Les documents du R.I.C.

Cette rubrique rassemble des textes et des études rédigées par les membres du Conseil Scientifique du Réseau Intelligence de la Complexité (MCX-APC), documents dont la portée est dans l'ensemble générale et épistémique : Il s'agit d'aviver notre Intelligence Collective de la Complexité en " restituant aux phénomènes toutes leurs solidarités ", en contribuant à la permanente régénération de nos cultures civilisantes.

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Nouvelle Eco-Gographie rpublicaine







Dans son dernier dossier intitul " La Rpublique est-elle en danger ? " Le Monde des Dbats se fait l'cho d'un questionnement rcurrent qui divise maintenant l'opinion franaise. En effet, il s'agit de donner un statut de nouvelles problmatiques comme la globalisation de l'conomie, la construction europenne, la place des langues rgionales, l'agitation dans les banlieues, qui pour certains remettent en cause le principe de souverainet nationale et ractualisent la crise fondatrice de la Rpublique : invasion et dislocation.

Pour rendre compte des rponses des uns et des autres ce mensuel veut " prendre le recul de la philosophie politique et de l'histoire avec le dbat entre Jean-Marc Ferry et Paul Thibaud. (...) Il donne la parole au linguiste Claude Hagge sur la place des langues rgionales (...). " Il confie entre autres le dossier sur la culture Hip Hop un ralisateur de documentaires Sylvain Desmille. L'conomie, la sociologie, l'histoire, la philosophie, la linguistique et le cinma sont convoqus pour apporter leur contribution un dossier qui pourtant me semble inclure un fort coefficient de spatialit.
En effet l'amont de ces diffrentes questions, et c'est peut-tre pour cette raison qu'elles rsonnent avec autant d'intensit dans l'opinion, se profile une autre interrogation qui renvoie au sentiment d'appartenance territorial. Par quel procs les individus s'identifient-ils un espace ? Autrement dit quelle est la nature des rapports hommes/espaces.
Cette problmatique reste en gnral sans rponse parce que l'espace n'est souvent pens qu'en tant que toile de fond, support, cadre des vnements ou alors comme surface de distribution des populations, des biens conomiques, des langues, des lois ou des coutumes. Un sociologue comme P. Bourdieu interprte le got pour le paysage comme une extriorisation, une projection sur l'espace physique de structures sociales intriorises. Le rapport hommes/espaces n'est que trop rarement abord sous l'angle plus personnel de ce que Gaston Bachelard appelle " la phnomnologie des valeurs d'intimit de l'espace ". La dimension " sentimentale " des relations hommes/espaces, ou mieux encore leur dimension existentielle, ne semble devoir concerner que le pote. Quand par extraordinaire elle prtend investir le champ du social et du politique, elle rveille de vieilles suspicions, et fait craindre le romantisme ou le retour des thmatiques ractionnaires de la mystique des champs.
Or je voudrais suggrer qu'il n'est pas scientifiquement illgitime de penser qu' ct de toutes les formes contemporaines de gographie (conomique, sociale, politique, etc.) subsiste dans nos socits une " gographie existentielle et cordiale, [qui n'est pas qu'un] simple reprage de l'homme dans l'tendue, mais un ancrage transcendant de l'Etre dans le monde".
Cette gographie est celle qui prvaut dans les socits o la pense mythique est vivante. L'exprience et/ou l'intuition spatiale assure la mdiation entre l'tre et toutes les catgories de l'univers : le monde divin, le monde naturel, le monde des hommes, le monde des morts. Le moindre geste quotidien, l'objet le plus ordinaire rappellent un pisode de la fondation du monde et font de son auteur ou de son possesseur un hros fondateur. Toute la diversit du monde, toutes les diffrences sont saisies en diffrences spatiales et mtamorphoses par une pense analogique en similitude, en une identit essentielle. Le monde est donn en son entier, dans sa finitude et tous les lments qui le peuplent de l'ordre du naturel, du vivant, du divin ou du mortel constituent une grande chane de ressemblance qui rattache toutes les parties au tout et font de chaque partie le tout. L'homme procde du tout et est le tout, sa vritable identit est la communaut.
