Les documents du R.I.C.

Cette rubrique rassemble des textes et des études rédigées par les membres du Conseil Scientifique du Réseau Intelligence de la Complexité (MCX-APC), documents dont la portée est dans l'ensemble générale et épistémique : Il s'agit d'aviver notre Intelligence Collective de la Complexité en " restituant aux phénomènes toutes leurs solidarités ", en contribuant à la permanente régénération de nos cultures civilisantes.

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De l’impasse a la reciprocite: comment forger l’alliance entre les plus demunis et la societe

Le Forum du CONSEIL SCIENTIFIQUE
du programme européen M.C.X./A.P.C.

 

De l’impasse a la reciprocite: comment forger l’alliance entre les plus demunis et la societe

 

Bruno Tardieu

 

 

"Tout est né d’une vie partagée, jamais d’une théorie..."

 

Nous sommes en 1956. L’hiver 54 et son "insurrection de la bonté" sont déjà loin… et les familles relogées par l’Abbé Pierre, aux portes de Noisy-le-Grand, sous des tentes puis dans des hangars à cochons surnommés "igloos", y sont toujours et n’en peuvent plus d’isolement et d’abandon. De moins en moins de gens osent pénétrer dans ce camp… Même les aumôniers ne résistent pas au malheur et à la déréliction. Parce que son évêque sait que le Père Joseph Wresinski ne cesse de chercher et de vouloir rejoindre ceux qui se cachent derrière les combats reconnus, ceux que l’humiliation empêche de lutter, il lui propose de s’y rendre. Dans ce camp, se souvient-il, "les familles que j’y rencontrai me rappelèrent la misère de ma mère, les enfants qui m’assaillirent dès ce premier instant c’étaient mes frères, c’était ma soeur, c’était moi quarante ans plus tôt, rue Saint-Jacques, à Angers." Il retrouve les visages de la misère de son enfance, ces visages de souffrance et de courage qui ont formé son coeur et son intelligence.

 

Wresinski ne s’enfuit pas. Il reste. Et il ouvre "un chemin en marchant", comme dit le poète Antonio Machado, car là, davantage peut-être qu’ailleurs, "il n’y a pas de chemin, le chemin se crée en marchant", par la nécessité: "Je vivais l’intolérable avec les familles, se souvient-il. (...) C’était l’intolérable parce que cela durait. Six mois, cela eût été supportable ; un an, ce ne l’était plus, et au bout de deux ans, cela eut été la révolte ou, alors, l’abandon et couler avec la population. De cette crainte est née une premiere association ; c’était une manière de partager ce drame quotidien. Tout ce qui a suivi est d’ailleurs né de la même maniere, de la réalité, d’un trop-plein d’injustice, de la peur de sombrer ensemble. Tout est né d’une vie partagée, jamais d’une théorie."

 

Mais créer une association ne fut pas si simple : la première association des familles du camp se voit refuser son agréement par les Renseignements Généraux, certains membres du bureau ayant fait de la prison et ayant perdu temporairement l’exercice de leur citoyenneté. Le Père Joseph recherche alors des personnes qui, acceptant d’entrer dans cet embryon d’association, d’y engager leur réputation et de s’allier avec ceux qui étaient totalement déconsidérés, rendraient possible sa création. Cette "alliance" fut une nécessité, car après avoir convaincu les familles du camp de s’associer alors que tout les poussait à se rejeter les uns les autres, le projet ne pouvait et ne devait pas ne pas aboutir.

 

Dans cette relecture faite 25 ans plus tard par son fondateur, les premiers pas du Mouvement ATD Quart Monde, que je devais rejoindre des années plus tard, se révèlent l’ouverture d’un passage étroit où se frayer un chemin entre abandon et révolte, - chemin sur lequel seul le fait de se relier à d’autres pouvait répondre à la peur de sombrer. Ils se révèlent aussi l’invention (qui dit découverte et création) d’une aventure humaine prenant sa source dans les zones les plus incohérentes et complexes de notre humanité, l’extrême pauvreté, et débouchant sur une invitation à l’alliance avec le plus pauvre, ferment d’un projet de civilisation pour une société consentant à mettre le refus de la misère et de l’exclusion sociale au coeur de ses combats.

 

Je voudrais souligner dans les pages qui suivent deux éléments qui me semblent essentiels dans cette aventure, et qui sont en résonance avec les questions d’intelligence de la complexité telles que Jean-Louis Lemoigne les a pensées. Le premier regarde la connaissance. Joseph Wresinski a inauguré une compréhension particulière de la misère : l’appréhendant de l’intérieur, en raison de l’expérience que lui-même en eut dans son enfance, il y reconnaît une réification de l’homme et un déni d’humanité. Le second, relatif à l’action, intéresse une démarche que j’ai décrite, avec Jona Rosenfeld, fondateur de l’Ecole de Travail Social de l’Universite Hebraique de Jérusalem, dans le livre Artisans de démocratie au sujet de l’action des "alliés" d’ATD Quart Monde : à la fois refus de l’inhumain et expression d’une indignation qui ne cesse de questionner pour que puisse partout s’ouvrir le dialogue et naître l’action, l’apprentissage et la transformation.

 

On decouvrira un point commun entre la connaissance et l’action, de l’ordre de l’être : la libération, du pauvre comme du non pauvre, de tout ce qui le chosifie et le détermine et qui le fait agir comme si la misère était fatale.

 

 

 

 

1. Connaitre la misère, souffrance extrême et souffrance niée.

 

Vivre l’impensable.

