Les documents du R.I.C.

Cette rubrique rassemble des textes et des études rédigées par les membres du Conseil Scientifique du Réseau Intelligence de la Complexité (MCX-APC), documents dont la portée est dans l'ensemble générale et épistémique : Il s'agit d'aviver notre Intelligence Collective de la Complexité en " restituant aux phénomènes toutes leurs solidarités ", en contribuant à la permanente régénération de nos cultures civilisantes.

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LA PRATIQUE DE LA COMPLEXITE

Le Forum du CONSEIL SCIENTIFIQUE
du programme européen M.C.X./A.P.C.

PRESENTATION DU MANIFESTE
dans le contexte du Forum du Conseil scientifique MCX - APC

Ce document est lancé en "Débat" par Pierre Calame, Président de la F.CLM/PH, dans le cadre de "L'Alliance pour un monde responsable et solitaire", en juillet 99.

Il est suivi de quelques premiers "Commentaires " rédigés par J.L. Le Moigne ne visant qu'à l'assurer dans son argumentation (dans un contexte sans doute trop "hexagonal" pour un manifeste dont la vocation est mondiale): Le projet qu'il exprime nous paraissant plus que pertinent et important aujourd'hui, nous pouvons lancer le débat sur le site WEB MCX -APC, en demandant à tous nos amis de réagir à leur guise sur ce Manifeste : Le signer ? ; Proposer des amendements ? Proposer autre chose ? Ne rien faire ? Ce "forum sur une science citoyenne" est placé dans la rubrique "Forum du Conseil Scientifique", avant de devenir une pièce du forum de l'Atelier MCX "Epistémologie Critique des sciences de la Complexité".


Manifeste

pour une science citoyenne, responsable

et solidaire

 Application à l’activité scientifique d'une charte des droits et responsabilités de l’humanité face aux défis du prochain siècle, élaborée dans le cadre de l'Alliance pour un monde responsable et solidaire.

Juin 1999

Préambule

 

Jamais l'humanité n'a accumulé autant de connaissances scientifiques et techniques. Pourtant, l'illusion que science et technique assureraient de façon automatique le progrès de l'humanité s'est évanouie. Certes, science et technique ont apporté à l'humanité de multiples bienfaits mais "le partage inégal de tous ces bienfaits a contribué à creuser le fossé entre les pays industrialisés et les pays en développement. L'exploitation des acquis scientifiques a débouché sur une dégradation de l'environnement et provoqué des catastrophes écologiques en même temps qu'elle a été source de déséquilibre social ou d'exclusion".

La liberté totale de chercher est communément présentée comme la conséquence directe des droits de l'homme et la science, comme une pure quête de vérité et une fin en soi. Mais "on ne peut plaider en faveur du progrès de la science en invoquant uniquement la quête de savoir" d'autant plus que la liberté de la recherche est toute relative. La recherche est conditionnée par les structures qui la produisent et les financements qui la permettent. Elle est profondément dépendante des logiques professionnelles et économiques dans lesquels elle est insérée. Elle est certes poussée en avant par le plaisir de chercher et de découvrir mais elle résout avant tout les problèmes de ceux qui la financent. Elle est largement déterminée par les rapports de force entre les disciplines scientifiques, entre les pays et entre les secteurs de la société. Produit de la société elle doit être soumise au regard et au contrôle de la société. Or, la société a de nouveaux besoins à l’égard de la science, pour faire face à une triple crise : celle des relations entre les êtres humains qui se traduit par une exclusion sociale croissante ; celle des relations entre les sociétés qui se traduit par un fossé entre les sociétés riches et les autres ; celle des relations entre l'humanité et la biosphère qui se traduit par diverses crises environnementales.

L’humanité est par sa puissance et sa science en train de transformer son environnement de façon irréversible. Si par imprévoyance, avidité, égoïsme, inconscience, par orgueil, ignorance ou indifférence nous oublions nos responsabilités et nos devoirs de solidarité à l’égard des autres et à l’égard de la terre, nous finirons par nous auto-détruire. Des mutations urgentes sont à entreprendre. " En particulier, en matière d'environnement, seul un changement de cap rapide et profond des tendances actuelles pourra empêcher qu'un dommage irréversible ne soit causé à l'habitabilité de la planète terre".

Après la seconde guerre mondiale, un véritable pacte social s’est établi entre la recherche scientifique et la société. Il a justifié le soutien public massif au développement de la recherche. Aux termes de ce pacte, la recherche libre assurait les conditions de l’innovation technique, celle-ci, à son tour, stimulait la croissance assurant ainsi la cohésion sociale et la paix. Ce pacte a montré son intérêt mais aussi ses limites. Il faut refonder les relations entre science et société.

L’ampleur et la rapidité des changements qu’a connue l’Humanité depuis un siècle, la croissance rapide de la population, les atteintes à la diversité des cultures et des êtres vivants, l’épuisement progressif de ses ressources et leur mauvaise répartition entre les êtres humains, les risques que font courir les applications des biotechnologies, les inégalités entre les sociétés et au sein des sociétés rendent nécessaire et urgent un nouveau pacte entre les êtres humains, par lequel ils se reconnaissent partenaires pour la survie et le développement de l’humanité et pour la sauvegarde de la planète.

"Pour instaurer un débat sur la science et l'éthique sous tous les angles, qui débouche sur un code des valeurs universelles, il est nécessaire de reconnaître les nombreux cadres éthiques dans les civilisations du monde" et inscrire la réflexion sur la science dans un contexte plus large, celui des droits et responsabilités de l'humanité.

