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Le métier du planificateur : un travail de tissage entre les différentes dimensions de la connaissance et de la praxis - Augusto Cusinato

Un document du programme européen M.C.X./A.P.C.

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Le métier du planificateur:

un travail de tissage entre les différentes dimensions

de la connaissance et de la praxis

Augusto Cusinato°

Résumé

La discussion entamée avec la diffusion des pratiques de planification stratégique mène, paradoxalement, à une revalorisation du plan normatif. Plus qu'un moyen pour contraindre l'initiative individuelle, il se révèle en fait constituer le prétexte à l'engendrement de comportements inattendus et de formes inédites réglant l'action collective. Par conséquent, l'objet de la planification s'étend de la manipulation des paramètres environnementaux à la gestion des processus d'interaction entre les systèmes cognitif-décisionnels des acteurs et l'environnement.

Abstract

The debate arising of the spread of strategic planning leads, paradoxically, to a revaluation of normative planning: formerly considered a means of restraining private initiative, it is now seen as a condition for the appearance of unexpected behavior strategies and innovative forms of regulating collective action. Consequently, the focus of planning extends from the manipulation of environmental parameters to the management of the processes of interaction between the actors' cognitive/decision-making systems and the environment.



"Quand nous agissons, très vite nos actions échappent à nos intentions, entrent dans le système d'interactions et de rétroactions de l'environnement et parfois s'éloignent totalement de la route que nous avons tracée pour elles" (E. Morin, 1990, p. 81; notre traduction de l'italien).

Introduction

Il y a une constatation et une hypothèse à la base du paradigme de la planification normative. La constatation est que la "main invisible" qui guide l'initiative individuelle vers la réalisation du bien-être collectif ne suffit pas pour atteindre l'optimum collectif, soit parce que la production spontanée de certains biens publics ne convient pas au niveau particulier (Olson, 1965), soit à cause de l'opportunisme présent dans le comportement des individus (Williamson, 1986): de ce point de vue le recours à un système de contraintes et d'incitations mis en place par un sujet collectif se révèle un dispositif indispensable. L'hypothèse est que le sujet chargé de mettre au point ce dispositif soit en mesure de se préfigurer toutes les contingences futures et, donc, de réglementer à l'avance et d'une façon exhaustive les comportements de tous les acteurs dans le domaine considéré (Williamson, 1986, p. 105 et s.).

Tandis que la constatation susdite n'est pas mise en cause, des critiques remarquables et fondées sont adressées à la conception de la connaissance qui sous-tend l'approche normative, avec l'accusation de s'appuyer sur une image trop forte et, par conséquent, irréaliste de l'esprit humain. On lui oppose, avec plus de réalisme, l'image d'un homme qui ne réussit pas à parvenir à une connaissance complète et détaillée de la réalité, pas seulement parce que ses capacités représentatives sont limitées, mais surtout, parce qu'il est réduit à opérer, inévitablement, dans une situation d'incertitude, en ce qui concerne les effets de ses actions sur le système représentatif et décisionnel (le sien et celui des autres acteurs) et, plus en général, sur la configuration des paramètres environnementaux.

La réponse avancée dans les années quatre-vingts par les supporters de l'approche stratégique dite "de matrice d'entreprise" (Gibelli, 1995; APA, 1987), consistait dans le dépassement du plan normatif, visant à la réalisation d'un "état du monde" fixé à l'avance dans tous ses détails, en faveur d'une praxis centrée sur la double capacité du décideur d'adapter son système décisionnel aux changements environnementaux et de maîtriser en même temps les jeux d'interrelation antre les autres acteurs, tout en maintenant sa fonction objectif. L'empreinte technocratique, encore bien présente, que cette approche partage avec l'approche normative, peut être indiquée dans l'aptitude, attribuée encore au décideur, à manipuler d'en haut les processus décisionnels des autres acteurs, afin de les rendre fonctionnels pour l'accomplissement des finalités qu'il exprime d'une façon autonome, en tant que sujet doué d'un droit de primauté sur les autres ou d'un pouvoir de représentation de l'intérêt collectif.

Une deuxième vague de discussion (se référer, pour des cadres d'ensemble, à Gibelli, 1995; Lacroux, 1994; Alcaras et Lacroux, 1994) naissait d'une critique plus radicale ou, mieux, plus déplacée, par rapport aux prémisses épistémologiques à l'intérieur desquelles s'était développée la précédente, en impliquant, dans ses dernières conséquences, un détachement du paradigme cognitif de la modernité, sur lequel se fondaient aussi bien l'approche normative que l'approche stratégique susdite. Elle part de la remarque que ces orientations partagent toutes les deux l'idée que la rationalité humaine, bien que limitée en fait, serait en mesure de mener, en principe, à des représentations objectives de la réalité, d'où la conviction - c'est là le point sur lequel se tourne particulièrement la critique - que l'homme pourrait avoir confiance dans un système de finalités données.

Mais, si on observe que, en dépit de toute précaution méthodologique, cette idée n'a aucun fondement objectif (Cusinato, 1993), il faut reconnaître aussi que toute vision du monde et tout système de finalités sont contingents eux-mêmes, étant liés aux vicissitudes de l'interaction qui se réalise entre le sujet, l'environnement et la vision du monde cultivée par le groupe d'appartenance (March, 1986). Selon cette dernière perspective, le sujet opère dans un milieu où son action modifie (ou peut modifier), d'une façon imprévisible, les éléments de connaissance qu'il prend en considération et les relations qu'il établit entre eux et, par là, ses propres fonctions de préférence. La reconnaissance de cette situation de circularité entre action, vision du monde et système de préférences entraîne à son tour un détournement de l'attention du décideur des caractéristiques du monde externe (à manipuler), en faveur des caractéristiques de son propre processus cognitif-décisionnel (à connaître) et des interrelations qui se réalisent entre ce processus et l'environnement physique et social (avec quoi interagir).

Cependant, le débouché auquel mène cette ligne de réflexion n'est pas encore interprété d'une façon univoque, à notre avis parce qu'elle se déroule sur des plans de discours qui restent "autres" entre eux, bien qu'ils se trouvent reliés, dans la praxis, en termes de "récursivité". Selon que les commentateurs se placent sur l'un ou l'autre de ces plans, on assiste alors à la proposition de métaphores et d'expressions tirées de domaines lexicaux différents, sans que l'on ait encore réussi à proposer une terminologie - et une interprétation sous-jacente - suffisamment consolidée et partagée. Si l'on part, par exemple, d'une perspective qui privilégie les aspects psychologiques, on parle (Alcaras et Lacroux, 1994) de "planification adaptative", par rapport à une "planification rigide" qui dériverait d'une conception rationaliste de la connaissance; si l'on se place sur un versant plus manifestement opérationnel, on préfère parler de "planification procédurale" par rapport à une "planification substantive" (Lacroux, 1994); et si l'on privilégie le versant de la sociologie de la connaissance, on a recours, par exemple, à l'image d'une "planification réticulaire et visionnaire" (Gibelli, 1995).

L'orientation psychologique met l'accent sur l'aptitude de l'individu à apprendre à s'adapter, c'est-à-dire à modifier ses finalités et ses structures (les éléments de la connaissance et les relations instituées entre eux), afin de maintenir son autonomie dans un environnement en changement ("en changement" en raison aussi de l'action qu'il y mène, ou bien de sa seule présence). L'acquisition de cette aptitude présuppose, à son tour, que le sujet apprenne à réfléchir, pas seulement sur les changements qui se produisent dans l'environnement, mais aussi dans son milieu cognitif, en ce qui concerne les finalités qu'il se propose et, surtout, les modalités grâce auxquelles il réalise cette même réflexion:

"... une planification qui se veut porteuse d'adaptativité doit passer par la reconception des ses pratiques [...] mais aussi de ses méthodes [...]. On mène en même temps un ensemble de comportements tournés vers l'environnement et/ou vers le système lui même, le tout afin de se créer de l'ordre dans un milieu perçu désordonné" (Alcaras et Lacroux, 1994, p. 24 et 25).