Il est vident que le dveloppement de l'industrialisation et de la socit de consommation a fait voler en clat ce mode de reprsentation de l'espace. L'espace intime des tres, l'espace vcu quotidiennement a t miett pour tre recompos selon des standards, aires spcialises et fonctionnelles, de l'usine la cit rsidentielle en passant par les centres commerciaux et de loisirs. Il n'est pas un espace rel ou mtaphorique et ce, jusqu'au corps et au langage, qui ne soit dtach de l'tre pour tre assimil un bien codifi destin au march. Le propre de la modernit est d'avoir dterritorialis les individus, c'est dire d'avoir rduit leur espace multidimensionnel, celui du mythe ouvert sur toutes les catgories du monde, un espace unidimensionnel, abstrait, hypercod et dralis.
Il est probable qu'en France cette dterritorialisation a pris une ampleur toute particulire dans la mesure o elle s'est double d'une dterritorialisation administrative conduite avec zle par les monarques absolutistes et les rpublicains par trop " jacobins ". L'amnagement du territoire a obi une logique gomtrique, pure abstraction, rpondant aux sollicitations d'un modle hautement idalis, celui du cercle structur par son centre, et dont l'toile n'est qu'une autre manifestation. L'historien Eugen Weber montre dans La Fin des terroirs que cette entreprise n'a pu s'effectuer qu' l'encontre des masses, attaches leurs particularismes linguistiques, leurs units de poids et mesures, leurs chemins, autrement dit tout ce qui personnalisait le rapport au monde de l'individu au sein de sa communaut ; et pour ce faire, elle a requis dans certaines rgions des mthodes analogues celles employes lors de la colonisation.
Mais ce qui est remarquable, c'est que cette mutation de grande ampleur n'a pas empch les individus de chercher maintenir les conditions de leur rapport existentiel l'espace. Si nous sommes peu pouvoir le chanter comme Claude Nougaro, " Moi mon ocan, c'est une Garonne, la grande personne dont je suis l'enfant ", nous sommes sans doute plus nombreux le ressentir. Et les exemples ne manquent pas. Le succs des pratiques sportives, et plus particulirement celles qui ressortissent la catgorie des pratiques informationnelles cologises - nautisme, surf, escalade, randonnes et raids de toutes sortes, etc. - montrent qu'ils sont de plus en plus nombreux ceux qui veulent recouvrir une certaine forme de souverainet sur l'espace, sans pouvoirs, ni titres de proprits. Car les lignes de force qu'ils tendent ne sont pas d'empire ou de gomtrie, elles dessinent les contours d'une gographie intime qui par le jeu des mtaphores, n'est rien d'autre que celle de leur tre. Pas individualisme forcen dans tout cela, mais un principe d'individuation, de construction de soi au sein d'une communaut o tous partagent les mmes idaux. Car la caractristique de ces pratiques, c'est de s'inscrire dans une pistmologie, qui reconnat les liens mouvant entre pistms, rites et mythes, qui abolit de facto les frontires et rtablit des liens entre l'me et le monde, l'ontologie et la ralit, la raison et l'intuition, la nature et la culture, l'individu et la communaut, l'essentiel et l'inessentiel, les mots et les choses. S'il y a rupture spatiale, c'est pour retrouver les conditions spatiales d'une plus grande unit de l'tre dans un groupe d'appartenance.
Et ce qui vaut pour ces sports en constant dveloppement, vaut probablement pour ceux qui, sous des formes trs loignes, ont choisi de voter pour la liste " Chasse, pche et traditions ". Il me parat en effet rducteur de ne voir dans ce vote que la manifestation d'enrags archasants. Dans les villages, o cette liste s'est octroy plus de 20% des suffrages, on peut entrevoir l'attachement un mode d'existence rural au sein de terroirs menacs. Si cette attitude est mal admise quand elle parat menacer l'ordre politique, il est symptomatique de voir qu'elle est mieux comprise quand les producteurs de Roquefort, bien ancrs dans leurs pays luttent contre la macdonaldisation : " De ce point de vue, l'action de Jos Bov et de tous les acteurs minuscules du renouveau rural trouve sa justification. La valorisation du terroir ne participe pas une geste nostalgique ou un refus de la modernit. Au contraire, elle porte l'ambition de constituer des " terres d'excellence ", comptitives, fortes de leurs avantages comparatifs. "
Les problmes que connaissent les banlieues sont attribus exclusivement au chmage et aux difficults d'intgration ; aucun moment ils ne sont analyss comme des revendications spatiales, manant d'individus dterritorialiss, astreints quotidiennement la perversit du banal sur des espaces vids de toute posie, qui ne veulent plus se contenter de vagues promesses, mais qui ont pour projet de reconstituer immdiatement des terroirs, des espaces vcus au plein sens du terme, appropris, portant la signature de leur existence (cf. les tags, les particularismes linguistiques, la musique, etc...).