Les principes généraux qui gouvernent ces droits et responsabilités sont au nombre de cinq :

1. Pour sauvegarder l’humanité dans sa richesse et la planète dans son intégrité, il faut à tous niveaux concilier l’unité et la diversité ;

2. La reconnaissance de l’autre est le fondement de toute relation et de toute paix ;

3. L’acceptation des contraintes liées à la préservation du bien commun est nécessaire à l’exercice de la liberté ;

4. Le développement matériel est au service du développement humain ;

5. Le changement n’est pas un but en soi mais un moyen au service du développement humain et de la sauvegarde de la planète. 

Appliqués à l’activité scientifique, ces principes définissent les fondements d’une science citoyenne, responsable et solidaire :

  • L’activité scientifique doit refléter et respecter l'unité et la diversité de l'humanité et de la planète l'activité scientifique doit s'inscrire dans un contrat social au service de la société

  • un équilibre doit s'instaurer entre les droits et les responsabilités de la communauté scientifique
  • l’activité scientifique doit être guidée par la recherche de sagesse plutôt que par l'appétit de pouvoir
  • la précaution doit être à la mesure des incertitudes et de l'imprévisibilité des effets de la science.

1. L’activité scientifique doit refléter et respecter l'unité du monde

et la diversité de l’humanité et de la planète

 

  • 1.1. Le premier objectif de la science est de permettre de comprendre l’unité et la diversité du monde vivant, d’en préserver l’intégrité et de situer l’homme au sein de la communauté et de la biosphère.
    L’activité scientifique doit contribuer à comprendre à tout niveau la diversité des sociétés et des écosystèmes. Elle doit privilégier une approche systémique mettant en évidence les relations entre les êtres et entre les domaines de la connaissance.
    La recherche de lois universelles, sur le modèle de la physique, à partir d'une démarche expérimentale en laboratoire, l'a emporté depuis quelques décennies sur la démarche d'observation des sociétés et de leur relation avec la biosphère. Les règles de validation du savoir, internes au monde scientifique, ont incité les chercheurs à privilégier dans leur étude des systèmes artificiels simples plutôt que les réalités complexes du monde. Il est urgent aujourd'hui de contrebalancer ce réductionnisme. L'humanité a le plus urgent besoin de comprendre la complexité du monde afin de ne pas compromettre, par des actions intempestives, des équilibres fragiles. Il faut donner maintenant priorité aux recherches qui privilégient la compréhension des systèmes réels, caractérisés par l'importance des interrelations entre les dimensions sociales, culturelles, économiques, techniques et écologiques de nos sociétés. "Il est indispensable d'intensifier les efforts interdisciplinaires associant les spécialistes des sciences exactes et naturelles et ceux des sciences sociales".

 

  • 1.2. L’humanité est riche de la diversité de ses sources de connaissance, de situations et d’expériences. La science doit se reconnaître comme une de ces sources majeures sans en revendiquer l’exclusivité. Elle doit être attentive et respectueuse à la diversité de représentations du monde.
    La science n'est pas la seule modalité de la connaissance. Le savoir scientifique, tel que nous le concevons actuellement, est relativement récent. Depuis des millénaires, l'homme a accumulé des savoirs et continue d'en accumuler hors des circuits des universités et des laboratoires. Ces savoirs, même s'ils n'ont pas donné lieu à une validation conforme aux canons de la science expérimentale n'en sont pas moins utiles et pertinents.
    "Il faut souligner l'importance des systèmes de connaissance indigènes et la nécessité de les préserver et d’en faire un meilleur usage, en ce qu'ils font partie de notre patrimoine culturel". "La manière dont les différents savoirs se reconnaissent mutuellement, s'articulent entre eux et se nourrissent est un enjeu essentiel". "Il faudrait sensibiliser davantage les scientifiques, les éducateurs, les jeunes et le grand public aux relations culturelles entre les différents systèmes du savoir…, apporter un appui actif à la coopération entre les groupes locaux pour leur permettre d'échanger leurs expériences et leurs connaissances, à la jonction avec d'autres systèmes de savoir, mettre au point des éco-technologies fondées sur des mélanges appropriés de sagesse traditionnelle et de science moderne afin de contribuer à combler certaines graves lacunes dont sont grevées les voies du développement contemporain".
    La diversité des modes de savoir se double de l'infinie diversité des contextes dans lesquels l'humanité doit parvenir à résoudre ses problèmes essentiels. "L'alimentation, l'eau, le logement, l'accès aux soins de santé, la sécurité sociale et l'éducation sont la pierre angulaire du bien être humain. Les pays en développement ont besoin de renforcer leur capacité scientifique et technique dans les domaines correspondants. La diversité des façons dont ces problèmes se posent doit conduire chaque pays à assumer la responsabilité de définir ses priorités et à déterminer comment agir en conséquence. En définissant leurs projets de recherche, les pays en développement devraient prendre en considération non seulement leurs besoins et leurs points faibles, mais aussi leurs propres points forts sous la forme de savoirs et de savoir-faire locaux et de ressources humaines et naturelles locales".