Tandis que dans l'approche d'empreinte psychologique l'attention est tournée premièrement vers l'aptitude du sujet-individu à s'adapter, dans l'approche d'empreinte sociologique elle est orientée vers des conditions externes au sujet, dont l'accomplissement favoriserait la réalisation de cette même aptitude dans la praxis sociale. Il faut cependant remarquer que, comme le fait l'auteur lui-même, puisque ces conditions sont décrites d'une façon simplement allusive et métaphorique, leur énonciation donne, certes, d'intéressantes suggestions, mais ne fournit pas les éléments analytiques sur lesquels construire une théorie des formes de planification, comme cela semble évident d'après la lecture des passages suivants:

"La caractéristique 'réticulaire' fait allusion [...] soit au modèle décisionnel qui se présente toujours davantage comme un réseau où une pluralité d'acteurs publics entretient des rapports de médiation et de négociation de nature variable; soit à l'importance interprétative croissante du paradigme de l'organisation des centres urbains en réseaux [...]. Le terme 'visionnaire' fait allusion soit à l'importance cruciale que l'imagination sociale revêt dans la définition des scénarios souhaitables auxquels l'action de plan se réfère, soit aux nouvelles opportunités offertes par les technologies de communication visuelle pour traduire dans des images communicables et compréhensibles les alternatives possibles formulées dans les plans et dans les projets" (Gibelli, 1995, p. 16; notre traduction de l'italien).

De son côté, enfin, l'approche opératoire constitue une tentative de légitimer la présence simultanée, dans la praxis, de deux modèles de planification que l'on sent néanmoins fondés sur des prémisses contradictoires: celui de la planification rationaliste (ou substantive), fondé sur l'axiome de la raison suffisante (voir ci-dessous, point 2), et celui de la stratégie procédurale, relié à la conception homonyme de la rationalité. Dans cette perspective, la solution envisagée par Lacroux serait de réaliser une mise à système, à l'intérieur d'une stratégie procédurale, entre un "demi-plan procédural", au sein duquel "s'élaborent les modélisations, [...] se construisent les décisions, [...] sont choisis les outils par lesquels le système construit son action", et un "demi-plan substantif", qui serait considéré comme "un outil parmi d'autres, permettant en quelque sorte de 'donner corps', de substantiver les finalités procédurales" (Lacroux, 1994, p. 87).

Cette dernière orientation renferme, à notre avis, une suggestion intéressante, là où elle exprime, d'une façon explicite, la conviction que tout déplacement réalisé par rapport au paradigme de la planification normative n'entraîne pas nécessairement l'abandon de cette dernière pratique en faveur d'autres pratiques plus articulées (du même avis, Ciciotti, Florio et Perulli, 1996). Or, le fait n'est pas que l'on n'admet pas, ici, l'existence d'un processus de différenciation progressive et d'articulation croissante des formes de la connaissance et de l'action (l'instrument "plan" constituant l'interface entre ces deux moments de l'expérience), mais, en accord avec la pensée constructiviste, que ce processus implique la disparition ou la soumission hiérarchique des formes plus simples ou apparemment plus rigides en faveur des formes plus complexes et plastiques: on verra en effet, que l'existence de rigidités dans les schémas représentatif-décisionnels du sujet constitue l'occasion principale de modification de ces schémas, lorsqu'ils entrent en contact avec la réalité au moyen de l'action qu'ils préfigurent.

Dans cet écrit, nous tenterons de renforcer l'hypothèse que le plan normatif peut, non seulement coexister avec des pratiques de planification d'empreinte stratégique, mais aussi se révéler un facteur important pour l'amorçage et le déploiement de ces dernières, en montrant particulièrement que:

  • a) bien que l'objection adressée au plan normatif de cultiver une conception trop idéalisée de la raison humaine soit correcte, la suggestion qu'elle entraîne d'une mise à la retraite de celui-ci s'appuie, en réalité, sur la même conception de la connaissance à laquelle elle déclare s'opposer;
  • b) bien qu'il existe un problème très délicat de cohérence entre approche normative et approches stratégiques, du fait que ces deux familles se fondent sur des prémisses contradictoires, leur coexistence peut se réaliser dans la praxis, c'est-à-dire dans l'écoulement du temps concret, si l'on les considère comme des moments différents d'un même processus, enchaînés et se succédant entre eux, dont chacun se réalise à condition que l'on ait tiré temporairement le rideau sur les prémisses sur lesquelles se fondent les autres;
  • c) cette succession de phases, dont se composerait l'expérience de la planification, où l'accomplissement d'une phase implique l'affaiblissement des autres, constitue, tout bien considéré, une application particulière de ce qui arrive dans toute expérience cognitive-opératoire. En général, le sujet réussit à développer ses compétences en parcourant un chemin "en spirale", qui se déroule entre les phases de l'action (ou prévaut l'instance pragmatique), de la systématisation des schémas de connaissance déjà possédés sur la base des résultats de l'action (ou prévalent les aspects sémantiques) et de décision ultérieure d'agir (où prévalent les aspects syntaxiques), et ainsi de suite.

Cela veut dire que la contradiction qui semble exister entre planification normative et pratiques de planification stratégique se révèle telle seulement si on la voit de l'intérieur d'une conception a-historique et, donc, a-pragmatique de l'expérience cognitive, qui est la conception propre à la dimension syntaxique, où toutes les opérations sont idéalement "entassables" en un seul instant, tout le reste étant égal. Mais cette même contradiction est destinée à se résoudre en termes d'"altérité", lorsqu'on la place dans le temps historique, qui est le temps de la praxis, où, tout en reconnaissant la validité des règles générales et abstraites de la syntaxe, les ensembles de référence sont continuellement sujets à des remaniements marginaux aux effets irréversibles (c'est cela l'histoire), en conséquence des actions menées par les sujets et des évaluations qu'ils tirent de leurs résultats.

L'incommensurabilité qui existe entre le plan normatif et la planification stratégique révèle donc, non l'existence d'une situation contradictoire, à résoudre par l'élimination de l'élément le plus exposé aux critiques - le plan normatif -, mais d'une situation complexe, où la complexité dérive du fait que le processus cognitif s'accomplit, et peut s'accomplir seulement, à travers des moments dont chacun se fonde sur des présupposés réciproquement inconciliables. Plutôt que de continuer à s'interroger sur le problème de la cohérence logique entre approche normative et approches stratégiques, qui révèle seulement l'incapacité de celui qui le pose de sortir de la dimension purement syntaxique de la connaissance qu'il voudrait lui-même dénoncer, il s'agit alors de chercher les modalités au moyen desquelles réaliser, dans la praxis, la coexistence entre des approches incommensurables entre elles, bien que toutes nécessaires: il s'agit donc, et c'est cela le noyau de cet écrit, de gagner, en le construisant dans la praxis, un nouveau domaine de planification, à savoir le domaine de la gestion d'un système complexe de plans de planification.

