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Texte C. Roig

Un document du programme européen M.C.X./A.P.C.

 

ARGUMENTATION, RHETORIQUE ET POLITIQUE
(* Cette étude a été initialement publiée dans "L'Année Sociologique", 1994, vol. 44 p. 209-241. Le Programme Européen MCX remercie ici les responsables de cette revue et son éditeur, les PUF, Paris, de leur accord de reproduction sur le site MCX-3 / Argumentation)

Charles ROIG

A la mémoire de Kenneth BURKE (1897-1993)

RESUME : Les rapports entre argumentation et politique sont définis par une rhétorique rénovée en tant qu'étude heuristique des formes langagières au niveau transphrastique du discours et du texte dans une situation de communication plus ou moins complexe. Ce schème conceptuel organisé par des logiques "souples" ou des grammaires textologiques inspirées par les travaux de Kenneth Burke, permet d'atteindre une meilleure compréhension des évolutions et des adaptations qui se font dans une "zone intermédiaire", quelque peu obscure, des langages qui orientent la vie politique et institutionnelle en y introduisant des possibilités de création, d'invention, d'agencement ou de correction des actions symboliques impliquées. En bref, notre hypothèse est qu'un substrat rhétorique stable serait un facteur déterminant dans l'actualisation des politiques comme dans le renforcement des intégrations régionales telle que l'Union européenne, et cela dans des environnements changeants ou perturbés.

ABSTRACT : This essay is inspired by the ideas of Kenneth Burke who wrote in his introduction to A Rhetoric of Motives (1950) : "Besides this job of reclamation [concerning a rhetorical motive often not recognized], we also seek to develop our subject beyond the traditional bounds of rhetoric. There is an intermediate area of expression that is not wholly deliberate, yet not wholly unconscious. It lies midway between aimless utterance and speech directly purposive". I chose to call this intermediate area of languages a rhetorical substratum and to interpret it as a linguistic form, always present in all expressions by way of discourse or text, giving rise to debate and controversies, from constitutional principles to parliamentary, judicial, administrative, and diplomatic procedures. This substratum operates as a process of adaptation of the meaning of words and of the diversification of specialized languages in view of satisfying the necessary temporal adjustment of the interface constituted by semantics and pragmatics, to a changing context. This represents a type of symbolic action, the product of which is a patterning of human relations and a way of dealing with indeterminacy and uncertainty. I have attempted to illustrate and explain this complex process by interpreting textual data related to the development of political modernity in some nation states as well as in modern regional organizations such as the European Union.

Nous définissons la rhétorique comme un cadre de pensée pour une argumentation efficace dans une situation de communication donnée. Nous inspirant des travaux de Kenneth Burke, notre objectif est de montrer en quoi la politique, au sens le plus général, est un domaine privilégié pour cette action verbale et textuelle susceptible de susciter des réponses collectives sous forme d'effets de messages et d'effets de réseaux suivant des temporalités contraignantes ou adaptables. La rhétorique étant concomitante à l'entrée du peuple dans le gouvernement de la cité, il nous appartiendra de reconstruire rétrospectivement les principaux composants de ses fonctions actuelles, puis de montrer en quoi et comment cette nouvelle conception de l'action symbolique permet de définir un substrat rhétorique du langage politique en tant que moteur de l'adaptation des institutions étatiques mais aussi de la constitution des intégrations régionales telles que la Communauté ou Union Européenne.