 

Dans son appartement du South Bronx, Madame Casiano, alors qu’elle essayait de raconter comment sa famille venait d’être dispersée par la violence et l’incohérence de la misère, ne cessait de me répéter :"Je ne peux plus penser." Vivre dans la misère c’est en effet endurer le non-sens jusqu’à ne plus pouvoir penser, ni dire sa vie, ni même la conduire. C’est dès la petite enfance percevoir combien le monde est plus complexe et contradictoire qu’il n’y paraît. Ainsi en était-il de Nathalie qui, à la question de l’instituteur dans une école de la région parisienne : "A quoi sert la mairie ?" répond, s’exposant à la risée de tous ses camarades : "C’est pour quand on est malade !" N’est-ce pourtant pas à la mairie qu’elle va chercher les feuilles roses de l’Assistance médicale générale, lorsque sa maman est malade ? Que croire ? Qui croire ? Et la justice qui accuse Madame Rivera, à Boston, parce qu’elle a recueilli sa soeur atteinte du SIDA et ses deux enfants expulsés de leur logement du South Bronx. Il est certes interdit d’être trop nombreux dans les logements sociaux…, mais lorsqu’elle partage ce qu’elle a pour que sa soeur ne soit pas à la rue, ne traduit-t-elle pas un sens réel de la justice et des Droits de l’homme ? Où sont donc justice et droit ? Que comprendre, et comment comprendre ? Face à cette situation, tellement cahotique et défiant toute compréhension immédiate, l’avocat que j’avais très difficilement réussi à convaincre de la défende pour éviter l’expulsion, me demandait si elle n’était pas dérangée mentalement. Madame Rivera, comme tant et tant de personnes de la misère, ne pouvait qu’être insensée… Ce jugement rapide oubliait que ce sont les situations invraisemblables dans lesquelles se débattent les très pauvres qui sont insensées, et non ceux qui les subissent. Evidemment, avec l’extrême sensibilité propre aux gens de la misère, Madame Rivera a immédiatement accusé le coup de l’humiliation porté par ce jugement : "Il ne me croit pas, il faut laisser tomber !" murmure-t-elle, - autrement dit : perdre son logement, retourner à la rue, voir ses enfants dispersés. Il fallut qu’à travers mes propres mots elle entende et reconnaisse que son combat avait un sens malgré l’impasse de cette situation, non seulement pour elle et ses enfants mais pour toutes les familles qui préfèrent fuir en silence pour éviter une trop forte humiliation.

 

Etre dans la misère, c’est être conscient qu’accueillir sa soeur et ses enfants dans les deux pièces qui sont son logement, en plus des siens propres, rendra très vite la vie impossible…, mais le faire quand même. C’est savoir, comme cette famille de Dakar, que le manque de poids de leur enfant alertera les autorités si on l’amène au dispensaire pour le faire vacciner, et entraînera inéluctablement son retrait…, et en conséquence décider de ne pas l’y conduire. Car c’est aussi savoir qu’au-delà du bénéfice immédiat qu’apporteront à cet enfant les soins et la prévention contre le chaos de la misère, sa plus grande sécurité à long terme c’est quand même sa famille.

 

Etre dans la misère, c’est vivre en incessante contradiction avec vos propres valeurs ; vivre le contraire de ce qui pourtant vous habite le plus authentiquement. C’est aussi éprouver les incohérences et les manquements de la société. C’est par exemple être relogé dans une cité de transit pour un an et y rester 30 ans ; aller à l’école pour apprendre…, et y apprendre qu’on en est incapable. C’est encore Bridget Gattling, de New York, affirmant dans une même phrase qu’avoir été retirée de sa famille où régnait drogue et violence fut la meilleure décision prise pour elle, et fut aussi la pire. Incohérente, Bridget ? Inintelligente ? C’est pourtant elle qui sut, avec une si délicate intelligence, transformer tant de mes certitudes, comprenant combien la rencontre avec la misère était pour moi difficile à supporter. Elle m’a donné à comprendre que si les démunis sont rarement compris, puisque personne n’ose vraiment entendre puis intérioriser ce qu’ils vivent, ils sont en revanche des experts pour comprendre les autres. Là se trouve la clé de l’action, j’y reviendrai.

 

 

L’impasse.

 

La complexité inhérente à tout être humain existe en terre de misère comme ailleurs, mais elle y est déniée. Certes partout institutions et acteurs sociaux ont le plus souvent tendance à appuyer leurs analyses sur des modèles mécaniques, comme les modèles de production, et partout encore l’homme est chosifié pour répondre aux exigences d’une plus pertinente rationalité. Mais ceux qui vivent en grande pauvreté n’ont pas la force sociale de réagir et de répondre aux analyses qui les exposent et aux images dont on les affuble. Ils semblent même s’y conformer, tant l’expérience quotidienne leur a toujours enseigné que se régler sur l’attente des autres c’était éviter la catastrophe, survivre, sauvegarder un jardin secret, préserver l’honneur… Ainsi les plus démunis portent-ils, d’âge en âge, les noms-objets des politiques qui ont été inventées pour eux : "enfant de l’assistance", "Rmiste", "sans-abris"..., autant d’étiquettes qui contribuent à répudier leur liberté d’être humain pour ne reconnaître en eux que les problèmes à résoudre, voire même à les identifier et les réduire à leurs problèmes.