2. L’activité scientifique doit s’inscrire dans un contrat social

au service de la société

 

  • 2.1 L'effort de recherche doit être réorienté en fonction des priorités actuelles de l'humanité
    Les défis actuels auxquels est confrontée l'humanité conduisent à une révision profonde des principes sur lesquels se fonde jusqu'à présent le contrat entre la science et la société.
    Le champ de la recherche est illimité. La capacité économique et humaine a créer du savoir dans les prochaines décennies est limitée. C'est donc le devoir des sociétés d'orienter leurs efforts de recherche. Compte tenu de l'urgence des enjeux auxquels est confrontée l'humanité, la nature des savoirs scientifiques qui seront produits et leur pertinence au regard des problèmes effectifs de la société est un enjeu fondamental. Pour la société, orienter l'effort de recherche tant public que privé n'est pas seulement un droit, c'est un devoir.
    "Une nouvelle relation entre la science et la société s'impose pour résoudre les problèmes aussi urgents que la pauvreté, la dégradation de l'environnement, l'insuffisance des soins de santé publics, la sécurité de l'approvisionnement alimentaire et en eau…"
    "Il faut construire un nouveau rapport entre ceux qui créent et utilisent le savoir scientifique, ceux qui le soutiennent et le financent et ceux qui se préoccupent de ses applications et de ses effets. Telle est l’essence et tel est l'esprit du nouvel engagement".
    Les intérêts de la science doivent être subordonnés à tout moment au respect de la dignité des êtres humains, à la compréhension et la compassion à l’égard de tous les êtres vivants, et non au service d’une instrumentalisation des autres et du monde vivant au seul bénéfice des intérêts matériels des personnes des entreprises ou des états.

  • 2.2 Le milieu scientifique doit être lucide et engagé
    Les scientifiques doivent appliquer leur esprit critique non seulement à leur objet de recherche mais aussi et surtout à leur activité de recherche elle-même, ce qu’ils font trop rarement par manque de formation philosophique et épistémologique. " Les jeunes scientifiques, en particulier, devraient être à l’écoute des problèmes sociaux. Des possibilités de formation permanente devraient leur être offertes. Les étudiants en science devraient se livrer, à l’extérieur de leur environnement scolaire et pendant une période minimale déterminée, à une activité présentant un intérêt ou une utilité pour la société ".
    Une imbrication trop étroite des secteurs publics et privés de la recherche conduit à une confusion des missions. Celle du secteur public est notamment de fournir une expertise lorsqu’elle est demandée par tout secteur de la société. Les priorités de la recherche publique ne doivent pas se subordonner à celles du secteur privé mais permettre au contraire d’élargir en permanence l’éventail des réponses aux problèmes de société.

  • 2.3 La recherche doit se développer dans le cadre d’un contrat social élaboré de façon démocratique
    Un contrat implique la définition d’un objet commun ; cet objet, ce n’est plus le savoir pour lui-même mais la réponse aux besoins de la société.
    Les Etats ne peuvent prétendre les définir à eux seuls. " Le besoin se fait sentir d’un débat démocratique vigoureux sur les dimensions éthiques, culturelles, environnementales et socio-économiques de la production et de l’utilisation du savoir scientifique ". Il est souhaitable que différents secteurs de la société soient impliqués dans l’élaboration du contrat et que les scientifiques aient dans leurs missions prioritaires d’assister ces secteurs dans leurs réflexions et leurs questions.

3. Un équilibre doit s’instaurer entre les droits et les responsabilités de la communauté scientifique

 

  • 3.1 La liberté de la recherche scientifique s’arrête quand elle menace la dignité des personnes ou la nécessité de sauvegarder l’humanité et le monde vivant.
    Les sociétés sont en droit, à l’issue d’un débat démocratique, d’interdire certaines recherches jugées contraires à l’éthique et dont les applications, directes ou indirectes, peuvent porter atteinte à l’intégrité et à la dignité humaine. Ce droit l’emporte sur les obligations professionnelles du chercheur, notamment celles énoncées dans le contrat de travail ou dans les règles de la fonction publique.
    De même, aucune obligation professionnelle ne saurait faire obstacle au devoir d’alerter l’opinion si le bien public est en jeu : " il relève de la responsabilité des scientifiques de pratiquer et d’appliquer la science conformément à des prescriptions éthiques appropriées mais aussi de prévenir les applications néfastes de la recherche ". " Les établissements scientifiques doivent s’engager à respecter la liberté des scientifiques de s’exprimer au sujet des questions éthiques et de dénoncer le mauvais usage ou l’abus de progrès scientifiques ou technologiques ".

  • 3.2 Toute personne et toute institution conduisant des recherches contracte à l’égard de l’humanité une responsabilité irrévocable à l’égard de l’usage qui en sera fait.
    Les chercheurs assument une responsabilité collective à l’égard de l’application des connaissances qu’ils créent. Tout chercheur, avant d’être membre d’une institution ou d’une discipline doit se sentir membre d’une communauté scientifique universelle.
    La communauté scientifique doit se sentir responsable des applications possibles des connaissances qu’elle produit. Compte tenu du pouvoir que confèrent aux sociétés humaines les développements de la science, la méconnaissance, volontaire ou non, par la communauté scientifique, des logiques de pouvoir et d’intérêt qui régissent l’usage des connaissances qu’elle produit est incompatible avec une attitude citoyenne et responsable.

  • 3.3 Les connaissances acquises par l’humanité, en particulier celles qui sont nécessaires à la préservation de son intégrité et à la satisfaction de ses besoins essentiels font partie du bien commun. A ce titre, elles ne sauraient être privatisées.
    " Les scientifiques devraient défendre le principe du libre accès intégral à l’information et la recherche scientifique se soumettre à l’obligation de rendre compte au public ". La privatisation du vivant et plus encore des savoirs traditionnels par le dépôt de brevets est contraire à ce principe.