1. La rhétorique comme cadre de pensée, d'argumentation et d'action symbolique

Nombreuses sont les disciplines qui se donnent pour objet de répondre à un besoin d'interprétation et de compréhension des discours et des textes porteurs d'informations sur les relations humaines. Citons l'analyse de discours, l'idéologie, la communication, la sociolinguistique, l'herméneutique, l'interprétation, la symbolique, la pragmatique, etc. Les nouvelles rhétoriques ou néorhétoriques ont leur place dans ce mouvement dont le but global est l'élaboration d'une théorie du langage, de ses utilisations et de ses fonctions. A cet égard, elles s'inscrivent contre "l'ideal cartésien d'une connaissance évidente, universellement applicable". "Le choix d'un mode d'expression, s'il n'est pas arbitraire... est influencé par des raisons qui relèvent de la dialectique et de la rhétorique". Ainsi en est-il de "toute activité spirituelle qui se situe entre le nécessaire et l'arbitraire" (Perelman, 1977 : 175). Encore faut-il des points de repère pour donner un sens à cette démarche heuristique. Les notions de règle et d'écart par rapport à cette règle sont fondamentales à cet égard, à condition d'être perçues par le récepteur et cela grâce à des marques et à un rapport avec un invariant, compte tenu des opérations affectant l'information par adjonction ou suppression, ou l'ordre linéaire des unités composantes (Dubois et al, 1970 : 45). Les conceptions américaines sont présentées par V. Florescu (1982 : 177 sq) comme orientées vers l'histoire de la rhétorique, l'argumentation, la communication et la critique littéraire. C'est dans ce cadre général, à peine esquissé, que nous situons la conjonction entre la gnoséologie, la linguistique et la communication, qui constituera l'armature de notre propre interprétation.

La dialectique est une modalité de la catachrèse de l'ironie que nous privilégions suivant les travaux de K. Burke (1945 : 33 sq; Roig : 1977 : 92 sq) car elle se présente comme une exploitation constructive de la négation. Cet auteur place en effet au début de sa recherche sur la symbolique la substance dialectique - que nous préférons appeler "dialectique des perspectives ou des qualités spatio-temporelles et téléologiques" - laquelle traite des "motifs" langagiers comme d'une "seconde nature" de l'homme placé dans un réseau de communication où il est à la fois "lui-même" et "en situation". Telle est la prémisse de "l'analyse dramatistique des motifs" conduisant à une investigation des profondeurs des langages où le locuteur, dans ses pensées, ses discours et ses écrits, peut se considérer à la fois comme "actif" et "agi"; c'est-à-dire dans ses propres termes ou dans les termes des autres; se sentir ainsi identique ou différent, en accord ou en opposition; dans un ordre transcendental universaliste ou naturel subordonné (status ou actus). Cette rhétorique efface le réductionnisme du principe de non contradiction et montre que constituer la contradiction en objet de recherche n'est nullement contradictoire mais révélateur et créateur si on admet, selon K. Burke, "une zone intermédiaire d'expression qui n'est pas entièrement délibérée sans être pour autant totalement inconsciente. Elle est à mi-chemin entre l'énonciation sans objet et le discours avec un but direct" (1950 : xiii). C'est dans ces conditions que l'auteur est amené à élaborer une rhétorique et une grammaire fondées sur la notion de motif, sorte d'unité de base des langages en tant qu'actions symboliques, et élément constitutif d'un ensemble organisé. Une incitation de type catachrèse de synecdoque le conduisit à rechercher la nature de cet ensemble. C'est l'étape où apparaît la complexité de l'opération car ces motifs sont l'expression de perspectives diverses. Un motif admis comme raison par une école de pensée, devient pure rationalisation d'un choix intéressé pour une autre école; ce qui amène à considérer le motif comme le produit de l'appartenance à un groupe où l'effet de réseau conduit à une mystification qui est une autre forme de rationalisation "idéologique". Le motif est aussi fortement inspiré par des croyances relatives à ce qui est gratifiant ou pénalisant, à ce qui est bien ou mal : c'est une perspective éthique qui prévaut alors. Le motif est donc un élément organisateur et constructif de cette partie intermédiaire et obscure des langages qui exprime l'orientation de notre pensée; il exprime un rapport entre les usages de ces langages et les relations humaines; mais ce rapport est si complexe qu'il ne peut que déboucher sur des problématiques et sur de nouvelles rétrospections, et c'est en ce sens qu'il convient d'interpréter également notre expression de "terme motivant". Dans tous les cas, ce ne sont métaphoriquement que des balises permettant de déceler une complexité dans ce qui n'est en apparence qu'arbitraire, hasard ou chaos.