 

Etre dans la misère, c’est dans le même instant ressentir toutes les complexités liées à la condition humaine et recevoir de plein fouet l’arrogance des certitudes d’une société qui se contente de quelques mots pour élucider une situation, la simplifiant à outrance, la soumettant à l’implacable efficacité froide des concepts ou des évidences. C’est vivre aux points de frictions et de tensions des contradictions de la société et ne pouvoir les exprimer. C’est en ce sens que Mary Rabbagliatti, une des cofondatrices d’ATD Quart Monde, parlait des plus démunis comme de grands sismographes humains et sociaux…, mais qui ne le savent pas… Et personne ne le leur dit... Si des élites pensent aujourd’hui "la fin des certitudes", les certitudes ne manquent pourtant pas pour décrire la misère : "Celui-là, c’est un cas" ; "S’ils en sont là c’est qu’ils le veulent bien" ; "Ils ont choisi de vivre comme ça" ; "Fainéant de père en fils" ; "Culture de la pauvreté" ; "S’ils voulaient travailler…" ; "Séparez-vous de votre mari..., de votre femme..., de vos voisins : ils sont la cause de tous vos maux" ; "Les enfants n’apprennent pas parce que les parents ne s’intéressent pas à eux." Ces expressions et tant d’autres déversées chaque jour aux oreilles des plus pauvres ne peuvent que les enfoncer dans le silence, - multiples etiquettes et expressions qui s’appuient sur autant de théories sous-jacentes visant à "expliquer" la misère, et ainsi la neutralisant et la rejetant en dehors du champ de conscience. C’est comme si nier la souffrance de ceux qui vivent dans la misere servait a nous en proteger. C’est comme si la persistance de la misère atteignait si profondément nos valeurs et nos convictions qu’elle nous entraînait à ne plus vouloir apprendre, à résister aux faits puis à les rejeter comme autant de "points aberrants".

 

La plus récente en date de ces explications c’est l’explication par l’intelligence des pauvres : "un capital humain au-dessous de la moyenne." Les enfants des pauvres, devant batir leur intelligence dans un univers cognitif disjoint subissant les incoherences entre l’experience de leur milieu et le savoir officiel, echouent massivement a l’ecole encore et toujours. Ceci est de plus en plus souvent justifie par une theorie de la deficience et de la hierarchie de l’intelligence. Paraitre contradictoire, amener la dissonnance est un sacrilege dans notre société rationelle de l’information et de la connaissance.

 

Tantôt ange dont il faut avoir pitié, ou démon qu’il faut chasser, tantôt irresponsable à qui tout excuser ou coupable de tous les maux, ou encore menace sociale qu’il faut endiguer..., les modèles pour représenter l’homme de la misère sont multiples et indéfinis... Ils ont en commun d’être simplificateurs et clos, de déshumaniser l’homme en le transformant en objet de nos charités, de nos peurs ou de nos politiques. Et aussi, nous l’avons dit, de le laisser interdit, ne pouvant se distancier de ces représentations qui les stigmatisent. Essayez donc de publier la description d’un modèle de comportement des médecins…, vous ne tarderez pas à savoir ce qu’ils en pensent ! Les sciences humaines redeviennent alors une contribution importante et saine au debat democratique qui permet a chacun d’apprendre et de se situer dans l’espace public. Quand ces mêmes sciences humaines cherchent à identifier puis à décrire les situations de misère, leurs responsabilités sont bien plus grandes. Elles ne peuvent plus ne pas se laisser interroger sur l’effet de leurs recherches et de leurs découvertes sur les personnes et leur pensée, sur les risques de manipulation…, et donc doivent poser la question de leur engagement aux personnes, de leur éthique, - dimensions qu’elles ont été jusqu’à présent très timide à réfléchir.

 

Pour ceux qui ne subissent pas la misère tous ces schémas sont autant d’obstacles à une juste perception et intelligence des situations, et pour ceux qui la vivent jour après jour ils sapent toute tentative de simplement penser. Les mots manquent alors à ceux-ci pour se parler à eux-mêmes, aux leurs, aux autres. Ce qu’ils pourraient transmettre, comme chacun, de génération en génération est brouillée par la honte et le silence : "Comment dire à mes enfants que je les aime avec ce que je leur fait vivre ?" "Qui était mon père, vraiment ? Etait-il ce moins que rien qu’on me décrit ? Et moi suis-je aussi un déchet, comme lui ?" Les racines les plus profondes sont en eux comme retranchées : les pauvres ne laissent aucune trace sur la terre, peuple prive de memoire, ils sont à chaque génération comme "le premier homme" comme le dit Albert Camus. Et pour simplement survivre, ils doivent toujours se plier aux points de vue du bienfaiteur, se conformer à son comportement, chercher à lui plaire… Il ne reste alors en eux qu’une parole assujettie, le silence ou la violence… Plus de langage commun avec les autres hommes, plus d’apprentissage réciproque… Autant d’attitudes qui contribuent à justifier les analyses des observateurs extérieurs, à renforcer leurs jugements et certitudes. C’est ce qu’avec Jona Rosenfeld nous avons decrit dans Artisans de Democratie comme l’impasse de l’exclusion sociale.

 

 

Connaissance pour traverser le silence

 

Wresinski n’a pas proposé une nouvelle théorie sur la misère, une nouvelle analyse des comportements. Il a donné à ceux qui par leur condition de vie sont en danger de déshumanisation, des rôles de premiers plans dans la tragédie humaine. Avec lui, ils ne sont plus dans notre représentation collective des personnages marginaux, sans relief, simples figures de la faim, du non-logement, du chômage…, mais deviennent des êtres ayant une expérience, vivant des tensions internes et des aspirations, des êtres complexes et libres. Certes, comme le dit Amartya Sen, la meilleure définition de la pauvreté c’est de ne jamais pouvoir choisir ; pourtant les pauvres sont des êtres de liberté, de pensée, de spiritualité. Jean Andrieu, dans le chapitre d’Artisans de démocratie ayant trait au Conseil Economique et Social français, se souvient qu’à sa question : "Comment peut-on faire pour qu’ils ne soient plus pauvres ?" le Père Joseph répondait : "Ce n’est pas le problème qu’ils ne soient plus pauvres, c’est qu’ils soient plus hommes." Et cela opère un renversement de la question, et aussi de la démarche de connaissance et d’action : connaître non parce qu’ils sont pauvres mais parce qu’ils sont hommes, agir avec eux non parce qu’ils sont pauvres mais parce qu’ils sont hommes, et qu’a travers eux c’est notre humanite a tous qui est dégradée quand ils sont traités de manière inhumaine.

