Les documents du R.I.C.

Cette rubrique rassemble des textes et des études rédigées par les membres du Conseil Scientifique du Réseau Intelligence de la Complexité (MCX-APC), documents dont la portée est dans l'ensemble générale et épistémique : Il s'agit d'aviver notre Intelligence Collective de la Complexité en " restituant aux phénomènes toutes leurs solidarités ", en contribuant à la permanente régénération de nos cultures civilisantes.

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Forum Complexit MCX - Georges LERBET - Sur une thse

Le Forum du CONSEIL SCIENTIFIQUE
du programme europen M.C.X./A.P.C.

Georges Lerbet
Mai 2001.

Sur une thse

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Les vnements rcents concernant la thse soutenue par Madame Hanselmann-Teissier, constituent un bon indicateur de certains problmes que peuvent rencontrer les sciences humaines quand il s'agit apprhender ces problmes dans le tout petit monde de la vie universitaire qui joue ici l'effet d'une loupe. Cette loupe nous invite formuler plusieurs interrogations. La premire concerne ce que signifient une thse et sa soutenance aujourd'hui dans ce vaste champ disciplinaire distinct de celui des sciences dites dures. Une autre fait se pencher sur ce que peuvent tre les mthodes auxquelles on a recours leur endroit. Enfin, la troisime concerne plus gnralement le statut pistmologique des sciences humaines.

1. La complexe apprciation d'une thse

Je ne vais pas voquer la thse de Madame Hanselmann-Teissier autrement que de faon anecdotique. Je me garderai donc bien d'aborder son contenu puisque je ne l'ai pas lue et que je n'en connais que le titre et les gloses faites son sujet. En revanche, ces gloses, mises dans la presse, sur internet ou la radio, me semblent constituer un corpus intressant pour fonder mon propos.

En rflchissant un instant mon exprience de directeur de thses et de membre du jury de plus d'une centaine, il me semble que la situation peut s'expliciter de faon paradoxale. Pour faire bref, une soutenance de thse conduit l'universitaire osciller entre deux exigences qui s'enchevtrent gnralement dans son esprit. Une de ces exigences le conduit contrler le savoir contenu dans le document. Dans cette perspective, il est question de pertinence du sujet, de mthodes pour exploiter un corpus, de porte des rsultats et des limites qui s'imposent eux. Il est aussi question de clart du savoir expos, d'tendue du spectre de la littrature qui est rfre, etc. En fait, il s'agit l de chercher apprcier ce qu'apporte le mmoire comme informations sur un domaine circonscrit par le titre de thse dpos. La congruence entre ce qui est annonc et ce qui est effectivement ralis est un indicateur intressant. Il concerne le contenu qui est communiqu et il fait aussi merger l'autre exigence galement prgnante pour un membre du jury : celle de ne pas se contenter d'examiner un savoir en aveugle. Car il s'agit, cette fois, de ce qui concerne l'auteur. Une thse est un exercice bien particulier ; elle est le rsultat d'une dmarche de " production " de savoir conduite sur plusieurs annes. On ne peut donc pas faire l'conomie de l'auteur. Contrler un savoir produit est indissociable de l'valuation de l'tudiant-chercheur, producteur de ce savoir. En revanche, faire l'amalgame entre les deux faces du diptyque produit/producteur est prcisment ce quoi s'efforcent d'chapper les membres du jury quand ils ont rpondre la double obligation de tester le contenu de la thse et de dire si, au terme du rite de passage qu'est la soutenance, ils peuvent reconnatre l'imptrant comme tant des leurs : un peu, beaucoup, compltement... Les mentions dcernes et le rapport du prsident sont alors explicites aux yeux des initis. Au del du titre dcern l'adoubement prend donc une valeur polysmique.