La grammaire burkienne est à cet égard un terme motivant en vue d'organiser les motifs eux-mêmes et l'on admet, par hypothèse, qu'il existe un ensemble de principes ou de règles que nous qualifions de "souples" et qui permettent de générer des terminologies pour parler de ce que les actions humaines, et notamment la politique, ont de spécifique. Grammaires des motifs, des substances, des cas et autres : autant de systèmes de règles qui permettent d'organiser des fractions de langages en unités de sens.

La rhétorique burkienne se donne pour objet l'"adresse" en tant qu'elle met en rapport un "moi" et un "vous" ou un "autre". Elle intègre donc dans les classifications possibles les aspects partisans privilégiant "la manière dont les individus sont en désaccord les uns avec les autres, ou s'identifient à des groupes eux-mêmes plus ou moins en désaccord les uns avec les autres".

Autre rétrospection dans l'organisation langagière : le symbolisme qui traite les symboles au niveau des individus considérés dans leur unicité et dans une optique psychologique et surtout psychanalytique, encore que cette perspective, qui ne donna lieu à aucun ouvrage, apparaisse comme très problématique tant il est vrai que tout individu est "consubstantiel" à beaucoup d'autres sur le plan des principes et des caractéristiques qu'ils partagent.

Il nous faut insister maintenant sur un point fondamental concernant la complexité des langages : il s'agit du rapport que peuvent entretenir de telles grammaires textologiques avec les grammaires structurelles ou syntaxes qui définissent la "compétence" selon N. Chomsky dont le rôle est analogue à celui de la "langue" chez Saussure". Il ne suffit pas de les opposer comme deux rationalisations contradictoires mais de faire ressortir à la fois leur autonomie et leur complémentarité dans le développement des langages. En ce sens, la linguistique constitue à notre point de vue un apport fondamental en permettant de circonscrire et de déterminer cette zone intermédiaire où règnent l'indétermination et l'ambiguïté qu'il convient de transformer en une potentialité de sens, or cela n'est possible que par rapport à un référent déterminé et relativement précis. J'ai essayé de présenter cette approche de la manière suivante (Roig, 1993 : 115 sq).

Tout langage a pour objectif la gestion d'une interface qu'il construit avec ce qui est perçu comme hors de lui-même : choses, objets, réalité, idées, autres langages, etc... Cette gestion, dynamique et catachrésique par définition, prend appui sur deux constructions langagières qui font appel à deux types de règles. La première est la récursivité phrastique c'est-à-dire "la propriété de ce qui peut être répété de manière infinie" et "qui est une propriété essentielle de la grammaire générative" (Dictionnaire de linguistique", Larousse, 1973). Dans son expression la plus simple, au niveau des structures profondes, cette récursivité prend la forme de règles syntaxiques concernant les relations entre syntagmes nominaux (SN) et syntagmes verbaux (SV) permettant de donner aux phrases un tour logique de type sujet-prédicat : exemple : P Æ SN + SV; SN Æ Article + N; SV Æ Verbe + SN; etc...(Chomsky, 1957, 1969 : Ch. 4). Les phrases constituent ainsi l'élément constant, la trame permanente de chaque langage; elles assurent une structure formelle au discours et garantissent sa permanence en tant que discours perçu comme tel grâce à ses éléments répétés indéfiniment (la syntaxe) qui actualisent une compétence de nature neuro-physiologique, et cela par rapport à la performance qui renvoie à la sémantique et à la pragmatique. L'équivoque surgit lorsque l'on essaye de réduire tous les aspects du discours à la compétence jugée plus fondamentale et scientifique par rapport aux divers composants de la performance et cela par un jeu de "transformations". "L'idée fondamentale, écrit Chomsky (1980 : 144, 180-181), est que les structures de surface sont formées au moins de deux types de règles : des règles de base qui génèrent des représentations de la structure de la phrase abstraite; et des règles de transformation qui changent des éléments ou réarrangent les structures pour donner les structures de surface". Or, l'opération qui aboutit à la création de sens et au produit final qu'est le discours, est d'une tout autre ampleur, ce que reconnaît d'ailleurs l'auteur lorsqu'il parle de "systèmes cognitifs" faisant partie d'une "connaissance du langage" définie en termes généraux (non scientifiques) : les "soi-disant sciences cognitives", tout comme les "principes, règles, systèmes de représentation, schèmes, modes de fonctionnement et d'intégration, etc..." lesquels ne sont pas réductibles à des transformations formelles d'une "structure innée substantielle".