Dans la prochaine section nous rappellerons le concept de plan, d'une façon très générale, en tant qu'instrument du processus décisionnel. Nous verrons ensuite (section 2) comment la formation de nouveaux paradigmes de rationalité a procédé en même temps que l'identification de nouveaux domaines de l'action et comment cela exige la mise en oeuvre de nouveaux instruments d'intervention, qui vont intégrer et non substituer, le plan normatif. Par conséquent, le planificateur est appelé à opérer, en faisant un travail de navette pas du tout facile, entre de plusieurs plans, non réductibles l'un à l'autre et correspondant aux différentes dimensions dont se compose le sentier de la praxis (section 3).

1. Le plan d'action: une définition simple mais non simpliste

Il nous paraît juste, pour entamer une discussion sur le rôle et la portée du plan d'action collective (dorénavant, simplement "plan", sauf indication contraire), d'observer qu'il provient du croisement entre un caractère propre au plan d'action individuelle, consistant dans sa nature opératoire, et un caractère propre à l'action collective, consistant dans la coercibilité de ses déterminations, ce dernier caractère tendant à prévaloir sur l'autre. Du point de vue opérationnel, qu'il soit individuel ou collectif, le plan peut être considéré comme l'interface placée, dans le processus décisionnel, entre le niveau de la représentation d'un objectif à poursuivre et le niveau de l'action qui vise à sa réalisation. A son tour, la décision de poursuivre un objectif naît de l'accomplissement simultané de trois circonstances: (a) le constat, ou même seulement la perception, de l'existence d'un écart entre "deux représentations du réel, le 'réel perçu', et le 'réel voulu'" (Lacroux, 1994); (b) l'avis que le réel perçu ne va pas évoluer par lui-même, c'est-à-dire naturellement, dans le réel voulu et/ou dans un délai de temps considéré comme acceptable et (c) l'avis que le réel perçu peut être modifié convenablement par l'intervention humaine.

Le rôle de l'interface-plan est donc celui de préfigurer les conditions aptes à réaliser le maximum d'adéquation possible entre objectifs, actions et résultats, dans le constat que l'accomplissement d'un objectif requiert, en général et à cause des contraintes opposées par la réalité, l'identification d'un ensemble d'étapes intermédiaires et, donc, la prédisposition d'un ensemble d'actions élémentaires coordonnées entre elles. Cette coordination est réalisée avec l'établissement d'une suite nécessaire d'actions à réaliser et/ou avec leur attribution d'autorité à des sujets différents. Dans ce dernier cas on entre dans le domaine propre au plan d'action collective, où l'élément de nécessité, sans lequel l'action perdrait toute efficacité, s'exprime dans la nature coercitive des tâches à faire ou à ne pas faire assignées aux différents sujets. Pour que les comportements des sujets impliqués soient cohérents entre eux et pertinents par rapport au but à réaliser, le plan prend alors nécessairement la qualité d'institution, c'est-à-dire d'un instrument normatif soutenu par un appareil organisationnel convenable. A ce propos, on observe que, tandis que l'institution-type se caractérise par sa nature abstraite, générale et de durée indéterminée, l'institution-plan se caractérise, par contre, par sa nature contingente et concrète, visant la réalisation d'un objectif préfixé dans un délai de temps défini; elle partage cependant avec la première la nature coercitive des déterminations qu'elle établit à l'égard des sujets impliqués.

En disant que le plan consiste dans la représentation d'un système d'actions à exécuter et/ou de contraintes à observer par une collectivité, pour l'accomplissement d'un état du monde déterminé, dans un délai de temps défini, nous nous exposons sérieusement à l'accusation de cultiver une vision simpliste du processus décisionnel. C'est surtout le recours à des expressions comme "état du monde déterminé" et "délai de temps défini" qui prête le flanc à une objection semblable, en renvoyant à une conception mécaniste de la rationalité, qui a été l'objet de critiques considérables. Mais, bien qu'il faille reconnaître qu'il s'est produit un élargissement très important dans le domaine de la planification, du fait que le concept d'"état du monde" tend à comprendre les caractéristiques du milieu cognitif des acteurs impliqués, nous pensons que, quel que soit le domaine auquel il s'applique - le monde extérieur aux acteurs, leur appareil cognitif ou leur système de préférences - le plan reste nécessairement relié à une conception mécanique de l'action, qui présuppose l'existence d'une situation objective ou en quelque sorte "objectivable" entre le sujet, ses finalités et les ressources dont il fait usage.

Il faut plutôt reconnaître que l'apparition d'un nouveau domaine d'intérêt, concernant les processus de formation des représentations cognitives et de préférences du décideur lui-même, entraîne la formation d'une situation d'autoréférentialité et, donc, de complexité: en effet, ce domaine échappe à toute possibilité d'action mécanique et, donc, de planification, puisque le sujet n'est pas capable de l'objectiver en s'en détachant. Toute intervention dont le but serait de manipuler les caractéristiques de ce domaine ne peut alors qu'être de nature transversale, visant la réalisation des conditions "objectives" qui peuvent, pense-t-on, favoriser l'aptitude du sujet à adapter ses finalités et ses schémas décisionnels aux changements qui se produisent dans son milieu cognitif, à cause du fait aussi qu'il acquiert cette aptitude. Cela signifie que toute activité de planification qui s'adresse à la dimension cognitive du sujet ne peut avoir pour objet que les conditions et les opportunités d'apprentissage du même sujet et, donc, ne peut se traduire que dans une stratégie d'apprentissage et dans des procédures pour la réaliser.

2. L'apparition de nouveaux domaines d'action

"... durant les révolutions, les scientifiques aperçoivent des choses neuves, des choses différentes alors qu'ils étudient avec des instruments familiers des questions qu'ils avaient déjà examinées" (Kuhn, 1972, p. 136).

Lorsque le sujet apprend à réfléchir sur les modalités au moyen desquelles il réfléchit, il s'aperçoit que, tandis que toute intervention manipulatrice sur le monde extérieur peut avoir du sens à mesure que les paramètres environnementaux se révèlent indépendants de son observation, l'image de l'environnement, dont il tire ces mêmes paramètres, dépend de son aptitude particulière à voir le monde, qui est influencée à son tour par l'expérience qu'il tire de son action manipulatrice: en un mot, le sujet s'aperçoit bientôt qu'il se trouve dans une situation de circularité herméneutique (Hoy, 1978; Vallée, 1996), face à laquelle il peut adopter deux attitudes.

Il peut être poussé à suspendre toute propension à l'action, avec la conscience que, puisqu'il n'y a aucun fondement certain à la connaissance, il vaut mieux se consacrer à la contemplation de cette boucle magique, dans une sorte de régression à l'infini. Bien que cette issue semble annoncer au mieux l'esprit post-moderne, avec son détachement ironique de toute volonté de manipulation du monde, elle représente paradoxalement l'expression extrême de la volonté de puissance de la modernité: l'abandon un peu théâtral, car déclaré, de l'action, le fait de se déplacer par rapport aux autres, en les regardant pendant qu'ils continuent à se fatiguer inutilement, inconscients qu'ils seraient du manque de tout fondement à leur action, et surtout le fait d'en rire, tout cela ne constitue en effet que la réponse, un peu amère, de celui dont la volonté de puissance a été déçue. Alors, là où cette volonté continue à prévaloir, bien que dissimulée sous les fausses apparences d'un détachement dédaigneux de l'action concrète, on assiste à une dévalorisation de toute intervention (et planification) mécanique, en faveur de pratiques plus subtiles et plus indirectes de manipulation des systèmes de préférence d'autrui (Packard, 1958), mais que l'on ne pense pas du tout moins efficaces pour permettre le succès, en dernière instance, de cette même volonté de puissance.