 

Mais pour retrouver le visage humain caché derrière toutes les protections contre l’humiliation, derrière les relations de bienfaiteurs à obligés qui obnubilent la pensée, un engagement humain est nécessaire. Cela exige d’agir en marchant aux côtés des très pauvres, d’affirmer par la seule présence sans attente de retour sur investissement : "Je suis à tes côtés, parce que tu es un homme." C’est le "face à face" dont parle Emmanuel Lévinas : " ‘Tu ne tueras point’, première parole du visage" qui dépasse et critique fondamentalement toute tentative de recherche de la totalité. "La véritable union ou le véritable ensemble, continue-t-il, n’est pas ensemble de synthèse, mais un ensemble de face à face." Il y a là rupture avec la conception d’une réciprocité calculée, celle où les forts coalisent leurs forces pour se rendre plus forts encore ; et promesse d’une réciprocité en laquelle la contribution de l’autre, qu’il soit pauvre ou non-pauvre, est son affaire, toujours imprévisible et déstabilisante. A la vérité, combien de fois nos sociétés ne déterminent-elles pas à l’avance ce que devra être la contribution des pauvres pour qu’ils deviennent pleinement des nôtres !

 

Ce "face à face" est l’attitude première, qui est un travail, des volontaires permanents d’ATD Quart Monde, luttant au coude à coude, notant au jour le jour dans une relecture de ce dont ils sont les témoins, refusant le silence pour laisser émerger un langage et un sens là où n’apparaissent que des chemins sans issue. Bien d’autres à travers le monde ont des expériences similaires : il faudrait toutefois pouvoir les entendre, ce qui n’est possible que si la connaissance consent à se départir de son arrogance et de sa soif de totalité pour laisser place, selon Edgar Morin, à une "connaissance complexe [qui] n’est plus faite pour manipuler mais pour penser, méditer, commercer avec les êtres (…). Le besoin de contemplation ressuscite alors, ainsi que le besoin de communication et, par là, d’amitié". Cette amitié revendiquée par les enfants très pauvres à travers le monde, eux qui nous disent chaque jour : "Sans amis, tu ne peux pas apprendre." Et cette affirmation est juste dans les deux sens, car sans amitié notre société elle non plus ne peut apprendre de ceux qui vivent la misère, - et tout est paralysé. "Le pire est le mépris de vos concitoyens. Car c’est le mépris qui vous tient à l’écart de tout droit (…). Le plus grand malheur de la pauvreté extrême est d’être comme un mort-vivant tout au long de son existence", écrivait le Père Joseph Wresinski. Et il se souvenait ailleurs de sa propre expérience d’enfant : "Ma mere n’avait que des bienfaiteurs, elle n’avait pas d’amis."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2. Agir sans pouvoir, avec sa seule indignation et ses questions à partager,

réveiller l’ indignation et le pouvoir de l’autre.

 

 

Sérieusement...

 

"Si les complications sont apparues c’est parce que les auteurs ont cherché à traiter le sujet non pas comme des journalistes, des sociologues, des politiciens, des amuseurs publics, des humanitaires, des prêtres ou des artistes, mais sérieusement." James Agee justifie ainsi pourquoi, parti faire un court article pour un magazine américain sur les familles vivant dans la misère dans le sud des Etats-Unis, il en était revenu avec 471 pages, refusant que le magazine n’en coupe une ligne. Ces pages sont devenues Louons Maintenant les Grands Hommes, joyau de la littérature americaine.

 

En introduisant dans les années 70 la notion que la misère matérielle n’était qu’une dimension de l’exclusion sociale, Wresinski donnait une clé pour l’action en allant dans le même sens que Agee : pour rompre le cercle de la déshumanisation, la réduction des personnes à des problèmes, il fallait se libérer soi-même des rôles et être pleinement homme face à d’autres hommes. Il est inutile pour avancer vers la libération des très pauvres de ne chercher qu’a les changer eux seuls, "toutes choses egales par ailleurs". Il faut prendre aussi réelle conscience de nos liens avec elles, de nos façons de les regarder et de les entendre, et comprendre combien nos diverses organisations doivent répondre à l’exigence de se laisser transformer.

 

Mais par où commencer ? Quel pouvoir peut être assez fort pour provoquer une telle remise en cause au nom d’une population totalement dépourvue de pouvoir ? Et est-ce même envisageable ? La conviction de Wresinski qu’un chemin est possible se trouve confirmée pour lui dans la rencontre d’une très grande diversité de personnes : "Je n’ai jamais rencontré personne qui, ayant découvert [la misère], soit demeuré indifférent", écrit-il. Et encore : "Pour les hommes, renier un autre homme est contre nature." Nous le savons tous, le langage public, professionnel et institutionnel explique la misère pour mieux s’en débarrasser et en être quitte ; mais en privé, chacun reconnaît qu’il y a dans cette permanence de la misère quelque chose d’inacceptable. Il suffit d’écouter les questions de nos propres enfants pour s’en persuader…, ainsi que les initiatives nombreuses et admirables de générosité qui le montrent à l’envi. Cependant ces dernières sont le plus souvent d’ordre caritatif, comme des parenthèses dans la vie sociale, déconnectées des véritables enjeux, sans prise sur les responsabilités que chacun exerce dans le monde : "Je le fais parce que je ne peux pas ne pas le faire, mais je ne sais pas si cela changera vraiment quelque chose !" Le coeur dit de faire, mais l’intelligence n’y croit guère… Le plus difficile, disait le Père Joseph, est de réconcilier le coeur et l’intelligence, de s’engager dans "cette route neuve où la justice et l’amour sont enfin réconciliés."

