AUX ENTREPRENANTS ASSOCIES

Note de lecture par ADAM Michel

Une innovation récente et majeure de l’économie sociale et solidaire (ESS) est l’apparition des coopératives d’activités et d’emplois, les CAE. Dans un monde où le capitalisme financier ne cesse de détruire les relations humaines, est-il encore envisageable d’associer ces deux termes travail et rêve, travail et projet desiré ? C’est ce qu’affirme avec force Elisabeth Bost, à l‘origine d’une forme originale d’entrepreneuriat : les CAE. Avec passion et patience, méthode et application, à travers essais et erreurs, joies et déceptions, avec une ténacité indéfectible et une énergie sans cesse renouvelée, c’est une utopie qui s’est réalisée. Rassemblant aujourd’hui plusieurs milliers d’entrepreneurs-salariés (ce beau paradoxe), ces jeunes organisations de l’ESS font chaque jour de nouveaux adeptes, des personnes désireuses de vivre leur savoir-faire et d’en vivre, animés de cette idée simple - mais non simpliste - qu’ensemble on est plus fort que tout seul. Quite à apprendre à gérer la complexité de ce nouveau « tout ». Et à en être formé, transformé… S’appuyer sur la force du collectif et des interrelations pour développer son activité économique (de production), recréer des solidarités sociales, faire passer l’épanouissement par la coopération, n’est-ce pas une voie pour rêver le travail ? Et  « quand on rêve à plusieurs » comme le disait en 1965 Dom Helder Camara aux paysans pauvres du Nordeste au Brésil, « c’est le début de la réalité ». Ce livre dévoile peu à peu la lente et difficile gestation d’un concept nouveau, à travers l’obstination de la fondatrice qui ne lâche pas son but lointain mais tatônne inlassablement pour en dessiner les contours, avec le soutien et les freins à la fois des partenaires publics et de leur normativité. « Peu à peu le fait deviendrait le droit », disait Jean Monnet[1] ; c’est ce qui se passe sous nos yeux dans cette longue marche. Où la tension dialogique ne cesse pas entre l’inventivité sociale qui engendre un mouvement ascendant de citoyens librement associés et la normativité descendante des dispositifs publics qui prétendent enfermer la réalité dans des cadres trop vite devenus des carcans. Le concept de CAE conçu, construit et mis au point par Elisabeth Bost est déclaré avec sagesse encore en devenir ; elle nous le raconte dans sa genèse complexe et délicate. Cela aide le lecteur à mieux cerner de quoi il s'agit, non seulement à partir du but recherché mais des problèmes rencontrés et de la façon de les surmonter… ou non. L’ingénierie tatônnante d’un système socio-économique complexe et une véritable écologie de l'action s’en dégagent, comme celle qui transparaît au fil des pages dans les Mémoires de Jean Monnet, cet immense entreprenant qui inventa plusieurs fois son métier, comme commissaire au Plan et président de la CECA cette première institution européenne. 

[1] Jean Monnet, citoyen du monde – la pensée d’un précurseur, Michel ADAM, L’Harmattan, 2011