Par contre, une fois que l'on a conscience de la nature faussement accommodante de cette solution, une attitude plus tolérante peut naître à l'égard des incohérences de l'action (qui sont, en effet, les incohérences de notre regard), qui soit en mesure d'admettre la coexistence d'éléments mal assortis entre eux, tels que peuvent l'être l'action et le plan normatif par rapport à la réflexion désenchantée sur le manque de fondements de la connaissance humaine, ou sur la nature tout à fait conventionnelle de ces fondements (Hoksbergen, 1994). Il nous semble alors que toute discussion sur la destinée du plan mécanique-normatif par rapport à d'autres stratégies d'intervention suggérées pour le traitement de situations complexes, reste liée à cette double possibilité d'issue qui s'offre à l'homme, une fois qu'il a fait l'expérience de la boucle herméneutique: l'orgueilleux (et suspect) détachement nihiliste de l'action ou la plus humble acceptation du fait que l'action est en tout cas destinée à enfoncer ses racines dans un espace cognitif dénué de tout fondement premier.

Avant de parler plus en détail des implications que ces remarques peuvent entraîner dans le domaine de la planification, rappelons brièvement les étapes fondamentales du parcours qui a permis le déplacement de l'attention du sujet du monde extérieur à son milieu cognitif. Parmi d'autres parcours possibles, nous suivrons celui des changements qui ont eu lieu dans les paradigmes de rationalité dans ces dernières décennies, bien que les prémisses de ces changements remontent à la réflexion philosophique du siècle passé, dès le début de la critique adressée à la modernité.

Paradigmes de rationalité

Par paradigme (ou modèle exemplaire) de rationalité nous entendons une structure opératoire, constituée par un ensemble de représentations et de règles de composition internes, aboutissant à des sujets ou à des groupes doués d'une fonction objectif et qui sont en mesure de se rapporter à l'environnement pour l'accomplissement de leurs objectifs. Cette structure s'articule en trois dimensions: (a) une dimension syntaxique, constituée par les règles de composition interne à appliquer à un ensemble de conventions symboliques données (signifiants); (b) une dimension sémantique, constituée par les règles d'application entre les représentations et les référents externes, règles qui sont à l'origine du système des significations, et (c) une dimension pragmatique, avec laquelle le sujet ajuste, selon un critère de congruence, le système des représentations par rapport aux résultats des actions mises à effet sur la base du système de représentation possédé jusque-là.

Dans chacune de ces trois dimensions (tableau 1), des situations différentes peuvent se présenter, en ce qui concerne la nature (ou l'image que le sujet s'en donne) des lois de composition ou d'application utilisées, des processus de changement/évolution du domaine sémantique (éléments de référence pris en compte et relations instituées entre eux) et du système de valeurs auquel il adhère: selon les combinaisons qui peuvent exister entre ces contingences, des modèles de rationalité différents apparaissent, qui impliquent, comme nous le verrons, la mise en place de stratégies d'intervention différentes.

Tableau 1. Paradigmes de rationalité, selon la situation du contexte cognitif


Situation du contexte cognitif dans les domaines

Paradigmes

de rationalité
Syntaxique
Sémantique
Pragmatique
correspondants

Analytique

Référentielle

Paramétrique

Rationalité

suffisante

Complexe

(1er ordre)

Référentielle

Paramétrique

Rationalité

limitée/procédurale

Complexe

(1er ordre)

Référentielle

Stratégique

Rationalité

téléonomique

Complexe

(2ème ordre)

Auto-référentielle

Stratégique

Rationalité

téléologique

Dans le domaine syntaxique, qui concerne les lois de composition établies parmi les représentations symboliques, deux situations peuvent se présenter, selon que le sujet réussit ou non à disposer d'un algorithme adapté à exprimer le problème concerné: s'il en dispose, il se trouve dans une situation de nature analytique, plus ou moins compliquée, dans le cas contraire, dans une situation complexe. Bien qu'admettant que la complexité ait ses racines dans un gap entre la compréhension et l'explication d'un phénomène (Le Moigne, 1990) et, donc, dans une inadéquation entre les représentations obtenues respectivement d'une façon intuitive et d'une façon analytique, c'est seulement par rapport à cette dernière dimension qu'elle se manifeste, précisément en l'absence d'un algorithme apte à exprimer une telle adéquation.

Quant au domaine sémantique, la situation peut se présenter comme référentielle ou autoréférentielle, selon que le sujet suppose que le système de significations dont il dispose, qu'il tire de l'application des signifiants aux référents externes, est indépendant ou non de cette même opération d'application et des actions qui y sont associées. Dans l'hypothèse de référentialité, le sujet pense que l'activité cognitive consiste dans la découverte, dans son esprit, et dans l'application conséquente, de représentations isomorphes par rapport aux "choses" qui existeraient déjà dans la nature, en ayant aussi confiance dans une convergence progressive du système de représentation vers la réalité. Dans l'hypothèse d'autoréférentialité, on part plutôt du doute que la convergence se réalise en tout cas, puisque le sujet ne dispose pas d'un critère pour l'évaluer qui soit indépendant de son système cognitif (Cusinato, 1996b). Par conséquent, on ne peut pas exclure que des représentations (c'est-à-dire, des croyances) qui n'ont aucune correspondance objective dans le monde extérieur demeurent d'une manière durable dans le milieu cognitif du sujet, sans qu'il ait conscience de ce manque de correspondance: donc, que demeurent des éléments dont la présence ne s'explique que s'ils se référent à l'histoire interne de son système représentatif même, d'où leur caractère d'autoréférentialité.

Dans le domaine pragmatique, enfin, qui concerne les relations entre les finalités du sujet et ses représentations du monde, il peut y avoir (Elster, 1986) une situation paramétrique, où le sujet agit, ou mieux, pense agir dans un contexte de finalités et de contraintes données, ou une situation stratégique, où le système des finalités et des contraintes peut changer au cours du temps et d'une façon imprévisible, du fait que les acteurs auxquels il est relié modifient leurs schémas de choix en les adaptant à l'avance aux actions qui, à leur avis, seront mises en oeuvre par le sujet concerné, ou lorsque le sujet a conscience que son système de préférence aussi peut changer en fonction de l'expérience qu'il tire au cours de l'interaction avec l'environnement.

D'opportunes combinaisons parmi les différentes situations décrites rendent compte de différents paradigmes de rationalité nommés dans la littérature et exposés dans le tableau. Pour un commentaire, il nous semble préférable de partir des rapports dialectiques existant entre eux, tels qu'ils se sont réalisés dans l'histoire de la pensée scientifique (bien qu'en nous tenant à l'écart de tout historicisme!).

La modernité, berceau du paradigme de la raison suffisante

La pensée moderne considère l'expérience scientifique comme si elle pouvait être entièrement ramenée/réduite à sa composante syntaxique: en comparant les caractères objectifs des phénomènes, le sujet serait en mesure de reconnaître des différences et des régularités, et par là seulement, de réaliser des classements et de formuler des lois. Cette thèse ne peut être soutenue qu'en ayant recours aux hypothèses que (a) la structure du système cognitif (le sujet) est indépendante de la réalité à observer (l'objet) et vice versa (hypothèse d'indépendance), et (b) le sujet est censé disposer d'un critère sûr pour évaluer la correspondance entre ses représentations mentales et la réalité, condition qui serait accomplie avec l'application rigoureuse de la méthode expérimentale (hypothèse de convergence).

L'hypothèse de convergence implique à son tour celle de référentialité du code de lecture, du fait que le sujet juge ses représentations objectives. Grâce à ce code de lecture unique et universel, dû entièrement à l'exercice de la raison formelle, l'homme serait en mesure de reproduire fidèlement la réalité externe dans son esprit, en plaçant les différences précisément là où elles se trouveraient dans la réalité, car "n'y ayant qu'une vérité de chaque chose, quiconque la trouve en sait autant qu'on en peut savoir" (Descartes, 1637, p. 590). Il peut donc raisonnablement avoir confiance dans le progrès continu de la connaissance, dans le double sens d'une convergence progressive de ses images cognitives vers la réalité et de leur raffinement progressif.