Dans les grammaires cognitives textologiques la notion de règle subsiste mais elle n'est pas la formulation d'une récursivité formelle d'un élément de base. Elle rend compte au contraire d'une répétition qui admet des exceptions et des déviances en tant que composants d'une grammaire souple apte à traiter des informations produites par des règles variables admettant des saillances, des changements, des corrections et des occultations constitutives de sens et relevant tout autant d'une possible "structure innée substantielle" de l'esprit humain mais qui serait d'un autre ordre.

Une définition de la réécriture selon J. Borges (Lafon, 1990 : 12) nous paraît particulièrement éclairante à cet égard : "Réécriture. Le lecteur a droit à plusieurs états successifs du même texte, états qui se distinguent non seulement par quelques variantes, mais par des différences parfois considérables dans le contenu, la forme, voire l'intention et les dimensions". Ainsi s'explique que contrairement à la conception structuraliste il ne peut exister une seule grammaire qui serait considérée suivant certains critères comme la meilleure théorie d'une langue; bien au contraire, la textologie admet de multiples grammaticalisations exprimant l'organisation de langages spécialisés par focalisation sur des objets, des idées, des thèmes particuliers suscités, sélectionnés ou "réveillés" à un moment donné. C'est ce que permet la rhétorique en rejetant tout réductionnisme langagier, afin de favoriser l'argumentation par addition de touches nouvelles. Un maître-texte d'origine est ainsi précisé par étapes successives grâce à l'emploi de modificateurs : ce que l'on pourrait considérer comme la logique de la découverte rhétorique qui débouche sur de nombreuses opérations déjà esquissées et que nous ne pouvons que rappeler ou évoquer.

Parmi ces opérations les classifications fonctionnelles occupent une place centrale: il s'agit des formes obligées de l'argumentation que révèlent les rétrospections textuelles. Les particularités qui distinguent les tropes en sont un exemple que la catachrèse permet de toujours réécrire. Nous voudrions rappeler la conception "réaliste" qu'en donne K. Burke (V. Roig, 1977 : 110 sq) : la métaphore-perspective permet de parler de A en termes de B; la métonymie-réduction s'applique au langage scientifique qui procède par formalisation et par distanciation à l'égard du réel; la synecdoque-représentation joue un rôle de globalisation symbolique, créant des termes motivants tels en politique : le contrat social, le commonwealth, la volonté générale, la république, la nation, etc...; l'ironie-dialectique vise à reconstituer la totalité du discours humain dans un processus parlementaire ordonné.

Cette forme d'ironie nous conduit à une autre classification apparentée à la grammaire des cas qui est à la fois l'aboutissement ultime de la rétrospection textuelle et le passage obligé de tout discours ou texte sur les relations humaines. Il s'agit d'une quinte de termes fondamentaux constituant une métaphore théâtrale : Acte, Scène, Agent, Instrument, But. "Nous devrions les appeler les formes nécessaires du parler sur l'expérience". Ces termes permettent de traiter la complexité de celle-ci non seulement en tant que "formes" mais aussi en tant que transformations c'est-à-dire en tant que formules permettant la transition d'une forme à une autre. Ainsi, la scène exprimée en terme d'agent devient le facteur déterminant d'une perspective "matérialiste"; l'instrument exprimé en termes d'acte permet d'interpréter le vote comme instrument de pouvoir pour les politiciens; l'acte exprimé en termes d'agent conduit à l'idée de légitimité ou de légitimation fondée sur les propriétés de l'agent; le but exprimé en termes de scène débouche sur la sphère des mondes possibles ou fictifs : l'Age d'Or, le Millénarisme, le "rêve américain", l'"âme russe", les "-ismes" en général. Ces transformations exemplaires sont les référents signifiants, non structurels, des argumentations, assertions, dubitations, conjectures, ainsi que de tout processus métaphoriquement de "surface" par lequel se construit le discours ou le texte.