4. L’activité scientifique doit être guidée par la sagesse plutôt que

par l’appétit du pouvoir

" Le principal enjeu du prochain siècle est la marge qui sépare le pouvoir que le genre humain a à sa disposition et la sagesse dont il est capable de faire preuve dans l’utilisation de ce pouvoir ".

L’objectif premier de la science est de permettre à chaque être humain d’avoir une vie digne et épanouie et de développer l’harmonie des relations entre les personnes, entre les sociétés, entre l’humanité et le monde vivant.

Sciences et techniques doivent permettre des modes de développement répartissant équitablement les ressources limitées de la planète et les économisant.

5. La précaution doit être à la mesure des incertitudes et de l’imprévisibilité des effets de la science

  • 5.1. La science doit rester modeste
    Elle a pour vocation d’éclairer notre compréhension du monde, elle ne saurait répondre aux questions du sens.
    Il serait illusoire de penser que tous les problèmes créés actuellement par l’usage des sciences et des techniques seront résolus par une fuite en avant vers plus de science et de technique.
    La société, pour se prendre en mains, a besoin d’une science modeste.

  • 5.2. Les effets de la recherche scientifique sont souvent imprévisibles
    La complexité du monde et l’imprévisibilité des effets de nouvelles connaissances doivent faire de la prudence la première règle de la recherche. " La vigilance est indispensable quant à l’appui apporté à la recherche fondamentale. C’est une activité dont les résultats sont imprévisibles et qui devrait toujours être envisagée dans une perspective à long terme ".

  • 5.3. L’impératif de la préservation doit équilibrer le désir d’innovation
    Tout chercheur doit se souvenir que tout ce qui sera fait à l’animal sera fait un jour à l’homme.
    " La poursuite et l’utilisation du savoir scientifique doivent respecter et préserver les formes de vie dans toute leur diversité, ainsi que les systèmes indispensables à la survie de notre planète ".
     

Premiers signataires

  • Larbi Bouguerra (ancien Directeur de la Recherche scientifique tunisienne, animateur du " Programme Eau " de l’Alliance pour un monde responsable et solidaire, auteur de " La pollution invisible " ; " La recherche contre le Tiers-Monde " ; " Interdépendances ".

  • Matthieu Calame (Agronome, animateur du programme INO de la FPH, co-gérant de la Ferme de la Bergerie, Alliance pour un monde responsable et solidaire).

  • Pierre Calame (ancien élève de Polytechnique, Alliance pour un monde responsable et solidaire, Directeur de la Fondation Charles Léopold Mayer, auteur de " Mission possible ").

  • Maurice Cosandey (ancien Président des Ecoles Polytechniques fédérales suisses, Alliance pour un monde responsable et solidaire).

  • Edouard Dommen (Professeur de l’Université de Sunderland).

  • Abigail Fallot (Chercheur en Economie).

  • Dominique Foray (Directeur de recherche au CNRS).

  • Ghislaine Jacquier (Géographe).

  • Marc Ollivier (Membre d’INES – International Network of Engineers and Scientists for Global Responsibility).

  • Cathy Macia (Politologue).

  • Jacques Poulet-Mathis (Ancien élève de l'Ecole Polytechnique, ancien animateur (1986-1990) du réseau français des Agences Régionales d'Information Scientifique et Technique –ARIST - Alliance pour un monde responsable et solidaire).

  • Alain Ruellan (Professeur de l’enseignement supérieur agronomique, Alliance pour un monde responsable et solidaire).

  • Patrick Viveret (Philosophe, Magistrat, Rédacteur en chef de Transversales Science/Culture, Alliance pour un monde responsable et solidaire)

Le contexte d’élaboration du Manifeste pour une science citoyenne, responsable et solidaire de l’Alliance pour un monde responsable et solidaire.

L’Alliance pour un monde responsable et solidaire

L’humanité, à l’orée du 21ème siècle, est au défi d’entreprendre de profondes mutations en raison des crises des relations des êtres humains entre eux, des sociétés entre elles et de l’humanité avec la biosphère qui résulte notamment de nos formes actuelles de développement. La conduite de ces mutations sera œuvre de longue haleine car elles concernent toutes les dimensions de l’activité humaine et du fonctionnement des sociétés. Parce que ces mutations seront profondes et lentes, les entreprendre est une urgence. Sinon, elles nous seraient imposées par des catastrophes sociales, politiques et écologiques aux conséquences incalculables. Toute la difficulté est de savoir comment les entreprendre et qui peut en prendre l’initiative. Une double difficulté se présente : la plupart de nos modes d’approche, de nos pratiques et de nos institutions ont été conçus pour gérer des situations d’hier plutôt que des situations de demain ; les pouvoirs politiques, principalement organisés à l’échelle des Etats-Nation sont tournés vers le moyen terme, sont mal préparés à prendre en charge des défis mondiaux et à long terme tandis que, de leur côté, les acteurs économiques et financiers qui ont pris rapidement la mesure de la mondialisation n’ont ni vocation ni désir d’entreprendre des transformations souvent contradictoires avec leurs propres intérêts. C’est donc aux citoyens de prendre l’initiative dans le respect de l’immense diversité des situations, des contextes et des cultures, de la Chine à l’Inde, aux pays arabes, à l’Afrique, aux Amériques, à l’Europe et au Pacifique. Pour cela, étant chacun en situation d’impuissance, ils doivent s’unir autour de perspectives communes. Ce constat et cette conviction sont à l’origine de l’Alliance pour un monde responsable et solidaire. L’Alliance est née en 1994 avec l’appui d’une fondation suisse indépendante, la Fondation Charles Léopold Mayer, sur la base d’une plate-forme commune élaborée en 1993 par des personnalités des différents continents. Elle associe en 1999 des alliés de plus de 100 pays et des horizons des plus divers. Elle prépare pour l’année 2001 une Assemblée de Citoyens de la Terre où seront mises en débat et présentées ses propositions.

