Une alternance réussie en lycée professionnel

Note de lecture par VIOLET Dominique

Dans la préface de cet ouvrage, Paul Bachelard (p. 9) souligne que "l'école refuse aux jeunes la possibilité de rencontrer le concret professionnel au moment de l'adolescence. Tout se ligue pour leur apprendre que ce détour précoce par l'entreprise est le signe de la médiocrité, d'une sorte de malédiction sociale qui interdira de devenir quelqu'un d'important". En prise directe avec ce contexte institutionnel singulièrement étrange, Madame Guillaumin nous rapporte le tragique chemin tracé par un "gamin" qui témoigne de sa présence scolaire par son absence. Victor, c'est son nom, utilise à sa manière, avec la complicité plus ou moins explicite du professionnel (maître de stage), et voire celle du professeur responsable de la formation, l'alternance sous statut scolaire. C'est avec beaucoup de lucidité que C. Guillaumin pointe l'opérationnalité relative de cette nouvelle forme de "remédiation pédagogique". Contrairement à ce que l'on pourrait logiquement penser, ici l'opérationnalité ne se loge pas dans la réussite mais dans l'échec. En effet, là ou l'on pourrait initialement s'attendre à ce que la réussite de cette remédiation se lise au travers de la réussite de l'élève, c'est-à-dire que l'on se satisfasse d'une interprétation causaliste, l'auteur, "apprenti-chercheur" selon ses propres termes, éveille notre vigilance sur un phénomène étrange : le dispositif pédagogique n'a pas fonctionné comme prévu mais l'élève a réussi.

Il va sans dire qu'une telle interprétation du parcours de Victor est sans complaisance pour les concepteurs de l'alternance sous statut scolaire. A ces enseignants, chercheurs et autres pédagogues qui croient toujours trouver des solutions pour les "élèves en difficulté", on ne peut donc s'empêcher de rappeler, avec Yvan Illich (Némésis médicale), que certains remèdes rendent parfois plus malade que la maladie qu'ils doivent guérir.

Médecine malgré elle, ou tout du moins là où elle ne pense pas l'être, l'alternance sous statut scolaire montre ici une histoire analogue à celle du Tom Sawyer de Mark Twain. Pour Tom comme pour Victor le problème, la solution et le changement se sont effectivement succédés dans le temps. Mais, dans les deux cas, cette succession ne doit pas être perçue comme une simple relation de cause à effet. Ne nous laissons pas bercer par l'utopie positiviste ! Ainsi que l'on peut facilement le comprendre avec une perspective systémique préoccupée par la complexité vivante, il y a fondamentalement recadrage. Plus simplement, et pour dire vite, Victor a su adapter et transformer une situation "vicieuse" en une situation viable.

Partant de cette aventure singulière, pouvons-nous faire confiance à la pédagogie de l'alternance afin d'accompagner l'alternance des processus cognitifs ? Si l'on prend en considération l'expérience de Victor, comment peut-on concevoir de développer l'alternance sous statut scolaire ? Peut-on légitimement institutionnaliser l'idée que l'échec est à concevoir comme une réussite ? Ce livre ne prétend évidemment pas apporter la réponse toute faite à ces quelques questions. En revanche, je pense qu'il constitue une véritable mise à distance des procédures, souvent aveugles, de remédiation scolaire. En filigrane de cet ouvrage, Madame Guillaumin lance un véritable défi aux formateurs et administrateurs des IUFM. Mais en voulant insuffler le changement, l'éclairante réflexion de Madame Guillaumin risque aussi d'activer l'inertie. Espérons donc que le lecteur de cet ouvrage saura, à son tour et à sa manière, viabiliser le vice du paradoxe qui semble s'agripper à l'alternance sous statut scolaire.

D. Violet.