D'autres classifications fonctionnelles méritent d'être mentionnées; par exemple, celle entre les règnes ou sphères discursives : le règne naturel des choses tangibles et visibles; le règne verbal des langages sur eux-mêmes comme les grammaires, la rhétorique, la logique, la poétique, etc; le règne sociopolitique des relations humaines; enfin la sphère surnaturelle où peuvent être transférés les termes empruntés aux règnes séculiers afin de leur conférer une transcendance qu'ils manifestent lorsqu'ils sont rapatriés dans leur règne d'origine : le droit divin peut ainsi devenir droit naturel puis droits de l'homme.

Ces classifications peuvent être approfondies et conduire à d'autres opérations plus fondamentales. C'est le cas des qualités langagières considérées comme ressources de base activables par des opérateurs primordiaux aptes à transformer des qualités potentielles (symbolicité, interprétabilité, spécialisation, réflexibilité, projectibilité-prédictibilité) en connaissances exprimables dans un langage déterminé par analogie, négation, continuité, temporalité et ouverture. Nous considérons ces opérations comme la base de nombreuses réécritures politiques, elles-mêmes à l'origine de divers substrats rhétoriques de langages politiques divergents. C'est le cas de la séparation politique des pouvoirs telle qu'elle est élaborée par Machiavel dans les Discorsi par une critique des modèles de l'Antiquité en vue de réunir des pouvoirs sociaux institués (Prince, Grands, Peuple) afin qu'ils puissent se surveiller les uns les autres. Locke rationalise ce modèle (législatif, exécutif, judiciaire) en interprétant la constitution anglaise née de la révolution de 1688. Montesquieu lui donne valeur de théorie politique (que Madison présentera comme la création d'une "science de la politique"). La déclaration française des droits de l'homme lui confère une valeur juridique en tant que garantie des libertés individuelles. La répartition du thème plus les modificateurs sont déterminants dans tous ces textes où la réécriture permet de renforcer dans le temps l'idée de départ en l'intégrant dans des schèmes motivants de plus en plus efficaces pour la création de réseaux politiques. Nous pouvons formuler à cet égard une règle de construction dramatistique (au sens de K. Burke) qui s'énoncerait : Domination de la Scène (Machiavel), puis passage à une domination de l'Acte (séparation des pouvoirs) impliquant un Acteur (Commonwealth, Nation) et un but (la liberté). A un autre niveau on peut déceler des rapports d'activation plus fondamentaux des ressources du langage : négation d'entités particularisées par spécialisation (formes de gouvernement de l'Antiquité, absolutisme royal); ouverture de l'interprétation de textes sacrés (anecdotes bibliques); réflexibilité et projection normative, par analogie et continuité, de nouvelles formes politiques (séparation des pouvoirs, libertés, société civile) (Roig, 1993 : 148 sq, 181 sq).

L'ironie à la fois dialectique et négatrice n'est pas absente de cette modélisation rhétorique. Hume, qui adhère à la conception scientifique de la politique, émet un jugement réservé à l'égard de la séparation des pouvoirs qu'il subordonne à l'autorité centrale sans laquelle la société civile ne saurait exister et c'est donc cette autorité qui doit l'emporter en cas de conflit avec la sauvegarde des libertés : c'est la primauté de la prérogative royale qui est ainsi réaffirmée. Kant va jusqu'à faire de la séparation des pouvoirs un simple attribut de la monarchie éclairée qui a intérêt à développer l'usage public de la raison chez les sujets. Ces réécritures disjonctives de la séparation des pouvoirs doivent être traitées comme les signes de l'émergence de grammaires politiques originales, prémisses de nouveaux substrats rhétoriques de la politique, et intégrées comme telles dans la modélisation esquissée ci-dessus.