Les chantiers thématiques de l’Alliance pour un monde responsable et solidaire.

Le travail collectif de l’alliance est organisé selon 3 voies :

  1. la " voie géoculturelle " met en valeur la diversité des contextes, dans le cadre de groupes locaux ;

  2. la " voie collégiale " regroupe des personnes ayant une situation analogue au plan socio-professionnel et social pour construire leur propre point de vue sur le monde : jeunes, femmes, scientifiques, responsables d’entreprise, syndicalistes, paysans, artistes, responsables politiques, responsables religieux, etc. ;

  3. la " voie sectorielle " organise des chantiers thématiques internationaux autour de 4 pôles : (1) Valeurs et culture, (2) Socio-économie, (3) Gouvernance, (4) Relations humanité/biosphère. Les chantiers thématiques réunissent des alliés et des experts sympathisants pour élaborer des propositions.

Le présent Manifeste pour une science citoyenne, responsable et solidaire est au carrefour de deux Chantiers thématiques au sein du premier pôle " Valeurs et culture ".

Le chantier " Charte de la Terre " : les droits et responsabilités de l’humanité face aux défis du prochain siècle

L’obligation pour l’humanité de gérer pacifiquement la planète dans le respect des multiples interdépendances entre sociétés et avec la biosphère impose la recherche de valeurs communes, acceptables pour les différentes civilisations. Pour l’énoncé de ces valeurs communes, les deux piliers actuels de la communauté internationale, la Charte des Nations Unies et la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme doivent être complétés par un troisième pilier formulant les droits et responsabilités de l’humanité. L’élaboration de ce troisième pilier par un travail interculturel et la traduction des droits et responsabilités dans les différents domaines de l’activité humaine sont menées en relation avec les diverses initiatives prises par ailleurs dans le monde sur ce thème.

Le chantier " Maîtrise des savoirs " : l’orientation démocratique de la recherche scientifique et de ses usages.

Recherche scientifique et applications de la science transforment nos sociétés. La démocratie se définit comme la capacité des sociétés humaines à orienter leur avenir. L’activité scientifique actuelle dépend pour l’essentiel de financements publics ou du financement des entreprises. Elle est largement influencée par des logiques politiques, sociales et économiques. La recherche scientifique et l’innovation technique ont donc vocation à entrer dans le champ du contrat social. Le Chantier " Maîtrise des savoirs " a pour objectif de définir les contours et les modalités d’un tel contrat social. " Le groupe de Villarceaux " élabore dans le cadre de ce chantier des propositions concrètes qui contribueront à la mise en œuvre du présent manifeste.


Premiers commentaires de J.L. Le Moigne, pour lancer le débat visant à améliorer la portée du "Manifeste pour une science citoyenne" (sous la forme d'une note à P.Calame, qui nous encourage à susciter ainsi ces réflexions collectives)

Cher Ami,

Merci beaucoup de tes récents envois ("Manifeste science citoyenne " du 1 07 …)

1. Le "manifeste en chantier "

Gratitude d'abord. Quelles que soient les nuances de formes que je suggérerai, je m'associe d'autant plus volontiers à cette réflexion collective "pour un nouveau contrat entre la science et la société " (et donc au Manifeste qui l'exprime) que c'est elle qui me et nous fait courir au sein du Programme Modélisation de la Complexité, en l'explorant surtout en termes civiques et épistémiques.

L'inculture épistémique de tant de scientifiques, qui n'a d'égale que celle, plus compréhensible, de tant de responsables d'organisation, nous a dés l'origine "affolés" : ils ne veulent et ne savent que "prescrire" et ils ne veulent pas savoir qu'ils ne savent pas "décrire".

Les nuances de forme ou les compléments que je suggère sont sans doute liées pour une large part à mon insuffisante connaissance du contexte : par exemple l'appel aux universitaires lancé par la Conférence Mondiale sur l'enseignement supérieur n'a guère du être "largement diffusé", au moins dans les contextes universitaires (et a fortiori grandes écoles) français : c'est la première fois que j'en entend parler ;

A qui s'adressera ce manifeste ? Si c'est aux Institutions, qu'il faudra bien tenter de convaincre un jour, ne devons nous pas être d'avantage conscient du fait qu'il plaide une thèse aux antipodes de celles qu'elles plaident en ce qui concerne "les rapport du savoir et de la société" ? : le 26 fev. 1996 le "Comité des études et rapports de l'Académie des sciences de Paris" a adopté à l'unanimité un rapport (dit Rapport commun n° 6, Mai 96,de l'A.S. et du CADAS) dont la 1° partie est intitulé "du Savoir à la Société,une étude sur les modes de diffusion des connaissances " (rapport publié chez Tec&Doc Lavoisier,ISBN 2 7430 0129 1 ). N'attendons rien sur le processus dual : "de la Société au Savoir", rapport sur les modes de production des connaissances "!

