Amour, poésie, sagesse

Note de lecture par BIAUSSER Evelyne

Ce lumineux petit ouvrage est la réunion de 3 conférences tenues par Edgar Morin entre 90 et 95. Les défauts d'une telle démarche, souvent prioritairement commerciale, se transforment ici en qualités : on retrouve dans le style oral tout l'enthousiasme qu'on a pu apprécier dans la verve "Morin" en direct, et la dialogique s'efforçant de relier des paradoxes tient lieu de fil directeur de la 1ère page à la dernière.

L'Amour navigue entre folie et sagesse, entre biologique et spirituel, entre raison et mythe, entre parole et silence, entre obéissance et transgression, entre poésie et prose, entre vérité et illusion, entre vie et mort. Le visage, avec la bouche et les yeux, en est le vecteur idéal, autant adapté aux besoins physiologiques que propice à porter le mythe. (Le baiser n'est-il pas exhalaison du souffle de vie?) L'Amour est-il illusion de la vérité ou vérité sans illusion ? Morin répond qu'y croire est un mythe, qui nous fait posséder ce qui nous possède.

Dans Poésie et prose, l'auteur voit les 2 états de la vie, logique et symbolique, que notre société a disjoints, essentiellement en opérant la rupture entre science et humanisme. Si la poésie est de nos jours menacée par le déferlement de l'hyper-texte, la disparition du "salut terrestre" et l'entrée dans l'ère planétaire, nous pouvons encore la régénérer en renouant le dialogue entre elle et la science, et en humanisant tous les rapports entre les hommes. Car l'état poétique est fondamental à l'homme : il lui permet de rêver, d'aimer, de créer.

Après un bref historique de l'évolution du concept de Sagesse, Edgar Morin constate que l'homo sapiens ne se dissocie pas de son double "demens". D'où une dialogique obligatoire pour éviter la pire démence. Mais cela reste insuffisant à définir la sagesse. Celle-ci quémande aussi une auto-éthique, à savoir une éthique de la compréhension (de soi et de ce qui nous entoure), drainant une distanciation et une attitude avoisinant la charité. Mais comme cela engendre de se refuser le mensonge à soi-même, il nous faut assumer toutes nos dialogiques. Y compris celle de ne pas refuser la folie pour être sage !

Evelyne Biausser.