Un autre cas mérite d'être signalé : celui où la modélisation rhétorique de la politique se fait modélisation littéraire. C'est le cas de la Russie de Gogol à Soljénitsyne. On conçoit que dans les pays où la tradition autocratique bureaucratique militaire jointe à la censure et à la répression, toute culture, toute pensée politiques autonomes et publiques aient été annihilées ou occultées. Réduites à un état latent, elles doivent être reconstituées à partir d'autres moyens d'expression et, notamment, les présentations et les commentaires qui accompagnent les narrations littéraires et qui donnent un sens politique aux substrats rhétoriques et stylistiques de ces oeuvres. C'est une constante (et une réécriture toujours renouvelée) de la pensée russe que le dénigrement des influences culturelles occidentales ("européennes") qui pourtant s'imposent à elle (serait-ce sous la forme du bolchévisme). Face à la tradition, la modernité apparaît comme une perversion. Le référentiel littéraire érige en termes motivants la communauté, la mystique, la vie rurale qui sont jugées incompatibles avec l'individualisme, l'économisme, le socialisme, issus d'un monde bourgeois toujours critiqué même s'il est imité. Il est intéressant de constater la permanence de ces thèmes même sous le régime communiste, sa valorisation dans les écrits des politiciens de la Pérestroïka, ses effets dans la Russie actuelle. Le "vide politique russe" prend alors une signification toute particulière et profonde qui s'inscrit dans une action symbolique indépendante des institutions politiques, et de ce fait accessible principalement à une rhétorique heuristique en quête d'effets de messages et d'effets de réseaux changeants et donc imprévisibles (Roig, 1993 : 297-312).

2. Le traitement de la complexité politique (I) : le substrat rhétorique instrument d'adaptation des institutions étatiques

Les Etats dont on peut considérer qu'ils se sont le mieux adaptés à la modernité politique l'ont fait en s'appuyant sur deux "piliers" symboliques qu'il est essentiel de distinguer pour comprendre leur fonctionnement et leur degré de réussite. Le premier pilier est constitué par les institutions officielles telles qu'elles sont organisées par les constitutions et relevant d'un langage juridique stabilisé en un état de droit lui-même fondé sur une logique souple mais ordonnée (Toulmin, 1958). Le second pilier est moins apparent car il relève principalement de règles et de pratiques discursives ponctuelles souvent sous-entendues ou occultées, qui appartiennent à cette zone intermédiaire et obscure des langages qui ont la qualité d'être plus adaptables aux diverses circonstances et temporalités que ne le sont les institutions et le droit. Ces langages relèvent d'un substrat rhétorique propre à chaque expérience politique qui détermine un type de relations humaines. Nous l'envisagerons successivement en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en France.

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Le substrat rhétorique de la constitution non écrite de la Grande-Bretagne est le plus frappant. On sait que cette formule institutionnelle fut rationalisée par des auteurs comme Locke, Hume, Bagehot, etc... mais nous retiendrons pour conclure les critiques de J. Bentham qui sont un traité classique en la matière.

La monarchie modérée à l'anglaise est fondée depuis Locke sur une catachrèse de synecdoque où l'unité du pays est représentée par l'unité physique d'un monarque. "La difficulté qu'il y a à expliquer le processus de gouvernement réside dans le fait qu'il dépend tellement de relations intangibles qui sont plus facilement ressenties qu'analysées. Cela est particulièrement vrai de la Couronne" (Jennings, 1971 : 113). Il est facile d'exagérer les compétences de la monarchie sur un plan légal; il est aussi aisé de les minimiser face au cabinet et au Parlement. Suivant la tradition, le roi est tout en principe alors qu'il n'est rien ou peu en pratique, de là résulte qu'il ne peut mal faire. Au niveau des principes où se situe le substrat rhétorique le roi est investi par la loi divine comme par la loi humaine de pouvoirs absolus et sacrés. La prérogative royale reste entière : il est seul législateur; mais la fonction législative effective est exercée par le cabinet, le Parlement et le Peuple. Il est propriétaire de toutes les terres du pays mais il ne saurait déposséder quiconque de la moindre parcelle sans se conformer à la législation en vigueur. Il a le pouvoir suprême de juger mais il ne peut l'exercer que par l'intermédiaire de juges indépendants.Le monarque a finalement une double nature : en tant que corps naturel il est identique aux autres humains : il procrée, souffre, vieillit, meurt; en tant que corps politique et mystique il est placé au-dessus des humains qu'il représente. La signification symbolique de cette dualité pour l'unité du pays et du Commonwealth n'est pas une fiction négligeable (Allen, 1834 : 26 sq).