Et soyons prêt à entendre un credo impératif sur la doctrine positiviste "Ordre et Progrès" et sur le caractère linéaire et causal de la relation "Recherche scientifique, produite par un groupe très réduit d'hommes... éduqués très tôt... et...évoluant dans un monde très différent de la routine...des activités contemporaines " (p.2).

Ceci en notre nom puisque ce sont les citoyens qui financent les éminents académiciens qui conseillent la République en matière de Sciences !

L'effrayant étant que personne ne s'est indigné publiquement, pas plus dans la communauté scientifique qu'ailleurs. je ne mentionne le fait que pour souligner la difficulté de la communication: tous les manifestes du monde, surtout rédigés sur le mode moralisateur (On DOIT, il FAUT...etc..) ne parviendront pas à convaincre des académiciens engoncés dans ces certitudes : ce sont celles qu'on leur enseigne depuis 4 générations, et elles ont le mérite quasi religieux de permettre des "prescriptions légitimes ", même si elles sont incompréhensibles.

Car, à la lettre, aucune des 10 propositions du manifeste ne sera récusée par les académies scientifiques (et donc les institutions exprimant les chercheurs scientifiques) : ils diront tous, d'une seule voix, qu'elles s'adressent aux politiques qui les payent (et qu'ils ont au préalable formés! Savons nous que l'U.de Techno de Compiégne a baptisé il y a peu son superbe Centre de recherche "Centre P.Guillaumat ", l'inventeur de "l'avion renifleur ", très éminent scientifique et ancien ministre ?).

Je crois qu'au commencement il y a la résignation à la distinction "Fins -Moyens", les uns et les autres étant présumés indépendants les uns des autres : le principe fondamental n° 5 de la Charte de la Terre la cautionne involontairement, mais effectivement.

Et cette distinction sert si bien les académies qu'elles s'y abritent sans cesse, en oubliant qu'elles ont commencé par établir et faire accepter le lien causal moyen-fin initial : la science (moyen) produit le développement humain (la fin) : "elle est l'élément moteur qui propulse l'économie... et crée des richesses matérielles et immatérielles " (p.1 du Rapport N° 6 de l'A.S. 1996). Tant que nous n'accepterons pas de sortir de ce dualisme cartésien mortifére, nous ne parviendrons qu'à apparaître comme un "autre camp " qui veut changer les fins... pour s'approprier les moyens ".

Mais j'en conviens, cette rationalité pragmatique, qui convient en s'exerçant que l'usage des moyens transforment les fins qu'ils devaient permettre d'atteindre, et que ces nouvelles fins suggérant dés lors de nouveaux moyens, interminablement... ce bon usage non cartésien (ou plutôt Pascalien) de la raison humaine est encore difficile à assumer dans nos enseignements et nos cultures. P. Valéry appelait cela : "la Politique de l'Esprit ", celle qui peut entendre "l'aventure extraordinaire dans laquelle le genre humain... s'est engagé, allant je ne sais où".

Cet "allant je ne sais où..." est insupportable à nos positivistes. Ils devront alors convenir qu'ils nous font adorer leur Dieu, appelé "Ordre et Progrès", et ils hurleront à la diabolisation chaque fois que nous voudrons, banalement, le désacraliser.

"Je n'ai jamais cru aux 'explications'.Mais j'ai cru qu'il fallait chercher des représentations sur lesquelles on put opérer, comme on travaille sur une carte, ou l'ingénieur sur une épure... et qui puissent servir à faire "(P.Valéry encore ) La science sortira t elle amoindrie de cette désacralisation par la représentation pour faire ? Elle n'alienne pas la liberté des croyants qui veulent adorer les explications, elle leur demande seulement de ne pas nous les imposer au nom de la science ! (En m'excusant de me citer, je développe un peu cela dans le § 2 du chap. 1 de mon Que sais je ? sur "les épistémologies constructivistes" : "contrat social trop implicite", p.4-6)

Quelque brefs commentaires au fil des 10 principes du Manifeste :

1.1. L'appel à l'interdisciplinarité, si banalement évident, est un piège fréquent, puisqu'on ne veille pas à dire ce que sont les conditions ou les modalités de la validation (ou légitimation ) des énonces que l'on va produire. Si bien que, pour être recevable, on retiendra toujours les critères des sciences dures... et sinon, on sera laxiste ou scientifique au rabais. Que de bêtises les économistes font ils ainsi, en se cautionnant des seuls critères de la mathématique ou de l'énergétique ?

Ce clivage (ou cette hiérarchie, depuis A.Comte) : "sciences exactes - naturelles - sociales et humaines ",est ainsi assez pervers en pratique autant qu'en théorie, surtout si, par choix éthique, l'on aspire au respect de "l'unité du monde". Il fait perdre, depuis 2 siècles, les sciences du génie que cultivait si bien L de Vinci (qui ne pouvait lire Descartes); aujourd'hui les sciences fondamentales de l'ingénierie, fondées sur des "projets de connaissance" et non plus sur des "objets de connaissance", positifs et présumés donnés a priori.