Mon propos n'est pas de justifier ou de faire l'apologie des particularismes et des sparatismes mais d'avancer l'ide selon laquelle toute socit, qui veut prserver son unit territoriale, se doit de veiller d'abord ce que chacun de ses citoyens puisse trouver les conditions de sa gographie existentielle. On admet du reste parfaitement que la lacit ne signifie pas la suppression du sacr et que la pense unique n'a rien d'enrichissant.
Ce sont les squelles dplorables du " cartsianisme " qui font encore s'opposer particularisme et universalisme, nature et culture, posie et raison ; ce sont aussi les squelles dplorables d'une pense arborescente qui veut ordonner et unifier toute multitude sous l'autorit d'un chef, d'une cause, d'une origine, bref d'un principe directeur.
Les citoyens admettront d'autant plus facilement et durablement de converger vers un espace " universel " de premire grandeur que ce dernier ne les privera pas de leur espace intime. Konrad Lorenz montre bien les rapports qui existent entre agressivit intraspcifique et territorialit. Il montre aussi que le recours la seule " morale responsable " ne saurait suffire pour endiguer l'agressivit ; et cet gard, il fait tat des vertus de certaines pratiques spatiales.
Il serait donc absurde de prtendre faire converger des individus vers un idal abstrait au nom d'une " culture " survalorise par ses idaux universels, qui ne prendrait pas en compte leur " nature " et de soigner les dviants coup de prescriptions civiques et/ou en dictant de nouvelles normes. Je serais plus rassur si le dbat sur les " problmes d'actualit " qui, dans un monde complexe, impliquent souvent des problmatiques spatiales, sollicitaient aussi l'tho-anthropologue, le gographe, le pote et l'artiste peintre.
Mais en France, cette attitude ne semble pas de mise. La machine abstraite de surcodage rglemente et standardise l'espace, sans se rendre compte qu'elle pousse les individus " la faute " sur des lignes de fuite, processus qui justifie en retour une nouvelle standardisation. L'volution des pratiques de montagne en donne un bon exemple. En effet, la montagne, comme la mer du reste, fascine et attire en tant qu'espace existentiel par excellence ; les accidents augmentent donc, entranant progressivement une rglementation qui la transforme en stade comme le dplore l'alpiniste P. Chapoutot : " Les gens se sont aperus que la montagne est le dernier espace " hors la loi ", une sorte de territoire de non droit. C'est insupportable un certain nombre de gens, peut-tre pour des raisons lgitimes. Certains refusent que tous les membres d'une mme socit ne soient pas soumis au mme droit. (...) Si la montagne devenait un stade, nous n'aurions plus de problmes. C'est l que rside le risque de la comptition. La comptition lgitime cette ide que la montagne pourrait tre un stade. C'est pour cela que je suis contre la sportivation et contre le march. Si la montagne devient une marchandise, elle doit obir aux lois du march, et si l'alpinisme devient un sport, il est normal qu'il soit encadr par des rgles ... et exit la libert. "
La dmarche mise en uvre vaut pour tous les problmes concernant l'espace. Elle lie troitement le march, la gomtrie et la loi et conduit la clture systmatique des espaces rduisant leur potentiel existentiel au nom d'un intrt suprieur de plus en plus abstrait.
Le monde, l'Europe, l'Etat-Nation, la Rpublique, la rgion, la commune, le quartier, ne sont pas des idaux en soi ; d'une manire gnrale, aucune forme de convergence n'est porteuse de valeurs en soi, suprieures aux formes disperses ( y regarder de plus prs, nous serions mme en droit, parfois pour ne pas dire souvent, d'tre mfiants). Je ne vois pas non plus pourquoi une entit spatiale devrait se prenniser au nom d'une quelconque continuit historique, fidlit irrflchie un pass sacralis.