 

 

 

 

 

Comment apprendre des silencieux

 

Pourquoi apprendre des pauvres ? Non pas encore une fois parce qu’ils sont pauvres, mais parce qu’ils sont des hommes et qu’à ce titre, leur expérience est source d’apprentissage pour l’humanité. Mais il faut reconnaître qu’à leur égard beaucoup se liguent pour leur donner un poisson, ou pour leur apprendre à pécher, jamais pour apprendre d’eux. Or eux seuls détiennent la clé pour sortir de la déshumanisation, pour exprimer l’humain qui résiste à la misère, pour dire à quoi ressemble, vu d’en bas, le monde qui rejette les plus faibles et n’en finit pas avec le concept d’hommes-déchets.

 

Pour réussir à penser avec la misère, avec l’impensable, je veux dire : à penser et à se représenter l’homme et son monde sans en effacer la misère ; pour laisser l’engagement humain qui affirme que "c’est injuste" instruire et bousculer la pensée, il faut reconnaître dans l’homme de la misère un être humain à part entière. Il faut pouvoir aller vers lui comme vers un être de pensée et de spiritualité avec qui recomprendre des questions fondamentales sur l’humain, et pas seulement comme un estomac à remplir. La faim de nos jours n’est plus causee par la pénurie de nourriture, elle vient d’un manque de relations humaines. Nous l’avons dit, c’est en soi un engagement important et nécessaire de parvenir à franchir le silence de l’homme de la misère, lui qui ne peut pas mettre de mots sur ce qu’il vit, faute d’interlocuteurs qui acceptent de quitter leurs sécurités pour penser l’intolérable avec lui.

 

Les gens d’actions qui s’engagent à leurs côtés se trouvent souvent écartelés, comme le souligne si bien Donald Schon : puisque les situations rencontrées font échec aux théories, il leur reste soit à abandonner ces cas difficiles en justifiant cet abandon d’une manière ou d’une autre, soit à délaisser la théorie. Mais alors, dans cette dernière hypothèse, le milieu professionnel n’est le plus souvent pas prêt à apprendre, à aller plus loin pour rebâtir les théories, et laisse le transfuge dans une très grande solitude. Combien d’enseignants, de travailleurs sociaux, de personnels de santé, cherchent désespérément des lieux pour partager leur propre expérience face aux misérables, et ne les trouvent pas dans leur propre institution !

 

Les rencontres de réflexions sur l’action que Donald Schon a animé avec nous, avec les praticiens dont les 12 récits d’action sont publiés dans Artisans de démocratie, ont ete de cette nature: partir de l’experience pour batir et rebatir sans cesse les theories qui nous permettraient de comprendre et surtout d’en tirer une "connaissance pour l’action" (actionable knowledge), la descrition des reperes, des dilemmes, des choix utiles pour agir demain. D’autres ont également contribué à notre démarche : anthropologues des organisations, théoriciens de la démocracie, en particulier Jean-Louis Lemoigne, dont le langage libérant et l’enthousiasme pour notre travail m’ont permis de renouer avec mes antécédents de chercheur sur la modélisation des systèmes complexes.

 

Les douze récits d’Artisans de démocratie se déroulent dans les institutions les plus diverses: système scolaire, EDF, les institutions européennes, une menuiserie, un grand quotidien, une mairie, une université, un syndicat, une paroisse, les Nations Unies, un cabinet d’avocat, le Conseil Economique et Social français. Mais les acteurs principaux ont un point commun : ils disent tous avoir trouvé dans le Mouvement ATD Quart Monde un lieu où "aucune solution magique" n’est certes proposée, mais où il est possible d’apprendre, d’oser poser ses questions, de chercher qui l’on est et qui l’on peut devenir. Les volontaires permanents pour leur part témoignent sans cesse de ce qu’ils apprennent des plus pauvres, lesquels comprennent avoir appris quelque chose à quelqu’un, ce qui ne leur était jamais arrivé. Le premier pas de la liberation pour les plus demunis c’est de savoir que son experience peut avoir un sens, qu’elle peut devenir un savoir utile a d’autres.

 

C’est ce lien entre les plus démunis et les volontaires à leurs côtés, un lien en forme d’un grandir ensemble, d’une réciprocité, d’une vie partagée, qui forme la première cellule : celle qui produira le même type de relation de réciprocité et d’apprentissage mutuel avec tous les autres. Le recteur d’académie, l’homme politique, l’ingénieur EDF, la syndicaliste dans un hopital, le journaliste, l’adjointe au maire, le curé, l’artisan ou l’universitaire, tous trouvent dans ce creuset humain un lieu pour dépasser la culpabilité et pour apprendre et enseigner ce qu’est la misère et ce monde qui la fait naître. Ils découvrent qu’ils en connaissent long sur ces processus complexes d’exclusion du plus faible, sur les conflits de valeurs que cela engendre et qui sont le plus souvent passés sous silence, ainsi que sur leurs propres libertés de choix individuels et d’organisations et ce qui en découle. Mais personne ne leur avait jamais suggéré de penser sans oblitérer la misère, de se penser comme faisant partie d’un monde cohabité par pauvres et non pauvres, et d’en tirer les conséquences. Dès lors, ils ont à apporter autant qu’à apprendre pour leur propre profession et institution et la réciprocité réapparait dans leur relation avec les plus pauvres. Quand les hommes apprennent les uns des autres par-delà l’exclusion, ils deviennent les artisans d’un langage qui libère, au lieu de juger et de faire taire. La démocratie consiste a apprendre les uns des autres et elle ne peut fonctionner que pour ceux qui ont le langage. Et quand elle se met à fonctionner en terre de misère, les problèmes concrets trouvent des solutions réelles et durables.

