pouvait jusqu'ici accéder aisément au texte original de "l'investigation des lois de la pensée" (1854) : l'oeuvre, au titre si ambitieux, qui fonde l'algèbre de boole et par elle, toutes les logiques formelles (ou mathématiques) contemporaines. Accéder au texte, et à son contexte, celui de l'école analytique anglaise au XlXème siècle, étrangement peu familière aux cultures scientifique francophones contemporaines (Hamilton, de Morgan, Jevons, Venn... et L. Caroll !). Toute réflexion sur "les opérations" de la pensée complexe s'exerçant sur des représentations complexes ne nous conduit-elle pas pourtant sans cesse à nous interroger sur les conditions de la rigueur - ou de la légitimité - des enchaînements de ces opérations ? Enchaînements dont depuis Aristote on voudrait assurer "la logique". C'est cette irritation qui conduit à repérer ce remarquable et passionnant essai d'un professeur de philosophie à l'Université de Dakar. Par le jeu d'une biographie richement documentée et illustrée, il nous permet d'accéder à l'essentiel de l'oeuvre de Boole... et à ses "remords" de l'avoir écrite "en étant bien trop sous la dénomination des idées mathématiques" ("remords" qui ne furent publiés qu'en 1952, un siècle plus tard !). On est frappé, en étudiant cette extraordinaire aventure de l'esprit (qui n'était pas, dans le contexte, une aventure solitaire) par l'extrême attention des logiciens du siècle passé aux enjeux épistémologiques des questions qu'ils étudiaient, attention qui contraste avec l'indifférence apparente de tant de logiciens contemporains : tout à la satisfaction de traiter des problèmes techniques, ils oublient de remonter aux sources et de travailler Aristote, en ignorant la question naïve que Paul Valéry posait déjà en 1900 dans le cahier "Mars 00" : "Qu'est-ce qui nous force à tirer la conclusion d'un syllogisme ? Rien dans la logique ne répond. Et nous ne la tirons pas toujours". Attention qui ne permit pourtant pas aux logiciens du XIXème siècle, semble-t-il, de percevoir l'ambiguité perverse de la réduction de la "contradiction" au complémentaire universel définipar la "négation formelle" (que signifie nier une proposition ?).

Il reste que cette intelligence de l'oeuvre de Georges Boole s'avère très enrichissante pour notre intelligence du raisonnement en situation complexe, tant par l'élucidation des limites du raisonnement syllogistique que par la pertinence des questions épistémologiques que suggère toute entreprise de symbolisation de la pensée.