2. Les mthodes des sciences humaines

A travers l'exercice conduit par le jury lors de la soutenance vis--vis d'un imptrant objet-de- test-universitaire, il me semble que se dvoile galement un des fondements de la recherche scientifique. En effet, quelle dmarche chacun accomplit-il ? Une dmarche que l'on voudrait disjointe de celui qui y participe. Comme si l' " objet " tait dj l, indpendamment de ceux qui l'apprhendent. Or, tout scientifique srieux sait bien, aujourd'hui, qu'il ne saurait y avoir d'objet sans le(s) chercheur(s) qui l'apprhende(nt). Le savoir, scientifique ou autre, est un " construit ", comme l'est la ralit. Ce constat - tragique - s'impose tous les humains. Il relgue le vrai l'tat du fantasme de toute puissance insatisfaite et il impose les dmarches les plus humbles - et rigoureuses - pour faire merger ce que le chercheur tente de reconnatre comme vraisemblable (comme si cela tait capable de porter du vrai) dans ses lectures du monde (dont il fait partie), en cherchant rduire de son mieux ce qui peut constituer des illusions de vrits irrfutables (qui seraient censes tre compltement vraies).

Dans cette affaire, on comprend bien le rle majeur imparti aux dmarches, une fois que les esprits se sont accords suffisamment sur ce qui peut tre considr comme un objet-d'-tude. Quand il s'agit de sciences humaines, la place faite l'humain complique beaucoup l'aventure. En effet, l'homme n'est pas un objet comme les autres. Pris comme tel, il est cet objet potentiellement identique celui qui a l'ambition de se pencher sur lui, son quivalent en complexit avec tous les problmes d'indcidabilit que cela suggre. D'autre part, comme tout sujet vivant, cet " objet " a la particularit de dvelopper des processus grce auxquels non seulement il se construit dans les rapports qu'il entretient avec son environnement, mais encore grce ceux qu'il entretient avec lui-mme. Or, les interactions entre ces deux sortes de rapports (soi/environnement et soi/soi) ont pour consquence directe de maintenir inexorablement une part de vie et de connaissance qui ne saurait tre transparente aux yeux de qui ce soit (y compris le sujet lui-mme). Si bien que toute prsence de ces traits d'autonomie implique que nul ne se dvoilera pleinement, ni ne saura tre pleinement prvisible et explicable. C'est l le puissant indicateur de l'intgrit de chacun.

Voil qui complique beaucoup ce que l'on appelle les mthodologies des sciences humaines. Mme dans les mthodes censes tre les plus distanciatrices entre le chercheur et ce qu'il tudie (celles qui permettent de recueillir des donnes sur les individus loigns du champ culturel du chercheur), un minimum de proximit s'impose pour qu'un suppos " stimulus " soit peru comme tel : il ne saurait y avoir de super mthode qui garantirait l'objectivit faisant de l'autre ou de son groupe social cet objet-chose transparent auquel le positivisme a cru pouvoir prtendre autrefois.

La complexit laquelle nous avons faire face nous apprend qu'il serait vain de se priver de la diversit des approches (quantitatives, qualitatives, intensives, extensives etc.) et de faire dire aux donnes recueillies et exploites davantage qu'elles ne le peuvent. Cela implique, par exemple, que l'on assume le fait que les interactions ne se " voient " pas et que c'est sur ce qui s'apparente leurs rsultats que nous nous efforons de rflchir partir des propensions qui semblent en dcouler.

Voil qui invite beaucoup de travail pour bien matriser la varit des mthodes dont le chercheur peut disposer afin de pouvoir choisir l'organisation de celles qui lui viteront les illusions de l'induction, c'est--dire celles grce auxquelles il se croit autoris conclure de faon gnrale en recourant alors subrepticement ses propensions idologiques irrfutables.