 

Une des découvertes de ce travail fut de constater que tous les acteurs étaient arrivés à des avancées très concrètes (chute radicale des coupures d’électricité, relogement et scolarisation de familles, emploi stabilisé, changements législatifs, changements de pratiques, etc.), mais que tous s’empressaient d’ajouter : "C’est bien beau, mais vous savez, le combat est loin d’être fini, rien n’est gagné une fois pour toutes." Les acteurs semblent s’en excuser, s’excuser aussi qu’il ait fallu 5 ans, 10 ans, pour que des avancées voient le jour. Cela révèle une nouvelle fois le modèle sous-jacent en matière de lutte contre la pauvreté : régler les problèmes et s’en débarrasser le plus vite possible, - ce que les plus démunis, dans leur sensibilité à fleur de peau, lisent comme une volonté de se débarrasser d’eux. Ils ne sont pas des moteurs à réparer, mais des hommes avec qui nous sommes appelés à vivre, à grandir, pour sortir ensemble d’un monde qui accepte et produit la misère. Peut-on "régler" le problème de son frère, de son ami, de son fils ? C’est précisement l’envie d’en finir vite, le refus d’envisager l’avenir ensemble avec tous les risques et les chances que cela comporte, qui font durer la misère et l’exclusion.

 

 

Libération mutuelle

 

Là se trouve peut-être le dilemme central de celui qui agit contre la misère, qu’il soit lui-même dans la misère ou non : celui de l’urgence de faire stopper une situation intolérable, et la patience pour que les hommes changent. Il est tentant de prendre le pouvoir sur la situation pour imposer un changement. La plupart des mouvements nés d’un refus de l’injustice sont devenus des idéologies ayant un caractère totalitaire, imposant le chemin de la justice. Une marque distinctive des stratégies déployées dans les 12 cas d’Artisans de démocratie est qu’elles engagent la mobilisation de très larges réseaux à tous les niveaux de l’institution, l’amenant à découvrir de l’intérieur que ses valeurs centrales sont en jeu si elle exclue les plus faibles, et qu’elles semblent réussir cela sans jamais l’imposer. Ces réseaux ne sont pas dessinés à l’avance et à aucun moment une personne n’a fait pression sur une autre pour qu’elle agisse ou pense d’une manière ou d’une autre. Les nombreux "passages de relais" qui ont lieu au cours de ce récit ne consistent jamais à faire entrer l’autre dans un plan préétabli. Ils se font toujours en apportant à l’autre une connaissance dissonnante, et cependant crédible car venant d’un pair, compréhensible car exprimée dans le langage et les valeurs de l’institution. Ces faits qui défient les certitudes, et les théories en cours, invitent l’autre à apprendre. Mais il est libre d’apprendre ou non, d’agir ou non ; il est mis devant un choix. Il a gagné en liberté.

 

Il y a plusieurs raisons à cette stratégie. Tout d’abord celui qui parle au nom des plus pauvres sait pertinemment que son interlocuteur a le pouvoir de rejeter ce qu’il dit ou de se protéger. Il est inutile de chercher à passer en force. Ou alors, et ce fut souvent le cas dans l’histoire, la logique du rapport de force n’a bientôt plus besoin des plus pauvres. Dès que l’on cède à la tentation du pouvoir on "[perd] l’intimité avec les familles les plus déshéritées", explique Wresinski dans une méditation sur la tentation au désert et l’abandon des pouvoirs, "la plus grande lecon de politique de tous les temps". Les calculs habituels du donnant-donnant, d’alliance entre forts pour être plus forts encore, ne tiennent plus. Il y a démesure entre les termes, et l’équation prend une autre dimension.

 

Une autre raison pour cette stratégie du non-pouvoir vient de la sagesse de "ceux d’en-bas". Ils ne disent pas aux autres ce qu’ils doivent faire, car ils savent qu’ils ne peuvent deviner ce que l’autre peut faire dans la position où il est. Ils savent qu’ils ont besoin de lui, - de vous, de moi, - mais ne présagent pas de la contribution originale que nous pourrions apporter au combat. De même qu’il faut refuser de déterminer unilatéralement et par avance ce que devrait être la contribution des plus démunis à la réciprocité à bâtir, de même il faut refuser de déterminer celle des autres. Dans toutes les histoires, les transmissions d’un acteur à l’autre ont cette générosité qui fait naître chez l’autre sa capacité à repenser et à fonder sa propre action. Les acteurs agissant ainsi librement porteront aussi bien l’action que son sens. Ils seront communicatifs, engageront d’autres personnes, engendreront des réseaux, - au lieu de sombrer dans la répétition ou la conformité à des plans prévus d’avance qui ne generent rien de nouveau.

 

Ne pas penser à la place de l’autre relève d’une éthique ou d’une sagesse difficile à atteindre. La tentation est grande devant tant de souffrances de prendre le pouvoir et d’imposer sa solution, de manifester de l’intolérance pour ceux qui ne se mobilisent pas, condamnant tel ou tel groupe ou personne comme responsable. Ce faisant, on ferme en l’autre cet espace de liberté intérieure où seul peut se jouer le choix entre le mépris de l’homme pour l’homme et l’indignation pour son semblable, où seuls peuvent naître la prise de conscience, l’apprentissage et l’action. Cet espace ne s’ouvre pas sous quelque pression que ce soit, mais dans la confiance que l’autre peut lui aussi s’indigner et dans une certaine tendresse de la part de celui qui vient tout ébranler. "Si nous avions pour les riches la patience, la persévérance que nous prétendons avoir pour les pauvres, si nous faisions le même effort pour les comprendre, je crois qu’il y aurait quelque chose de changé dans le monde. Nous-mêmes aimerions plus, nous nous engagerions plus et le monde changerait", écrivait et vivait le Père Joseph.