Ainsi, la vie politique du pays s'est construite par interprétation et transferts de compétences à des organes qui, de conseils de la Couronne, sont devenus des pouvoirs de décision représentatifs car élus par le peuple, donnant naissance à un gouvernement de parti majoritaire avec son propre chef, etc... Après la catachrèse de synecdoque mais en combinaison avec elle, s'impose donc un principe d'interprétation fondé sur l'ironie-dialectique qui a permis la transition démocratique. Les pouvoirs de principe de ce souverain suprême apparaissent dès lors paradoxalement comme résiduels et ponctuels : droit de nommer tel Premier Ministre, tels autres ministres, tels ambassadeurs, tels juges qui appliquent la Common Law, etc...; droit enfin de convoquer et de dissoudre le Parlement. Son moyen d'action le plus efficace est certainement l'influence dont il dispose dans les sphères du pouvoir effectif en raison de l'expérience et de la connaissance qu'il en a, et qui viennent s'ajouter à la capacité rhétorique que confère le cérémonial royal.

C'est ici qu'intervient Bentham et son fameux Traité des sophismes politiques (1824, 1971 : Introduction, ch. VIII) qui est la première description systématique du substrat rhétorique à l'oeuvre dans l'usage des langages politiques. "Sophisme (Fallacy) s'applique au discours de toute forme considéré comme ayant une tendance, intentionnelle ou non, à devenir la cause de l'adoption d'une opinion erronée, ou, au moyen de quelque opinion erronée, déjà admise, d'engager ou de continuer une orientation pernicieuse d'une action". Les arguments recensés font appel aux motifs suivants : modestie, superstition, amitié, peur, haine, envie, repos, faiblesse d'esprit, orgueil, jugement, imagination. Les sophismes sont classés suivant quatre termes-clés : l'autorité (l'argument d'autorité), le danger (l'argument de défense), l'ajournement (l'argument de temporalisation), la confusion (l'argument de la manipulation). Au niveau des langages, "la formule utilisée est uniformément la même, elle consiste à éviter la question débattue en substituant des termes généraux et ambigus aux termes clairs et particuliers. Dans d'autres sophismes, l'argument avancé est généralement non pertinent bien que comportant une argumentation de quelque sorte. Dans ces sophismes, il n'y a pas d'argument du tout, il n'y a que des mots et des voix et rien d'autre". Dernière étape dans cette exploration de la zone d'ombre : la rhétorique de la corruption, "lorsqu'elle est obligée de s'élever dans l'échelle des généralisations, de planer dans la sphère du flou,... rend capable de confondre la pensée avec la pensée qui confond".

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Aux Etats-Unis, une constitution écrite, une séparation des pouvoirs plus efficace ont généré des substrats rhétoriques différents pour réaliser des objectifs politiques similaires à l'échelle de chacun des pouvoirs. La connotation péjorative étant moins prononcée.

Pour K. Burke (1945 : 341 sq), une constitution en général est une "substance et, en tant que telle, elle est un ensemble de motifs". "Une constitution légale est un acte ou un ensemble d'actes (ou réalisations) fait par des agents (tels les gouvernants, les magistrats ou autres personnes représentatives) et destiné (but) à servir de terrain motivationnel (scène) pour les actions subséquentes, étant ainsi un moyen (instrument) pour modeler les relations humaines".