D'autre part, et d'une façon spéculaire, l'esprit moderne cultive une vision mécaniste de la réalité, c'est-à-dire "réductionniste" et causale en même temps: réductionniste, parce qu'on considère que les propriétés du tout dérivent des propriétés des composantes élémentaires, dans lesquelles elles se résolvent entièrement; causale, puisque tout changement des propriétés d'un objet dérive d'une action provenant de l'extérieur.

Sur la base de la conjonction de ces prémisses, c'est-à-dire disposer d'une image toujours plus précise et plus objective d'un monde qui obéit aux lois de la mécanique classique, l'homme peut enfin s'attribuer le pouvoir de manipuler toute réalité, physique, sociale et psychique. Sur cette même croyance il peut fonder aussi toute emphase sur l'efficacité de la planification, comme capacité de prédisposer rationnellement le sentier de la manipulation du monde, dans une sorte de jonction entre le rêve cartésien, d'une part, d'un homme "seigneur et possesseur de la nature" et le rêve laplacien, de l'autre, d'une connaissance analytique du monde, minutieuse et exhaustive en même temps: on peu donc parler dans ce cas, précisément, de paradigme de la "planification rationaliste" (Gibelli, 1995), où le noyau de la rationalité consiste dans la conception analytico-causale de la connaissance et de l'action.

Les critiques adressées à l'idée d'un homme en mesure d'atteindre des images conformes à la réalité ne faisant appel qu'à ses habiletés logico-opératoires, viennent de trois versants au moins: celui de la rationalité limitée/procédurale, qui part du coeur même du paradigme de la raison suffisante, celui de la pensée stratégique, qui sanctionne l'impossibilité de principe d'exprimer tous les caractères de l'environnement au moyen d'un algorithme, et celui enfin de l'herméneutique qui, en introduisant le concept de circularité des processus cognitifs, débouche sur une "prise de congé" consciente et définitive du paradigme de la raison suffisante.

L'objection de la rationalité limitée/procédurale

Cette objection procède du constat, tout à fait empirique, que les capacités de l'homme de se donner un cadre complet des alternatives possibles, des moyens disponibles et des contraintes existantes, ou de définir un algorithme reliant toutes ces variables ou d'effectuer les calculs nécessaires pour le résoudre, ne sont pas, en réalité, celles qui sont présupposées, en principe, par les théoriciens de la "rationalité absolue" ou "substantive" (ce sont les termes utilisés par H. A. Simon pour nommer le modèle de rationalité envisagé par le paradigme de la raison suffisante), du fait que ses capacités de computation mentale sont inexorablement limitées (Simon, 1982).

Face à cette circonstance, qui montre l'existence d'un écart entre les conditions de fait dans lesquelles l'homme opère et celles qu'il présuppose lorsqu'il se représente mentalement ce fait d'opérer, il semble juste d'avoir recours à des techniques appropriées de recherche pragmatique des solutions, d'où leur attribut de "heuristiques". Il s'agit, en effet, d'un repliement sur une ligne de second best (satisficing), dans le constat que le first best, l'optimum walrasien, n'est pas seulement impossible à rejoindre, parce que le sujet ne réussit pas à effectuer tous les calculs nécessaires, mais aussi à concevoir, puisqu'il n'est pas en mesure de se donner une représentation exhaustive de la réalité (Egidi et Messori, 1993). C'est dans cette tactique de repliement sur les procédures de résolution des problèmes en l'absence d'un algorithme approprié qu'on repère le message clé de la théorie de la rationalité limitée, ainsi que l'annonce de son débouché sur le paradigme de la rationalité procédurale: le message consiste dans l'incitation à déplacer l'attention des buts à optimiser, dont la réalisation requerrait la possession d'une capacité de calcul presque illimitée, aux modalités grâce auxquelles se réalisent les processus de la représentation et de la décision.

L'implication la plus intéressante et grosse de conséquences de la théorie de la rationalité limitée consiste donc dans la mise en place d'un processus d'articulation progressive des objectifs de l'action (et de la planification), du fait que de nouveaux objets/objectifs apparaissent dans le domaine visuel du décideur, qu'il ne voyait pas auparavant, à mesure qu'il procède dans ses tentatives de solution et d'application concrète de ces mêmes solutions. En effet, puisque le sentier à parcourir pour accomplir l'état du monde voulu n'est plus représentable exhaustivement a priori, il faut qu'il se consacre à planifier à l'avance les heuristiques de la connaissance et de la décision, c'est-à-dire l'organisation individuelle et interpersonnelle des processus décisionnels: au plan substantif, centré sur des objectifs directement tirés des systèmes de préférences des sujets, s'ajoute alors un plan ayant des contenus de nature procédurale et organisationnelle.

En se référant à un autre domaine de réflexion, on peut dire que le constat que l'homme se trouve, d'un point de vue costitutif, dans une situation de rationalité limitée, d'où il réussit à tirer la praxis de la rationalité procédurale, correspond à l'acquisition, au niveau de la conscience, de la primauté du principe de réalité, qui est orienté vers les procédures, par rapport au principe de plaisir, centré au contraire sur la satisfaction immédiate des pulsions. Ainsi, si par intelligence stratégique on entend la capacité du sujet de suspendre l'instance de satisfaire immédiatement ses besoins, tels qu'ils se présentent au seuil de sa conscience, en faveur de l'identification de buts intermédiaires, cachés dans les plis de la praxis, on peut affirmer que l'option pour un plan concernant les procédures constitue le premier pas dans le domaine des comportements stratégiques.

Il faut cependant observer que l'objection de la rationalité limitée, au moins dans sa formulation stricte ou "béhavioriste", n'entame pas le paradigme de la raison suffisante, c'est-à-dire la conviction que l'homme serait en mesure de parvenir, en principe, à des images véritables de la réalité, mais elle entame seulement les possibilités d'application concrète de ce paradigme (Cusinato, 1996b). En effet, dans cette conception, l'homme est envisagé comme s'il continuait à opérer dans un contexte référentiel et aussi, pour l'instant, paramétrique (tableau 1); ce ne sont pas son degré d'objectivité ou la stabilité des paramètres comportementaux d'autrui ou de lui-même qui sont mis en discussion prima facie, mais seulement ses capacités de traduire tout cela en un algorithme ou de le résoudre: c'est donc son milieu syntaxique qui, après avoir été imaginé analytique, se démontre malheureusement complexe, parce que "trop compliqué".

Mais, tant que la question du déficit entre les présomptions de la raison absolue et les conditions où elle opère effectivement est ramenée à la question de la capacité de calcul limitée, la théorie de la rationalité procédurale ne peut pas s'affirmer comme paradigme, par rapport à celui de la raison suffisante. En effet, on pourrait facilement lui opposer le constat que cette limitation est "dépassable" à l'aide d'une prothèse - dans ce cas, l'ordinateur électronique - qui serait en mesure de traiter d'une façon séquentielle une quantité presque illimitée d'informations. Cela suffirait à permettre la défense de la primauté du paradigme de la raison suffisante, en tant que terme de référence idéal, et à reléguer la question de la rationalité limitée aux contingences de la vie humaine, destinées à être dépassées, là où l'on réussit à trouver un moyen approprié: mais le sentier pour le trouver serait déjà tracé, c'est celui de la "méthode", et rien d'autre. Il en résulterait que, bien que l'homme soit forcé à se consacrer, dans son expérience quotidienne, à l'exercice de la rationalité procédurale, il pourrait continuer légitimement à aspirer à celui de la rationalité substantive, avec la conviction de pouvoir s'en approcher progressivement. Le sentier ouvert par la théorie de la rationalité limitée amène donc nécessairement, comme il a amené tout de suite dès son apparition, à s'interroger sur l'existence d'autres circonstances où l'homme ne peut compter ni sur ses capacités de calcul, ni sur celles mises à sa disposition par des prothèses informatiques.

