Les documents du R.I.C.

Cette rubrique rassemble des textes et des études rédigées par les membres du Conseil Scientifique du Réseau Intelligence de la Complexité (MCX-APC), documents dont la portée est dans l'ensemble générale et épistémique : Il s'agit d'aviver notre Intelligence Collective de la Complexité en " restituant aux phénomènes toutes leurs solidarités ", en contribuant à la permanente régénération de nos cultures civilisantes.

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Les Forums MCX - Edgar Morin - L'ancienne et la nouvelle transdisciplinarité

Le Forum du CONSEIL SCIENTIFIQUE
du programme européen M.C.X./A.P.C.

L'ancienne et la nouvelle transdisciplinarité

Nous savons de plus en plus que les disciplines se referment et ne communiquent pas les unes avec les autres. Les phénomènes sont de plus en plus morcelés, sans qu'on arrive à concevoir leur unité. C'est pourquoi on dit de plus en plus : " faisons de l'interdisciplinarité ". Mais l'interdisciplinarité n'arrive pas plus à contrôler les disciplines que l'O.N.U. ne contrôle les nations. Chaque discipline entend d'abord faire reconnaître sa souveraineté territoriale, et, au prix de quelques maigres échanges, les frontières se confirment au lieu de s'effondrer.

Il faut donc aller plus loin, et ici apparaît le terme de " transdiciplinarité ". Faisons une première remarque. Le développement de la science occidentale depuis le XVII siècle n'a pas seulement été un développement disciplinaire, mais aussi un développement transdiciplinaire. Il faut dire, non seulement les sciences, mais aussi " la " science, parce qu'il y a une unité de méthode, un certains nombre de postulats implicites en toutes disciplines, comme le postulat de l'objectivité, l'élimination du problème du sujet, l'utilisation des mathématiques comme un langage et un mode d'explication commun, la recherche de la formalisation, etc. La science n'aurait jamais été la science si elle n'avait été transdisciplinaire. De plus, l'histoire de la science est traversé par de grandes unifications transdisciplinaires que jalonnent les noms de Newton, Maxwell, Einstein, le rayonnement de philosophies sous-jacentes (empirisme, positivisme, pragmatisme) ou d'impérialismes théoriques (marxisme, freudisme).

Mais ce qui est important, c'est que les principes transdisciplinaires fondamentaux de la science, la mathématisation, la formalisation, sont précisément ceux qui ont permis de développer le cloisonnement disciplinaire. Autrement dit, l'unité a toujours été hyperabstraite, hyper­fommalisée, et elle ne peut faire communiquer les diverses dimensions du réel qu'en abolissant ces dimensions, c'est­à­dire en unidimensionnalisant le réel.

Le vrai problème n'est donc pas de " faire du transdisciplinaire " mais " quel transdisciplinaire faut­il faire? " Ici, il faut considérer le statut moderne du savoir. Le savoir est­il fait d'abord pour être réfléchi, médité, discuté, critiqué par des esprits humains responsables, ou bien est­il fait pour être stocké dans des banques infommationnelles et computé par des instances anonymes et supérieures aux individus? Ici, il faut voir qu'une révolution est en train de s'opérer sous nos yeux. Alors que le savoir, dans la tradition grecque classique jusqu'à l'ère des Lumières et jusqu'à la fin du XIX siècle, était effectivement pour être compris, pensé, réfléchi, aujourd'hui nous, individus, nous nous voyons privés du droit à la réflexion.

Dans ce phénomène de concentration où les individus sont dépossédés du droit de pensée, il se crée une surpensée qui est une sous­pensée, car il lui manque quelques­unes des propriétés de réflexion et de conscience propres à l'esprit, au cerveau humain. Comment restituer alors le problème du savoir ? On se rend compte que le paradigme qui soutient notre connaissance scientifique est incapable de répondre, puisque la science s'est fondée sur l'exclusion du sujet. Il est certain que le sujet existe par la façon qu'il a de filtrer les messages du monde extérieur, en tant qu'un être ayant un cerveau inscrit dans une culture, une société donnée. Dans nos observations les plus objectives il entre toujours une composante subjective.

Aujourd'hui, le problème du retour du sujet est un problème fondamental, à l'ordre du jour. Mais à ce moment­là, il faut se poser le problème de cette disjonction totale objet/sujet où le monopole du problème du sujet est livré à la spéculation philosophique.

Nous avons besoin de penser/repenser le savoir, non pas sur la base d'une petite quantité de connaissances comme aux XVIIe­XVIIIe siècles, mais dans l'état actuel de prolifération, dispersion, parcellisation des connaissances. Mais comment faire?

Ici, il y a un problème préalable à toute transdisciplinarité, celui des paradigmes ou principes déterminant/contrôlant la connaissance scientifique. Comme nous le savons bien depuis Thomas Kuhn, auteur de La Structure des révolutions scientifiques, le développement de la science s'effectue non pas par accumulation des connaissances, mais par transformation de principes organisant la connaissance. La science ne fait pas que s'accroître, elle se transforme. C'est pourquoi, comme disait Whitehead, la science est plus changeante que la théologie. Or, je crois profondément que nous vivons sur des principes que nous avons identifiés de façon absolue à la science, et qui en fait correspondent à son âge " classique " du XVIIIe à la fin du XIXe siècle, et ce sont ces principes qu'il faut transformer.