3. Les sciences humaines et leur environnement pistmologique.

A " objet " hypercomplexe, mthodologies complexes, c'est--dire intgrant l'usage possible de la varit des approches et des modlisations qui ne font pas l'conomie de la complexit. Telle me semble tre aujourd'hui une des conditions qui peuvent aider " sortir " les sciences humaines du risque de leur dprissement positiviste. L'enjeu est considrable en mme temps qu'il peine merger, tant le " poids " de l'hritage d'Auguste Comte pse sur les paules des institutions et de ceux qui s'y enferment en faisant primer leur clan paradigmatique aux dpens de la rfutabilit des tudes menes.

En crivant cela, je ne rcuse pas le bien-fond de la quantification, je rcuse seulement le caractre souvent exclusif - et vite doxal - pris par ce qui nglige des approches plus ouvertes. Je m'inquite de la difficult qu'il peut y avoir vivre un changement de paradigme qui saute aux yeux quand on ne s'enferme pas dans les coteries heuristiquement, socialement et institutionnellement dominantes. Les critiques rcentes observes vis--vis des dmarches cliniques ou comprhensives, me semblent, cet gard, trs clairantes. Elles me paraissent souvent relever de la frilosit intellectuelle. Comme si, face l'ouverture constructiviste, il s'agissait, d'abord, de sauver les meubles en s'assurant une prennit dfensive.

Cela tant, je me demande si l'attitude envers l'astrologie ne nous aide pas claircir la situation et les enjeux.

Qui peut aujourd'hui prtendre srieusement que l'astrologie puisse tre une science positive ?

Un esprit raisonnable, et enclin se dpartir des croyances pour assumer le doute et le tragique qui l'accompagne, ne saurait perdre son temps dfendre l'indfendable. L'astrologie, pour autant que je sache, ne rpond pas aux conditions de scientificit qui semblent aujourd'hui admises. Certes, elle est repose sur un schma gomtrique construit rationnellement par l'homme au fil des sicles. Comme toutes les sciences, elle procde d'une invention de la ralit. Cependant sa grille de lecture perd sa valeur ds qu'elle cherche lire le destin de l'homme dans ce qui est en haut, alors qu'elle peut tre culturellement rgulatrice dans certaines circonstances sociales, thrapeutiques, conomiques, politiques...

Cette absence de scientificit rside aussi dans le fait qu'elle fonctionne en vitant de s'exposer au jeu des rfutations. Il n'y a pas de vritables tests mthodiques de corroborations des noncs et des prdictions. Il s'agit l, en effet, de ce que l'on peut nommer des dmarches " ex voto " ; comme celles qui remercient les dieux ou les saints pour une gurison et qui ne tiennent pas compte des cas o " a ne marche pas ".

Absence de corroborations, ngligence de ce qui drange pour s'obnubiler sur ce qui convient (mme si l'nonc d'une prdiction n'est pas indiffrent sa ralisation, chez un individu dou de mmoire et croyant), les limites scientifiques de l'astrologie sont aisment reprables et ne mritent pas qu'on en fasse vraiment grand cas. Sauf, peut-tre, si l'on omet de s'interroger sur les multiples facettes de sa rationalit et de prendre en compte l'absence de certitude hormis peut-tre celle de l'incertitude.

Dans de telles conditions, il devient impossible de ne pas s'interroger sur les analogies entre destin, prdestination, dterminisme, matrialisme historique, historicisme, etc., et de se demander si cela n'est pas sans rapports avec la douloureuse exigence d'assumer l'incompltude des savoirs mais aussi de la connaissance. Si bien que s'acharner lutter contre des chimres, semble renforcer le caractre de ses propres visions utopiques de la science, satures par le dni de son propre imaginaire.

Imaginaire se croisant avec savoir scientifique, science se croisant avec idologie, dans toute interaction reconnue comme tant productrice de connaissance, voil, me semble-t-il, qui peut la fois permettre de s'veiller leur diffrenciation et concourir vaincre l'ineptie de leurs amalgames, qui font hurler avec les loups.

Le 10 mai 2001

Georges Lerbet

Professeur mrite des universits

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