La perspective stratégique

Là où l'interaction avec l'environnement, naturel et social, provoque des changements imprévisibles dans les paramètres de calcul, il faut reconnaître que le sujet n'est plus en mesure de se représenter, même en principe, l'état du monde existant et son évolution à venir. Cette impossibilité ne dérive plus, comme c'était le cas dans la situation décrite par la théorie de la rationalité limitée, d'une limitation des capacités de computation mentale: au contraire, elle dérive du fait que, justement en raison de cette limitation (Cusinato, 1996b), l'homme est induit à se préfigurer les mouvements à venir de ses partenaires ou adversaires en réponse à son action et à les anticiper en ajustant convenablement son comportement. Mais puisqu'il ne peut pas empêcher qu'eux-mêmes tentent de le précéder de la même façon, il se crée un jeu croisé de stratégies, où chaque décideur tend à anticiper les autres.

Du point de vue de la rationalité individuelle, un autre déplacement des objectifs se réalise alors: il ne s'agit plus de manipuler les paramètres de la réalité extérieure aux décideurs, mais, si possible, les paramètres des schémas décisionnels d'autrui (éléments pris en compte, finalités, valeurs, degré d'incertitude, etc.), en profitant de la situation d'incertitude dans laquelle ils se trouvent. Les moyens pour l'accomplissement de cet objectif ultérieur consistent dans le fait de taire des informations importantes, de lancer des signaux ambigus ou faux, ou dans la modification sournoise des systèmes de préférences d'autrui, tout en cherchant à défendre la stabilité de son propre système de préférences (et, donc, la référentialité de son propre système de représentation).

Cette situation, caractérisée par le fait que le sujet vise, en tout cas, à réaliser ses propres finalités, considérées comme stables, par la maîtrise des facteurs de perturbation environnementaux, est définie comme une situation de permanence téléonomique, pour la distinguer de celle de permanence téléologique, dont nous parlerons maintenant, où le sujet ne vise plus, principalement, à réaliser un état du monde voulu qu'il se représenterait une fois pour toutes, mais à défendre son autonomie dans un milieu changeant, en modifiant même, si c'est nécessaire, son système de préférences (se rapporter à Le Moigne, 1994; Alcaras et Lacroux, 1994).

Les implications de la théorie de la rationalité limitée vont, donc, bien au-delà de celles qui avaient été envisagées initialement par ses supporters, comme ils s'en sont très vite eux-mêmes rendu compte. En effet, une fois que l'observation empirique du comportement des acteurs a amené au refoulement de l'hypothèse de rationalité absolue, il faut distinguer entre "the objective environnement", le contexte extérieur au système décisionnel, et "the subjective environnement", c'est-à-dire la représentation que le sujet s'en donne dans son milieu eidétique. Par conséquent, pour connaître son comportement effectif, il faut "to know something about his perceptual and cognitive processes" (Simon, 1982, p. 342).

La perspective herméneutique

Comme nous venons de le voir, l'attention se déplace alors sur le sujet, en tant que sujet de connaissance: ce qu'il devient important de connaître dorénavant, ce n'est plus ce que le sujet décidera, mais comment, c'est-à-dire au moyen de quels processus il parvient à formuler ses décisions, du fait qu'il ne peut espérer améliorer sa performance qu'en les connaissant mieux. Mais, ce qui est remarquable ici c'est que ce déplacement de l'attention offre (comme c'est arrivé en effet dans le domaine philosophique) l'occasion de mettre radicalement en discussion les fondements du paradigme de la modernité: en tournant le regard vers ses propres processus mentaux, l'homme doit en effet affronter la question des modalités au moyen desquelles il institue les relations avec et dans l'environnement et, de cette façon, les modalités au moyen desquelles il institue les objets-mêmes de l'observation.

Mais, ce faisant, il s'aperçoit bientôt qu'il est dépourvu d'un point d'appui indépendant de ce nouvel objet qu'il voudrait observer - constitué par ses propres processus mentaux et leurs produits -, puisqu'il s'identifie avec lui-même, le sujet. Il pourrait être en effet systématiquement induit à omettre certains aspects du monde (y compris de son monde intérieur) ou à maintenir certaines fausses croyances, sans que les preuves de falsification de ses assertions lui ne servent à rien (Boudon, 1992), puisqu'il pourrait être de la même façon porté à omettre précisément les preuves qui lui permettraient de les falsifier. S'il attribue une certaine propriété au monde externe et si le même mécanisme mental qui produit cette attribution l'empêche, en même temps, de prendre en considération les preuves qui pourraient falsifier cette attribution, il est évident que l'assertion dépasse toute épreuve de falsification (et, au contraire, qu'elle en ressort corroborée): ne disposant plus d'un critère d'évaluation sûr de la convergence entre ses images et la réalité, le sujet se trouve donc dans une situation d'indétermination irréductible.

Une fois que ce doute sur la convergence des représentations cognitives vers la réalité a été insinué, le sujet ne peut qu'admettre la possibilité que s'offre une pluralité de visions (et de langages), tous considérés comme valables d'un point de vue local, bien que pas nécessairement tous vrais d'un point de vue global (que, du reste, il n'est pas en manière de rejoindre, Tamborini, 1991). Il doit en bref reconnaître, avec cette gêne qui parcourt toute la pensée post-moderne, que les deux piliers sur lesquels se fonde la perspective de la modernité ne sont malheureusement plus soutenables: l'hypothèse de référentialité et, donc, d'unicité et d'universalité du langage scientifique, du fait que la pluralité des visions implique la pluralité des domaines sémantiques, et celle de la validité intrinsèque de la méthode expérimentale, du fait que son application correcte ne suffit pas à assurer la convergence des représentations vers la réalité.

Tout cela conduit le sujet à élargir encore son domaine de réflexion, des règles de composition interne, la syntaxe, aux deux autres dimensions de la connaissance, la sémantique et la pragmatique (Delorme, 1995), pour apprendre les modalités (y compris les cercles vicieux) des processus de construction des représentations (et du langage), c'est-à-dire, pour apprendre les modalités de la formation de la connaissance même (Morin, 1986). Ce faisant, le sujet s'aperçoit que son système de représentations, de préférences et de valeurs, en un mot, sa vision du monde, ne sont pas donnés, bien qu'en puissance, une fois pour toutes, mais qu'ils se construisent et s'ajustent avec l'expérience (March, 1986), donc d'une façon auto-réferentielle.

Le sujet - et la société aussi - se trouvent ainsi exposés à exécuter un exercice très délicat, qui caractérise la situation de l'homme dans la post-modernité. Ils doivent se rapporter à la réalité extérieure, en se donnant des objectifs de manipulation, du fait que c'est de ce rapport qu'ils tirent de toute façon les raisons de leur existence, cela tout en sachant que la vision des choses sur la base de laquelle ils conçoivent l'action est le fruit des accidents de leurs parcours d'apprentissage antérieurs et, donc, qu'elle est irréductiblement contingente et, peut être, même erronée, sans qu'ils en aient conscience: ils ne possèdent en effet aucun critère définitif pour découvrir l'erreur, s'il y en a une, celle-ci pouvant dériver du domaine perceptif et non du domaine logico-opérationnel (Coe et Wilden, 1978).