Ces principes, ils ont été, en quelque sorte, formulés par Descartes : c'est la dissociation entre le sujet (ego cogitans), renvoyé à la métaphysique, et l'objet (res extensa), relevant de la science. L'exclusion du sujet s'est effectuée sur la base que la concordance entre expérimentations et observations par divers observateurs permettait d'arriver à une connaissance objective. Mais on a du coup ignoré que les théories scientifiques ne sont pas le pur et simple reflet des réalités objectives, mais sont les coproduits des structures de l'esprit humain et des conditions socioculturelles de la connaissance. C'est pourquoi on est arrivé à la situation actuelle où la science est incapable de se penser scientifiquement elle­même, incapable de déterminer sa place, son rôle dans la société, incapable de prévoir si ce qui sortira de son développement contemporain est l'anéantissement, l'asservissement ou l'émancipation.

La disjonction sujet/objet est l'un des aspects essentiels d'un paradigme plus général de disjonction/réduction, par quoi la pensée scientifique, soit disjoint des réalités inséparables sans pouvoir envisager leur lien, soit les identifie par réduction de la réalité la plus complexe à ia réalité la moins complexe. Ainsi, physique, biologie, anthropo­sociologie sont devenues les sciences totalement disjointes, et quand a voulu ou quand on veut les associer, c'est par réduction du biologique au physico­chimique, de l'anthropologique au biologique.

Il nous faut donc, pour promouvoir une nouvelle transdisciplinarité, un paradigme qui certes permette de distinguer, séparer, opposer, donc disjoindre relativement ces domaines cientifiques, mais qui puisse les faire communiquer sans opérer la réduction. Le paradigme que j'appelle de simplification (réduction/disjonction) est insuffisant et mutilant. Il faut un paradigme de complexité, qui à la fois disjoigne et associe, qui conçoive les niveaux d'émergence de la réalité sans les réduire aux unités élémentaires et aux lois générales.

Considérons les trois grands domaines : physique, biologie, anthropo­sociologie. Comment les faire communiquer en circuit : premier mouvement : il faut enraciner la sphère anthroposociale dans la sphère biologique, car il n'est pas sans problème ni sans conséquence que nous soyons des êtres vivants, des animaux sexués, des vertébrés, des mammifères, des primates. De même, il faut enraciner la sphère vivante dans la physis, car si l'organisation vivante est originale par rapport à toute organisation physico­chimique, c'est une organisation physico­chimique, issue du monde physique et en dépendant. Mais opérer enracinement n'est pas opérer réduction : il ne s'agit nullement de réduire l'humain à des interactions physico­chimiques, il s'agit de reconnaître les niveaux d'émergence.

De plus, il faut opérer le mouvement en sens inverse : la science physique n'est pas le pur reflet du monde physique, elle est une production culturelle, intellectuelle, noologique, dont les développements dépendent de ceux d'une société et des techniques d'observation/expérimentation produites par cette société. L'énergie n'est pas un objet visible. C'est un concept produit pour rendre compte de transformations et d'invariances physiques, et qui était inconnu avant le XIXe siècle. Donc, nous devons aller du physique au social et aussi à l'anthropologique, car toute connaissance dépend des conditions, possibilités et limites de notre entendement, c'est­à­dire de notre esprit/cerveau d'homme sapiens. Il faut donc enraciner la connaissance physique, et également biologique, dans une culture, une société, une histoire, une humanité Dès lors, vous créez la possibilité de communications entre sciences, et la science transdisciplinaire est la science qui pourra se développer à partir de ces communications, étant donné que l'anthropo­social renvoie au biologique, qui renvoie au physique, qui renvoie à l'anthropo­social.

Alors, dans mon livre La méthode, j'essaie de considérer les conditions de formation de ce circuit, d'où son caractère " encyclopédant ", puisque je mets en cycle pédagogique (agkuklios paideia) ces sphères jusqu'alors non communicantes. Mais ce caractère encyclopédant est comme la roue extérieure qui entrâîne une roue intérieure, celle de l'articulation théorique à partir de quoi une théorie complexe de l'organisation essaie de s'autoconstituer, avec l'idée notamment des concepts cybernétiques, systémiques, mais en les critiquant et en essayant d'aller au­delà. Et cette roue intérieure, elle, elle s'efforce de faire mouvoir le moyeu, ce qui remue à peine, mais où un tout petit mouvement peut entraîner un très grand changement, c'est­à­dire le centre paradigmatique d'où dépendent les théories, l'organisation, et même la perception des faits.

Comme vous le voyez, le but de ma recherche de méthode n'est pas de trouver un principe unitaire de toutes connaissances, ce serait une nouvelle réduction, la réduction a un principe maître, abstrait, qui effacerait toute la diversité du réel, ignorerait les béances, incertitudes et apories que provoque le développement des connaissances (lequel comble des béances, mais en rouvre d'autres, résout des énigmes, mais révèle des mystères). C'est la communication sur la base d'une pensée complexe. A la différence d'un Descartes qui partait d'un principe simple de vérité, c'est­à­dire identifiait la vérité aux idées claires et distinctes, et par là pouvait proposer un discours de la méthode de quelques pages, je fais un très long discours à la recherche d'une méthode qui ne se révèle par aucune évidence première, et doit s'élaborer dans l'effort et le risque. La mission de cette méthode n'est pas de donner les formules programmatiques d'une " saine " pensée. Elle est d'inviter à penser soi­même dans la complexité. Ce n'est pas de donner la recette qui enfermerait le réel dans une boite, c'est de nous fortifier dans la lutte contre la maladie de l'intellect ­l'idéalisme­, qui croit que le réel peut se laisser enfermer dans l'idée et qui finit par considérer la carte de 1'I.G.N. comme étant le territoire, et contre la maladie générative de la rationalité, qui est la rationalisation, laquelle croit que le réel peut s'épuiser dans un système cohérent d'idées.

Science avec conscience, p.124-129, Ed. Fayard, 1982.

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