Les organisations territoriales ne peuvent exister qu'en tant que projets finaliss, penss dans leur environnement actif, et engags dans un processus de transformation, la suite d'un dbat dmocratique permanent. Ils impliquent l'adhsion volontaire des citoyens et doivent combiner de ce fait leurs diffrents espaces d'appartenance. Il n'y a donc aucune raison de sparer et d'opposer l'intime, le local, le rgional, le national et le mondial : ces chelons sont complmentaires mme s'ils peuvent tre concurrents, voire mme antagonistes certains moments.
Il y a sans doute une certaine difficult penser cette complexit qui tient peut-tre nos paradigmes spatiaux. Comme je l'ai dj mentionn, les Franais sont habits par le paradigme des mondes clos. Le territoire n'est pens que comme un embotement de surfaces isotropes, structures par un centre et dlimites par des frontires. Ce regard apporte une certaine confusion au dbat. Ainsi la mondialisation est-elle souvent confondue avec une invasion du monde nord-amricain - son conomie et sa culture - qui justifie une mobilisation nationale (la dfense de l'exception franaise). Cette spatialisation et cette nationalisation d'une problmatique, qui ressortit d'abord un mode de production, n'a pas grand sens. L'agriculture capitaliste amricaine a d'abord tu ses paysans comme l'a fait sa consur franaise avant de menacer le reste du monde ; les McDonald ne prsentent pas de diffrences de structures notoires avec la grande distribution franaise dont les prouesses et le zle restent ingals. Je ne sache pas que le jazz ait fait beaucoup de concession l'conomie de march ; si une musique s'est constamment transforme pour viter toute banalisation marchande, c'est bien celle-l. Que chacun rflchisse ce qu'il doit la musique, au cinma, la littrature trangre, surtout s'il est farouche dfenseur de la francophonie.
Nos espaces ne s'apparentent donc pas des surfaces continues, mais davantage, l'instar de ceux aborignes, des pistes qui sillonnent en tous sens, se croisent et se sparent, des lignes tresses, des pissures qui lient des contraires. Les organisations territoriales doivent prendre en compte cette complexit et avant d'difier des frontires administratives, politiques, conomiques ou culturelles s'interroger sur ce qu'elles vont dissocier. Le Rhin fut d'abord le berceau d'une civilisation pour des peuples qui changeaient et vivaient " sur " cet axe, avant que les nationalismes n'en fassent une frontire ; au nom de quel idal, de quel projet ? Ce qui ne veut pas dire qu' certains moments des frontires ne soient pas ncessaires, mais que, par contre, elles n'ont pas de vertus en soi. Un rseau d'alliances souples, une tresse, une pissure peuvent s'avrer plus " Une et Indivisible " qu'une aire mure qui amputerait les " lignes de vie " de ses habitants.
Les dcisions en matire d'espace doivent s'affranchir de la tutelle par trop exclusive du march, de la loi et de la gomtrie, des continuits historiques poses comme des postulats et tenir compte des paradigmes qui participent " inconsciemment " leur laboration. Ce qui met en danger la Rpublique, ce sont moins les " menaces extrieures et intrieures " qu'une certaine posture pistmique, qui veut nous les prsenter comme des ralits dotes d'une essence propre, alors qu'elles ne sont que les produits d'un discours fond sur le rductionnisme, sur la croyance en des enchanements de causes simples, un discours producteur de couples antagonistes : l'lmentaire contre le global, l'intime contre le mondial, le particularisme contre l'universalisme, l'ordre contre le dsordre, etc. " On a toujours cherch des explications quand c'tait des reprsentations qu'on pouvait seulement essayer d'inventer ", nous dit Paul Valry dans ses Cahiers ; aussi, est-il prioritaire de changer d'pistmologie et d'largir le dbat. A cet gard, il ne serait peut-tre pas trop demander, notamment aux mdias, d'accepter de l'enrichir d'une rflexion " ouverte ", transdisciplinaire sur ces notions aux contours encore trop flous que sont l'enracinement, l'ancrage, l'espace d'appartenance, etc., indispensables pour penser les conditions harmonieuses et durables de l'habitabilit des territoires.
Michel Roux, rouxmi@club-internet.fr

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