 

Ainsi quand on agit sans pouvoir, on est conduit à se libérer de tout modèle mécanique où les autres ne seraient que les pions d’une stratégie, et à profondément reconnaître que l’on n’est pas l’autre, que l’on ne connaît pas son expérience de vie ni son point de vue, en somme que l’on a profondément besoin de lui et qu’il est inutile de chercher à l’utiliser. Je crois que les gens qui vivent la misère, pour avoir payé le prix des incompréhensions, sont plus avancés que beaucoup d’entre nous dans ce domaine, sont même des maîtres en la matière. Combien de fois un de ces enfants rejetés par notre société du savoir ne m’a-t-il pas compris avant que je le comprenne, n’a-t-il pas saisi avant moi la nature d’un quiproquo, la source d’une incompréhension, n’a-t-il pas discrètement et sans arrogance donne une clé pour que je m’en rende compte ! Avais-je cette humilité à leur âge ?

 

Est-ce à dire qu’il faut constater la fragmentation du monde et l’impossibilité de réconcilier les points de vue, voire de comprendre celui de l’autre ? Qu’il faut pour être dans le ton du moment rejeter tous les universels comme autant d’impérialismes ? Au contraire, celui qui est enfermé hors de toute identité particulière, à part celle d’être un homme, ne peut que rappeler cette quête d’être toujours plus humain et nous sortir de la "trappe relativiste". Celui qui vit hors de toute sécurité ne peut que ranimer toutes ces institutions bâties pour libérer l’homme des arbitraires, des souffrances, et marquer une étape vers une démocratie toujours plus universelle.

 

3. Garder trace du chemin, apprendre ensemble.

 

 

Carnet de bord.

Ainsi, si l’action ne pourra être menée en suivant des plans rationels préétablis, s’il faudra vivre dans l’insécurité totale et la complexité de la liberté des autres, il lui reste pourtant une boussole, celle du refus du mépris de l’homme, et une sécurité, celle de la trace, du chemin parcouru. "Marcheur il n’y a pas de chemin seulement des sillages sur la mer", continue le poète Machado.

Mais comment faire pur garder cette trace des avancé es, si vite effacé es par le dé couragement ou le cynisme? La premiè re des dé marches des membres d’ATD Quart Monde est celle du carnet de bord. L’é crit quotidien recueille l’innatendu et permet d’opposer les faits observé s aux thé ories simplificatrices. L’homme est capable de percevoir et de contempler plus profondé ment qu’il n’est capable de rationaliser. La pratique de l’é criture personnelle permet de ne plus é liminer le vulné rable -- la misè re, et les ré actions face a la misè re -- du champ de la conscience. Une deuxiè me dé marche consiste a cré er les lieux de parole libre pour raconter les efforts. De tels lieux ne sont possible que dans un engagement commun, permettant de ne plus devoir se justifier, engagement à une meme finalite: l’é radication de la misè re. Cette parolene donne pas de lecon mais part des ré alites et de l’engagement, c’est a dire de l’action. Dans un domaine ou l’é chec est omnipré sent la recherche de l’action ré ussie (mais nul ne peut dé finir pour l’autre ce qu’est une ré ussite) est la clé pour dé passer la honte de tous face a l’é chec humain que represente la misè re. Son cortè ge de justifications, de culpabilité , de colè re et de dogmatismes laisse place a la fierte qui permet de dé crire l’action ré elle, de dé gager la "pensé e dans l’action" et les theories en usage au lieu des theories officielles, et finalement d’apprendre. Une fois ces deux conditions remplies, une finalité commune et un attachement a raconter ce qui s’est vé cu, de tels lieux de paroles mè nent a de vé ritables confrontations de points de vue, ou aucun n’est assujetti à l’autre, ou les dissonnances se font entendre et avec elles la tension vers l’harmonie, vers la cré ation d’un language commun.

 

Une telle pratique cré é une "culture d’histoires" ou chacun puise ses metaphores et ses modè les pour l’action selon les circonstances comme dans un repertoire, ré pertoire qui va s’enrichissant à mesure que l’acteur prend conscience qu’il vit d’autres histoires lui meme, qu’il n’applique pas mais invente en s’inspirant d’autres, qu’il devient auteur, c’est a dire qu’il prend lui meme les moyens de laisser trace et de raconter son chemin. Aprendre a observer, lire et raconter l’action au fur et a mesure est une methode. "Une methode qui n’est pas une methode, plutot une lecture intelligente du debat." dit Jean Andrieu dans le chapitre a propos du travail de Wresinski au Conseil Economique et Social. C’est voir l’action comme une histoire avec un grand H, c’est a dire un developpement, un itineraire, ou chacun et l’ensemble se transforme. C’est donc ne pas voir l’action comme une cible a atteindre, ou la fabrication d’un produit. Relire l’action periodiquement c’est mettre en scene tous les acteurs, c’est se representer leurs mondes, leurs logiques et leur liberte, comprendre ces mondes pour qu’ils se comprennent. Cette relecture permet la prise de conscience qu’on est soi mê me dependant des autres, et qu’on ne peut jamais rien imposer qui soit durable. On ne peut qu’amener une dissonnance, une ouverture, une opportunite d’apprentissage.