Cette ré - invention des sciences de l'ingénierie ( ou des systèmes ou de la conception,) est l'apport de la Science en cette fin du XX° S. (civilisation de l'immatériel : sciences de l'organisation, de la communication, de l'information, de la cognition, de la décision,de l'éducation, de la computation... sciences des systèmes en un mot, puisque "les systèmes ne sont pas dans la nature mais dans l'esprit des hommes"), mais on n'ose pas se l'avouer, et on préfère les réduire à de banales sciences d'application de connaissances faites ailleurs, les "sciences physiques pour l'ingénieur " disait cyniquement le CNRS pour les rendre tolérables pour les académies. Comme l'inculture épistémique des ingénieurs n'a d'égale que celle des scientifiques, nul ne s'aperçoit que la coquille est vide. La science citoyenne commencera ici, lorsque les institutions scientifiques et politiques en conviendront !

1.2 L'appel à la diversité ne peut il assumer son irréductible complexité ? :il n'y a pas "LA pierre angulaire du bien être humain", mais LES pierres angulaires, qui ne s'emboîtent jamais parfaitement et qui ne servent pas les mêmes voûtes aux mêmes moments : cette multiplicité mouvante des fins que nous voulons atteindre interdit que nous puissions en atteindre aucune comme nous le voudrions, rationnellement et durablement.

Il s'agit d'une permanente "exploration du champ des possibles" qui suscite une permanente remise en question des "pierres d'angles" : des pratiques d'excisions à celles du dopages, les exemples sont dramatiquement nombreux ;

2.1. L'appel aux priorités de l'humanité doit il impliquer le respect de la vielle dichotomie entre "ceux qui créent, soutiennent et financent le savoir scientifique" et ceux "qui se préoccupent de ses applications et de ses effets" ? Plutôt que de parler d'un nouveau rapport entre des acteurs inchangés, ne peut on penser à d'autres représentations des acteurs du travail scientifique ?

Commençons par remplacer par exemple, la "vulgarisation " par "l'appropriation" (Cf. Dagognet là dessus) : Tout énoncé scientifique que l'on me demande d'appliquer ne peut il m'être intelligible ? Si ses "créateurs" ne peuvent me le faire comprendre,pourquoi devrai je l'appliquer sans comprendre.Les psychiatres, par exemple, ne sont toujours pas capables de faire comprendre aux policiers et aux magistrats la différence qu'ils énoncent au nom de leur science entre un psychopathe et un schizophrène. Or sur cette distinction va se construire un traitement juridique décisif (pour l'intéressé comme pour la société) : Les décideurs s'abritent derrière l'expert sans comprendre son raisonnement. Ne pourraient ils le comprendre ? Sont ils "bêtes" ? Le vocabulaire ésotérique derrière lequel les uns et les autres s'abritent, est un artifice de recherche (qui n'empêche pas 2 psychiatres de formuler des diagnostic complètement différent du même cas!), artifice qui n'interdit pas la compréhension fonctionnelle par des tiers : Léonard de Vinci qui a beaucoup plus inventé et découvert que nos plus grands scientifiques contemporains, ne lisait pas le latin et ignorait Aristote: il raisonnait fonctionnellement et graphiquement, et aujourd'hui encore, nous comprenons ses cahiers et sa théorie de la turbulence en hydrodynamique

. Cela ne veut pas dire que la tache des psychiatres(par exemple) n'est pas d'une infinie complexité et que n'importe quel charlatan peut s'y substituer. Cela veut dire que tant que je ne peux me faire comprendre, mes énoncés scientifiques sont des conjectures qui n'ont pas de légitimité enseignable et qui ne s'imposent pas en raison, au nom de mon expertise scientifique, aux responsables politiques. Ne faudrait il pas sanctionner symboliquement (en les rayant de la Légion d'honneur !!!) les économistes qui morigènent publiquement les politiques pour telle décision économique qu'ils tiennent pour incorrecte au regard de leur conjecture économique absconse.

L'important là aussi est dans la transformation des modes de production des énoncés enseignables : la connaissance nait dans l'action et la séparation de l'action et de la connaissance n'est peut être pas légitime ?

De Dewey à Schön, nos amis d'ATD Q.M. nous l'ont bien montré, la représentation de la production des "connaissances actionnables" est en train de se re former. Il n' y a peut être plus de place pour le savant, enfermé dans son laboratoire et payé par un tyran, dans nos organisations sociales et politiques de la science : le citoyen est aussi intelligent et créateur que le scientifique qui ne peut oublier sous peine de faute professionnelle grave, qu'il est aussi un citoyen !

2.2. L'appel à la lucidité épistémologique est décisif, mais je crois qu'il ne peut être hiérarchisé entre recherche publique et privée. D'abord parce que le vieux clivage entre recherche fondamentale et appliquée devient un artifice ancien et illusoire :une connaissance n'a de sens que dans un contexte culturel, et ce qui est appliqué ici sera fondamental là. La tension actuelle est entre ceux qu'exalte "l'aventure infinie de la science" et qui vont s'efforcer de trouver des sponsors leur permettant d'assouvir leur passion (de la philatélie ou la graphologie à l'exploration interstellaire ), et ceux qui se perçoivent comme des salariés de la recherche (publique ou privée) : rien dans tout cela ne met encore les uns et les autres en situation d'avoir à méditer chaque soir quelque symbolique "bréviaire épistémologique", d'autant plus que les incitations à un questionnement éthique leur sont rarement proposés par la société (Quel est le sens de ce que je fais?).

L'appel (au sein de la seule société française) à une expertise graphologique avancée est un exemple dramatique de cette inculture épistémique des citoyens autant que de scientifiques. Car enfin, même pour le plus rétrograde des positivistes, l'hypothèse d'une correspondance stable entre la forme de l'écriture et le comportement moral du sujet est tout de même farfelue, et, en plus, nul ne dispose de la moindre étude statistique sérieuse qui corrobore les interprétations : ce n'est pas faute d'avoir essayé d'en trouver !