3. Paradigmes de rationalité et stratégies de planification appropriées

Le tableau 2 constitue le complément nécessaire du tableau 1. En effet, ce dernier ne faisait que restituer la combinatoire sous-jacente aux paradigmes de rationalité, tels qu'ils se présentent tous faits dans l'expérience cognitive, en montrant comment chacun d'eux correspond à une combinaison particulière entre les différentes modalités avec lesquelles les trois dimensions de cette expérience (c'est-à-dire les dimensions syntaxique, sémantique et pragmatique) peuvent se présenter. Quand on se rapporte, par exemple, au paradigme de la rationalité suffisante, cela veut dire qu'on cultive, implicitement, une vision analytique, référentielle et paramétrique du contexte cognitif, tandis que l'allusion au paradigme de la rationalité limitée présuppose l'existence d'une vision complexe, référentielle et paramétrique de ce même contexte, etc. Le passage observable, dans un sujet, de l'un à l'autre des paradigmes de rationalité implique donc que se soit réalisé, en lui, un changement de modalité dans, au moins, une des dimensions de l'expérience cognitive.

Cela d'un point de vue analytique, qui présuppose que le sujet dispose, a priori, du cadre entier des déterminations que ces trois dimensions peuvent prendre et qu'il puisse, en les assortissant, en déduire différents modèles de rationalité face à la même situation concrète. Les choses, comme on le sait, ne marchent pas de cette façon dans la réalité (qui est la réalité de la praxis): le bagage des catégories mentales (y compris les catégories qui expriment les modalités sudistes) n'est pas un apanage dont l'homme dispose dès sa naissance, bien qu'en puissance, et qu'il rend "simplement" effectif en l'appliquant au monde extérieur, ni quelque chose qui existerait tout fait hors de lui, auquel il pourrait accéder grâce à la lumière naturelle de son intelligence. Ce bagage se construit, au contraire, à partir des succès et des échecs de l'action (Piaget, 1974), un attracteur étant donné, et chaque sujet le reçoit, en partie, déjà structuré par l'expérience transmise d'autrui, et, pour le reste, il le parfait lui-même à travers ses propres succès et, surtout, ses échecs.

Cela veut dire que les contingences, dans les combinaisons desquelles on résout analytiquement l'algèbre des modèles de rationalité, resteraient de purs artifices nominaux, des jeux de miroirs, si on ne les rapporte pas aux situations pragmatiques qui les engendrent, à savoir les domaines d'intervention dont la perception demande le repérage de nouvelles catégories d'analyse afin d'assurer, au moins au niveau de la représentation que le sujet s'en donne auparavant, le bien-fondé des décisions et l'efficacité des actions à entreprendre. Par conséquent, toute forme d'explication analytique des modèles de rationalité trouve sa source et son débouché dans la boucle formée par la perception, la décision et l'action, où les catégories d'analyse dont le sujet dispose au temps t0 servent à guider la perception et à prédisposer les décisions à prendre, où les décisions dirigent les actions, et où les changements produits dans l'environnement par ces dernières influencent à leur tour la configuration du système des catégories et l'aptitude perceptive au temps t1.

Le tableau 2 représente donc l'indispensable pendant pragmatique des paradigmes de rationalité définis plus en haut d'une façon analytique. Pour en donner une interprétation correcte, il faut le penser comme s'il était relié d'une façon circulaire au tableau 1, le point de départ étant indifférent: par exemple, le constat d'un échec ou la perception d'une nouvelle opportunité d'action induit le sujet à remanier son système des catégories, pour que les décisions à prendre puissent se traduire dans des actions qu'il espère efficaces.

Lorsque ce remaniement entame aussi les éléments qui caractérisent la nature du processus cognitif, il se produit l'apparition de nouveaux paradigmes de rationalité; ceux-ci amènent, à leur tour, à définir de nouveaux domaines d'intervention et des ensembles d'action appropriés. Les résultats des actions menées sur la base de ces paradigmes constituent, éventuellement, la base pour l'amorçage d'une autre boucle d'adaptation entre représentation-décision-action (Vallée, 1996).

Tableau 2. Stratégies de planification appropriées, selon le paradigme de rationalité concerné


Paradigme de rationalité

Domaine d'intervention

Actions pertinentes,

au niveau

Stratégies

de planification
concerné
privilégié
Individuel
Collectif
appropriées

Rationalité

suffisante

Monde

extérieur*

Manipulation des caractères environnementaux

Apposition

de contraintes

et d'incitations

Plan

mécanique- normatif

Rationalité

limitée/

procédurale

Processus décisionnels

Problem

solving

Organisation

Plan

organisationnel

Rationalité téléonomique
Systèmes épistémo-praxélogiques

d'autrui
Manipulation des systèmes

de préférences d'autrui

Concertation

Plan

stratégique

Rationalité téléologique

Systèmes épistémo-praxélogiques**

Learning

by doing

Formation de

visions partagées

Stratégie

procédurale

(*) "extérieur" aux processus perceptif-décisionnels.

(**) Y compris celui du décideur.

Tout en sauvegardant cette circularité, on peut donc associer à chaque paradigme de rationalité (a) un domaine d'intervention privilégié (il s'agit des "objets nouveaux", dont nous avons parlé dans la section précédente), (b) les actions pertinentes, aux niveaux individuel et collectif, et (c) les formes de planification appropriées dans chacune des situations concernées.

Dans une perspective de rationalité suffisante, selon laquelle toute décision est prise dans un monde paramétrique ou paramétrisable, l'objet auquel l'attention du décideur s'adresse est, par définition, le monde extérieur aux processus de choix individuel, qu'il se propose de manipuler d'une façon mécanique. Mais, puisque les schémas de choix individuels ne tiennent pas compte des externalités négatives, il faut qu'un décideur public établisse des systèmes de contraintes et d'incitations afin que les comportements individuels soient convenablement orientés vers la production et le maintien les biens publics. Un mixage de plan d'action et de plan normatif, tous les deux fondés sur les hypothèses d'indépendance entre système observateur et système observé et de convergence des représentations mentales à la réalité, paraît être la forme appropriée d'intervention lorsqu'il faut plus d'une action élémentaire pour atteindre le but.

Dans un contexte de rationalité limitée, où les individus ne sont pas en mesure de se donner une représentation exhaustive et, en même temps, détaillée de la réalité, l'action individuelle, nous l'avons vu, s'adresse à la recherche de procédures heuristiques de solution des problèmes: si un problème ne peut pas être résolu par un algorithme, il est divisé en problèmes de plus en plus simples, jusqu'à ce que le décideur ne soit en mesure d'associer à chacun d'eux un algorithme qui le résout ou une procédure qu'il a déjà expérimentée avec succès dans des situations analogues. On suppose alors que la solution des problèmes partiels constitue le présupposé pour la solution du problème initial complexe (Taylor, 1968). Cette procédure de subdivision en parties des problèmes qui, autrement, ne seraient pas solubles, d'assimilation, par analogie, de chaque partie à des cas déjà traités avec succès, et de recomposition des solutions partielles dans la solution du problème général, représente un exercice d'organisation de la pensée au niveau individuel, mais constitue aussi le paradigme et le fondement de l'organisation au niveau interpersonnel.