 

Croisé es de chemins et principes constants

La description des histoires reussies racontees de plusieurs points de vue permet de comparer avec des situations analogues qui n’ont pu sortir de l’impasse, et ainsi identifier des moments critiques de choix que nous avons appeles des croisees de chemins. Prendre conscience de ces croisees de chemin permet de comprendre que les autres acteurs ont aussi des choix à faire, des dilemmes a vivre. L’expression et la description de ces choix et de ces dilemmes permettent d’apprendre a identifier et creer les contextes ou ces choix apparaissent, comme des "mise en liberte", et donc des mise en mouvement ce qui est le but ultime de notre entreprise. Bien sur, faire apparaitre a quelqu’un ou a une organisation qu’ils font face a un choix ne garanti pas qu’ils agiront, mais rien ne peux jamais garantir que quelqu’un d’autre agira. Au contraire, rien de tel que de decider d’avance ce que les autres devront faire pour bloquer toute action reelle, c’est a dire toute invention d’action. Des l’instant ou la personne ou l’institution ne pense plus qu’il y a fatalite, mais au contraire qu’il y a choix et marge de liberte, la partie est gagnee. Le reste c’est "son affaire" comme dit Levinas. Cette approche amene a liberer les non pauvres comme les pauvres du sens de la fatalite.

 

Il semble cependant qu’il existe des "principes libé rateurs", axiomes et pratiques simples, indé pendantes du contexte, qui aident a cette mise en liberté . En voici quelques exemples tiré s des ré cits d’Artisans de Democratie:

- Vouloir le meilleur pour les plus demunis comme pour les autres; plus qu’une formule choc, c’est une necessite concrete pour reparer les souffrances et rompre avec la honte et la deshumanisation. C’est aussi une necessité pour ré veiller la dignité des non-pauvres qui finiraient par penser que derriere les actions pour des conditions minimales se trouvent des ê tres humains minimaux.

- Impossible de faire l’é conomie de l’engagement humain et du temps. En matiere de mobilisation ethique, aucun artifice, aucune communication sophistiquee, ne peut remplacer l’authenticite de l’engagement, le "face a face" avec la souffrance et les aspirations de personnes reelles, et le prix paye de partager leur vulnerabilité .

- Forger un language qui n’humile personne et pourtant dit la souffrance intolerable. Ces deux conditions sont né cessaires pour rompre le silence.

- Pour faire changer, aimer. Il est impossible d’amener quelqu’un ou quelque institution a se transformer sans ambition pour lui, sans estime dans ses capacites et ses valeurs, sans tendresse pour les changements douloureux qui s’annoncent. Il s’agit de liberer l’action de l’autre, son invention de l’action, et non pas prescrire ou imposer. Nul ne sait vraiment ce que l’autre peut faire. Seule cette generosite rend chaque nouvel acteur fondateur et inventeur de son action et de son sens, donc rayonnant et generateur de reseau.

 

 

 

 

 

 

 

Ainsi, alors que nous avons perdu la sé curité du plan d’action pré é tabli, nous dé couvrons la sécurité de regarder ré guliè rement ensemble le sillage dans la mer pour connaître la direction: la rigueur de l’action relue et questionnée. La question "Où en sommes nous ?", si elle est commune, si elle comprend aussi "Ou en somme nous, tous, ou en sont les plus dé munis?" est une brêche dans le non-sens, le silence et l’impasse entre les plus pauvres et les autres. Elle est une ouverture pour forger un langage commun, pour ne plus répéter les mêmes soupes populaires depuis des siècles, pour sortir de la relation mécanique et morte de bienfaiteur à obligé, dont on ne peut rien apprendre. Et chaque nouvelle étape de compréhension commune amène à entrevoir de nouveaux horizons, et à inventer de nouvelles actions et de nouveaux chemins vers une démocratie toujours plus approfondie, où la liberté de tous se mesure à la liberté du plus fragile, qui devient aussi le plus précieux.

 

 

 

References:

 

James Agee and Walter Evans, Let Us Now Praise Famous Men, Boston, Houghton Mifflin Company, 1941, (Ed. de 1988, p. xlvii).

 

Chris Argyris Knowledge for Action Jossey-Bass Publishers, San Francisco, 1993

 

Albert Camus, Le premier homme, Paris, Gallimard, 1994.

 

Emmanuel Levinas, Ethique et Infini, Paris, Fayard, 1982.

 

Edgar Morin, "De la complexite: complexus" dans Les theories de la complexite autour de l’oeuvre d’Henri?" Colloque de Cerisie 1964 sous la direction de F. Fogelmansoulie, Paris, Le Seuil, 1991.

 

Jona Rosenfeld et Bruno Tardieu, Artisans de démocratie. De l’impasse à la réciprocité : comment forger l’alliance entre les plus démunis et la société, Paris, éd. de l’Atelier/Quart Monde, 1998.

 

Donald A. Schön, The Reflective practitioner: how professionals think on action, New York, Basic Books, 1983.

 

Donald A. Schon and Martin Rein, Frame Reflexion, Toward the Resolution of Intractable Policy Controversy, Basic Books, New York, 1996, p. 41.

 

Bruno Tardieu, "Including the Excluded Poor in Democracy: Constructing Dialogue Between All Parents and the School System", Working Paper Series, Center for European Studies, Harvard University, 1997

 

Bruno Tardieu, "Computer as Community Memory: How People in Very Poor Neighborhoods Made a Computer their Own" dans High Technoogy and Low Income Communities. Prospect for the Positive Use of Advanced Information Technology. Donald A. Schon, Bish Sanyal, et William J. Mitchell, Cambridge, MIT Press, 1998.

 

Joseph Wresinski, Les Pauvres sont l’Eglise, Paris, Le Centurion, 1983.

 

Joseph Wresinski, Heureux vous les pauvres, Paris, Cana, 1984.

 

Joseph Wresinski, interview, cassette audio, (Collection "Les grands temoins de notre temps") Malesherbes-Publications, 1987.

 

Joseph Wresinski, "Les plus pauvres, révélateurs de l’indivisibilité des Droits de l’Homme", dans 1989. Les Droits de l’Homme en questions, (Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme), Paris, La Documentation française, 1989.

 

Joseph Wresinski, Une lumière contre l’intolérable, (Choix de textes), Paris, éd. de l’Atelier, 1994.

 

 

 

 

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