2.3. L'appel à un contrat social démocratique constitue, à mes yeux, l'argument pivot du manifeste. mais je ne crois pas qu'on puisse le bâtir sur "la réponse aux besoins de la société". Ce concept de besoin de la société a été inventé par les sociologues et les marketeurs pour se légitimer, et depuis, chacun prétend pouvoir les connaître, les hiérarchiser, les redéfinir... Mais quelle est la réalité de ce concept ? Comment peut on convaincre avec certitude une société qu'on a trouvé ses "vrais besoins" ?

Je crois qu'il est plus légitime de parler des projets qu'une société se propose, en assumant, à nouveau, leur diversité infinie, et en convenant qu'on ne répondra, à chaque pas, qu'à la question: "Que sera le prochain pas ? et qu'engagera t il iréversiblement?"

3.1. L'appel à l'éthique de la liberté de la recherche scientifique ne doit pas dissimuler le fait qu'elle s'adresse d'abord aux institutions plus qu'aux chercheurs : Ne nous faisons pas d'illusion : si on ne les payait pas bien pour conduire de recherches de savant fous, les scientifiques s'y livreraient bien rarement, ne serait ce que parce qu'ils n'auraient pas les moyens de ces recherches.

Certes ils se constituent en lobbies pour les trouver (cf le nucléaire, les OGM. etc...;) mais la Société peut résister, quand elle le veut, à ces lobbies. En revanche, ne nous payons pas de mots : "les prescriptions éthiques appropriées" et les "applications néfastes de la recherche" ne sont pas des données naturelles aisément observables a priori : On ne les connaît comme telle que quand il est trop tard.

En revanche, ce sont des projets de société que nous pouvons élaborer en ce que Calame et Talmant appellent très bien des "lieux d"élucidation collective des enjeux", lieux qui aujourd'hui manquent au moins autant à la gouvernance de la recherche scientifique qu'à celle des territoires, au moins en France.

3.2 L'appel à une responsabilité collective des chercheurs scientifiques est un peu contradictoire avec l'appel à une appropriation de la science par la société. Les institutions, oui, mais la communauté scientifique ? Faut il même l'encourager à se constituer en communauté ? (les matheux qui se définissent par la cooptation de leur pairs présumés seuls capables de les comprendre et de dire le "vrai", ne constituent pas un idéal à nous proposer, me semble t il ).

3.3 L'appel à la science, bien commun patrimoine de l'humanité me semble parfaitement légitime. Il reste que la question de la durée des "droits d'auteurs "sur les know how, peut être abordée pragmatiquement tant il est de cas particuliers.Légiférer sans nuance en ignorant la diversité des cultures et des mentalités risquerait de conduire à des fraudes et à des "paradis scientifico - privés".

4. L'appel à la sagesse : qui sera contre ? mais il faudrait peut être prendre acte de l'irrépressible demande de reconnaissance ou au moins de considération qui anime les chercheurs scientifiques : pour avoir leur nom au "Science Citation Index" en bonne position, ils sont prêts aux plus stupéfiantes bassesses et peuvent se facher avec leur meilleur ami parce que celui ci a oublié de les citer dans un de ses articles !.

5.1. L'appel à la science modeste peut être un appel à la science désacralisée : non seulement elle sait qu'elle ne dit pas "le Bien" mais elle doit aussi convenir qu'elle ne détient pas "le Vrai" ! Et, aujourd'hui encore c'est beaucoup lui demander que d'en convenir... sans contrepartie symbolique. Ce pourra être : "Nous aidons l'humanité non seulement à explorer le champ des possibles, mais aussi, ce faisant, à se redemander sans cesse : "que voulons nous ? " ou "que sont nos projets ?" au lieu de prescrire des réponses à l'illusoire question "que sont,une fois pour toute,nos besoins ?.

Mais de "quels besoins ?" à "quels projets ?", la méditation sera difficile : nous avons oublié l'exercice du "jugement téléologique" qu'appelle cette nature pour laquelle "tout est fin et réciproquement moyen" (Kant)!

5.2 L'appel à la prudence est l'appel à la sagesse (Phronésis disait Aristote ). Mais pourquoi faudrait il le limiter à "la recherche fondamentale" en supposant qu'elle soit identifiable et isolable. Assumer l'imprévisibilité essentielle des phénomènes, c'est "prendre un risque "et anticiper non pas l'occurrence effective du danger, mais les parades que l'on pourra concevoir s'il apparaît.

5.3 L'appel à la préservation ou à la survie de la planète doit il se faire au nom d'une nécessité ou en référence à un projet ?: Faut il nier ou ignorer l'appel à l'aventure infinie ? Ne plus se résigner, ne plus faire du modèle Saint Simonien des société d'abeilles notre référence absolue. "J'invente donc je suis, et la rigueur imaginative est ma loi "(P.Valéry).

Ne plus se résigner, ne plus subir, concevoir : "La supériorité de l'architecte le plus médiocre sur l'abeille la plus experte tient à ce qu'il construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche "(K.Marx)

Ces notes en marges sont contributions modestes à un débat, sans autres projets que de témoigner de la légitimité et de l'importance des questions posées par le Manifeste. Merci encore de le lancer et de le faire vivre.

Jean-Louis LE MOIGNE, professeur émérite Univ.Aix-Marseille
Programme Européen Modélisation de la CompleXité.

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