Argumentation et rhétorique

Note de lecture par LE MOIGNE Jean-Louis

Allons-nous prendre conscience enfin de la "filiation directe et intense qui relie l'argumentation à la communication" ? C'est à nous en convaincre que voudraient s'attacher ces deux numéros de la Revue Hermès (Cognition, Communication, Politique), et par ce seul projet, ils mériteront de s'inscrire dans notre bibliothèque des sciences de la complexité. Car, on l'a souvent souligné dans les Cahiers des lectures MCX, comment pourrons-nous exprimer et interpréter nos perceptions de nos relations au monde assumées dans leur complexité, en restant plus longtemps inattentifs (depuis un siècle seulement) à la forme, à la nature et aux capacités des arguments raisonnés par lesquels nous les appréhendons ? Depuis que nous avons banni, au non d'une illusoire rigueur scientifique, la science de l'argumentation (la rhétorique et la dialectique) de nos enseignements et de nos cultures, au profit de la pure logique syllogistique, nous avons dramatiquement réduit le spectre de notre "raisonabilité" à une seule longueur d'onde, ignorant presque l'immensité du champ des raisonnables qui s'étend entre l'infra-rouge (ou l'abduction) et l'ultra-violet (ou l'induction). Réduction bien arbitraire que nous nous sommes culturellement imposée par le seul jeu de notre fugace croyance en une suprématie des épistémologies positivistes et réalistes tenues pour garantes de la vérité ! Qu'il importe de réagir et de revenir aux sources (d'Aristote à P. Valéry par G.B. Vico) en lisant enfin les pionniers du XXe siècle qui ont eu la ténacité de réouvrir la route dans une indifférence presque générale (Ch. Perelman, H.A. Simon, E. Morin, J.B. Grize...), on ne saurait trop le clamer, en nous félicitant de cette initiative quasi-institutionnelle ("les éditions du CNRS" !) proposée par la revue Hermès consacrant deux volumineux numéros à l'argumentation. N'est-ce pas le signe d'une prise de conscience ? Va-t-on enfin, dans les pratiques de la recherche scientifique, comme dans les multiples activités civiques et politiques, reconnaître et instrumenter sans honte la capacité humaine à inférer par argumentation sans se contraindre toujours à déduire en vérité ?

On peut craindre pourtant que ce volumineux dossier ne contribue que bien peu à l'exercice... pourtant fort rhétorique (argumenter pour convaincre)... qu'il se propose. Sans doute parce qu'il a du être préparé selon les facilités en usage : un coordinateur lance un thème, cherche quelques spécialistes pour le développer et le faire développer ("sous-traitance" en quatre parties indépendantes), leur demande un article sans les mettre en interaction avec leurs co-auteurs et sans les inviter à faire émerger quelques arguments de convergence qui aiderait le lecteur à reconnaître dans la diversité des discours et des expertises, la pertinence fondamentale du propos : nous avons besoin de reconstruire et de nous approprier culturellement une science de l'argumentation qui ne se réduise plus à la logique des propositions.

Si bien que quelques textes s'avéreront fort pertinents, mais seront noyés parmi d'autres qui, souvent intéressants en soi, ne révèlent que l'expertise personnelle de leur auteur (auteurs qui ne "débattent" pas publiquement entre eux, même lorsqu'ils assurent que le débat public est la condition première de la rhétorique !). Sur ces critères de pertinence chacun bien sûr discutera : ceux qui m'incitent à conseiller vivement la lecture de S. Auroux (sur l'histoire de la rhétorique), de M.M. Carilho (sur le néo-pragmatisme,"continuel tissage à neuf de nos croyances") et de J.B. Grize (sur la schématisation à la fois processus et résultat), ne seront sans doute pas ceux des responsables de ce dossier, mais ils devront convenir qu'ils ne nous ont guère éclairés sur leurs propres critères de pertinence : pourquoi ont-ils ostensiblement ignoré les contributions fondatrices de G.B. Vico, de P. Valéry, d'H.A. Simon ou de K. Burke (ce dernier n'étant cité qu'en incidente, parce que D. Mc Closkey, par ailleurs durement contesté, s'y réfère) ? Querelle d'experts m'objectera-t-on ? Sans doute, mais demeure ma question sur le silence relatif au choix des critères de pertinence, silence que mes exemples ne visent qu'à illustrer. Révélatrice aussi du tour par trop expéditif de ce dossier, la violente attaque (sans droit de réponse) que R. Nadeau conduit contre un des rares économistes qui s'efforcent de renouveler les problématiques de leur discipline en demandant au raisonnement rhétorique une "ouverture cognitive" que le déductivisme causaliste semble de plus en plus lui interdire, D. Mc Closkey. Ce dernier se serait "inventé un adversaire fictif pour se faciliter la tâche, le méthodologue positiviste", qu'il aurait "beau jeu de terrasser" : argument de mauvaise rhétorique me semble-t-il, car une lecture même superficielle de D. Mc Closkey montre le soin avec lequel il précise ses références : il n'a nul besoin "d'inventer" un économiste positiviste, il le trouve tout fait sur le marché de la discipline (et je crains que M. Nadeau n'en soit, à voir son irritation : se sent-il visé ?). En pratique est-ce bonne contribution au renouvellement contemporain des sciences de l'argumentation que cette diatribe contre le téméraire (ou courageux ?) usage de la rhétorique en économie ? Peut-être après tout, puisque sur le coup, j'ai eu envie de réagir, suscitant le débat, et donc enrichissant la rhétorique (et la prolongeant vers les fondements épistémiques de la discipline, ce qu'en effet D. MeCloskey ne fait sans doute pas assez). Mais ces combats d'arrière-garde sont si lassants ! Il est vrai qu'il n'y a pas de place pour la rhétorique ni pour la dialectique (ni pour l'herméneutique, ni pour...) dans le système des disciplines positivistes et réaliste. Plutôt que de supplier les conservateurs du néo-positivisme de bien vouloir se serrer un peu pour leur faire une petite place, construisons ailleurs, remontons aux sources. Il y a dans la Rhétorique et les Topiques d'Aristote tous les "principes d'une science nouvelle" (G.B. Vico) dont nous avons besoin... Ce dossier, bien que trop timidement, nous en redonne le témoignage : ne l'écartons pas, et incitons les communautés scientifiques à de nouvelles audaces.

J.L. Le Moigne