L'organisation interpersonnelle, qui trouve sur un plan homonyme sa forme de représentation, ainsi que l'instrument pour se réaliser, constitue donc une réponse intelligente, parce que plus efficace que d'autres réponses, donnée au problème d'affronter maintes fois des questions analogues qui, à cause du rythme auquel elles se présentent, du nombre d'opérations concernées ou de l'absence d'un algorithme approprié, dépassent les capacités opératoires individuelles. L'assignation des compétences aux différentes composantes de l'organisation correspond alors au moment de la subdivision, au niveau logico-individuel, du problème principal en problèmes plus simples et déjà résolus, selon la représentation que s'en fait le management sur la base de l'expérience; la routinisation des opérations correspond au moment de l'application de procédures déjà testées avec succès dans des situations analogues; et le système de relations institué entre les différentes composantes répond à la nécessité de disposer (i) d'un code unique et, si possible, univoque pour l'interprétation des signaux, (ii) de procédures de traitement des informations qui soient définies et vérifiées, (iii) d'une procédure de recomposition des solutions partielles dans la solution du problème général et (iv) d'instances d'évaluation, d'apprentissage et d'adaptation sur la base des résultats obtenus et par rapport à des finalités partagées.

Les deux types de planification décrits se fondent sur l'hypothèse que le décideur agit dans un contexte paramétrique où, entre autres, les systèmes de préférences des autres acteurs sont considérés comme donnés. Lorsqu'il prend conscience qu'il opère dans un contexte "stratégique", où les acteurs tentent d'anticiper les comportements d'autrui et d'adapter, par conséquent et d'une façon imprévisible, leurs schémas de choix, il est amené, d'un point de vue tout à fait individuel, à décharger sur les autres l'incertitude que fait naître chez lui cette situation, en cherchant d'en manipuler, à son avantage, les attitudes perceptives et, par là, les processus décisionnels. Puisque les jeux croisés de ces comportements peuvent déboucher sur une situation d'équilibre non-optimale, du type "dilemme du prisonnier" (Elster, 1986), l'action collective peut y remédier avec la mise en place d'une pratique de concertation, qui permette aux sujets de parvenir à la définition de finalités partagées et, par là, à la réalisation d'une situation d'interaction à somme positive.

Cependant, tant que l'acteur public - maître de cette stratégie de concertation - opère avec une attitude "pédagogique" de haut en bas, avec la présomption d'être, lui-même, le dépositaire de préférences collectives, il réalise une pratique de planification qui est certainement stratégique, puisqu'elle vise à influencer les schémas décisionnels d'autrui, mais qui conserve encore des traits de rigidité, puisque le système de préférences collectif - exprimé par le maître - est réputé de nature exogène.

Lorsqu'il prend finalement conscience lui-même que son système de préférences n'est pas indépendant de la praxis, mais que tous les deux co-évoluent d'une façon imprévisible, l'objet d'attention privilégié devient le processus par lequel les sujets et les collectivités se forment et changent leur vision du monde, leurs valeurs et leurs finalités, dans le but - c'est là la connotation téléologique de leur comportement rationnel - de maintenir leur autonomie, c'est-à-dire un différentiel de potentiel, par rapport au système plus large qui les contient.

L'action la plus pertinente du sujet se révèle alors celle d'apprendre à s'adapter, chacun modifiant sa structure et ses finalités par rapport aux changements qui se produisent dans l'environnement, à cause aussi de l'action menée par le sujet lui-même. Mais, puisque l'hétérogénéité des parcours individuels pourrait déboucher sur une Babel de visions et de langages irréductibles l'un à l'autre, l'action collective pertinente consiste, dans ce cas, à favoriser la formation d'une vision du monde et d'un langage partagés, qui constituent le fondement de toute institution (March et Olsen, 1989; Cusinato, 1996a). On ne peut pas parler, dans ces circonstances, de planification au sens propre, puisqu'on n'est pas en manière de définir à l'avance un "état du monde voulu" quel qu'il soit, à cause de la récursivité qui existe entre action et représentation et des effets inattendus qui peuvent naître dans ce domaine. On peut "seulement" prédisposer des procédures d'évaluation et de réglage des stratégies mises en oeuvre: mais, puisque ces procédures sont objet d'évaluation elles-mêmes, on peut dire, pour conclure, qu'il s'agit de prédisposer des stratégies de participation consciente aux processus epistémo-praxéologiques.

Mais, "consciente" de quoi? Consciente du fait que, en ce qui nous concerne ici, comme les trois dimensions dont l'expérience épistemo-praxéologique se compose ne sont incompatibles entre elles que si l'on les considère du point de vue abstrait et a-historique de la logique, mais ne le sont pas lorsqu'on les déploie le long du chemin de la praxis, de même les formes de planification décrites paraissent s'exclure réciproquement si elles sont lues à partir d'une conception qui privilégie la dimension syntaxique, mais sont, non seulement compatibles, mais aussi reliées par un processus de renforcement réciproque si elles sont considérées d'un point de vue pragmatique.

Il en ressort que le passage d'un paradigme de rationalité à l'autre, dans la direction de l'exercice de la rationalité téléologique, n'implique pas que les niveaux précédents soient abandonnés ou dévalorisés: ils deviennent plutôt une partie d'une expérience cognitive et opérationnelle de plus en plus large et complexe. Il s'ensuit que, une fois que le niveau de la stratégie organisationnelle ou celui de la stratégie procédurale ont été expérimentés, cela ne signifie pas qu'il faut abandonner, ou laisser aux praticiens, la planification mécanique-normative, parce que, du point de vue limité et fixe de cette dernière, elle ne réussirait pas à se charger des paradigmes et des contenus des niveaux "supérieurs". Faire un choix semblable signifierait ne pas avoir bien compris que l'attitude de l'homme qui a fait l'expérience du manque de fondation de toute vision du monde, n'est pas celle - d'empreinte typiquement moderne - de poursuivre la résolution des incohérences en continuant à poursuivre un point de vue absolu, mais, puisqu'il n'y a aucune possibilité d'absolu, de reconnaître que la seule solution praticable est celle de mettre en oeuvre un travail de navette (Rovatti, 1989) entre les différentes et apparemment contradictoires dimensions de la connaissance et de l'action: un travail qui ne peut être accompli qu'en affaiblissant, à chaque passage, les instances qui apparaissent contradictoires à sa réalisation, mais sans les nier, afin de les retrouver dans l'oscillation de retour successive.

Il ne s'agit donc pas seulement d'une question de compatibilité entre les différentes formes de planification, car, bien que compatible avec les autres, une forme pourrait se démontrer moins efficace qu'une autre et, par conséquent, être abandonnée. Il s'agit, plutôt, d'une situation de symbiose, où chaque forme tire de l'autre les raisons pour s'enrichir (en termes d'éléments et/ou de relations entre eux): la syntaxe, qui exclue, en principe, toute possibilité d'ouverture de l'ensemble de référence à l'accueil de significations et d'expériences nouvelles, se révèle en effet, paradoxalement, une source d'innovations sémantiques et pragmatiques et le plan normatif devient alors l'occasion pour la formation de comportements inattendus:

"La syntaxe n'est pas seulement un ensemble de règles qui gouvernent les possibilités de combinaison des signaux. Le point crucial à considérer est que de la combinaison des signes des significations nouvelles surgissent" (Tagliagambe, 1994, p. 82; notre traduction de l'italien).

Il en ressort que l'activité de planification est appelée à se dérouler sur différents plans, par rapport aux diverses instances sous-tendues aux trois moments de l'expérience cognitive, et à se réaliser avec la mise en oeuvre d'instruments différents et apparemment incompatibles entre eux: et surtout avec la conscience que le plan normatif peut être utilisé, contre toute apparence, comme un prétexte pour l'amorçage de situations innovatrices.

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