Cette définition renvoie à un substrat rhétorique que l'auteur expose comme suit. "Une constitution est un 'calcul de motifs' nécessairement très limité, elle ne peut servir que de base de référence, devant les cours de justice, au jugement d'actes dont la motivation est plus large ou plus riche". Le texte constitutionnel devient alors une fiction et la "constitution-sous-la-constitution" [Constitution-beneath-the-Constitution] (1945 : 373) apparaît comme la reconstitution des comportements humains à partir d'un substrat rhétorique constitué de "principes" décrétant des "substances" c'est-à-dire des motifs. C'est ainsi que l'on parvient à la formulation du "principe du conflit entre les principes" que doivent trancher les différents pouvoirs. L'histoire de la Cour Suprême a été l'histoire des changements de choix en ce qui concerne la hiérarchie des "souhaits" ou des "voeux" constitutionnels en vue de parvenir à une décision quant à celui qui devait recevoir un traitement préférentiel, car, "pour le meilleur et pour le pire, il n'y a rien dans notre constitution égalitaire qui établisse une telle échelle une fois pour toutes". Ainsi se manifeste l'organe judiciaire en tant que pouvoir intervenant de par la constitution mais hors d'elle dans des domaines intéressant le fonctionnement du système fédéral, les pouvoirs du Président, les pratiques commerciales, les droits des minorités, etc. (Padover, 1968 : 97 sq).

En tant que chef de l'exécutif élu et que chef de parti, le Président est aussi contraint de trouver des actions qui soient la "résultante heureuse de tous ces motifs contradictoires". "Un slogan en tant que motif sert ici soit en tant que titre ancestral honnête dont descendraient des politiques spécifiques, soit en tant que dérive rhétorique qui donne à tout le moins l'apparence d'une substance". Nous voici renvoyés aux sophismes de Bentham dans un cadre politique différent à propos duquel K. Burke assimile "la rhétorique politique à une prière séculière". Signalons à cet égard les développements récents de la politique et de la "télécratie" qui, en tant qu'effets de réseaux, confèrent aux candidats le nouveau pouvoir de la parole directe avec les électeurs potentiels. Le substrat rhétorique de la politique se trouve alors renforcé par une dramatisation spectaculaire qui peut favoriser une meilleure information mais aussi la plaisanterie mystificatrice ou encore la délation. Il se pourrait que dans ce nouvel espace ouvert au substrat rhétorique de la politique se développe "le spectre d'un gouvernement fonctionnant à coup de plébiscites fièvreux - un procédé amusant, manipulable et vulgarisateur - qui pourrait anéantir l'essence même de la démocratie parlementaire" et qui déjà porte atteinte au "quatrième pouvoir", celui de la presse écrite et de l'information critique (article in Courrier International, n° 120, 1993 : 9-11).

Le Congrès est un pouvoir législatif et financier puissant à quoi s'ajoute l'institution du lobbying qui lui permet de coordonner les décisions politiques et les programmes des acteurs économiques. Dès 1908, A.F. Bentley montra une utilisation spécifique du substrat rhétorique pouvant servir, dans la tradition américaine de la science politique, à étendre le langage politique jusqu'à y intégrer l'action des partis et des groupes de pression situés hors constitution. Il s'agissait pour lui de démontrer "scientifiquement" qu'il fallait franchir les limites d'institutions dépassées et adopter une nouvelle vision, qui est aussi une action symbolique, suivant laquelle "la société elle-même n'est rien d'autre que le complexe de groupes qui la composent" et qui l'orientent par leurs activités compétitives ou conflictuelles exprimées au niveau politique (Taylor, 1957 : 8). Cette rhétorique ouverte sur les "lois" du marché, plus que jamais d'actualité, est à l'opposé de la rhétorique politique de la France dominée par un principe d'unité et d'indivisibilité que les intérêts privés parcellaires ne peuvent que pervertir et corrompre, du moins "en principe". Cette différence notable et informative méritait d'être signalée.

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Le substrat rhétorique de la politique française s'exprime par le changement des constitutions et le renouvellement répété des régimes politiques qui se succèdent comme autant de modificateurs destinés à instaurer ou à restaurer un ordre à la fois juste et efficace toujours promis, jamais atteint, et qu'il faut bien situer dans le champ des conflits de principes entre lesquels aucune hiérarchie n'a pu être instaurée. Nous donnons d'emblée deux illustrations de cette tradition: dès la fin du XVIIIème siècle, elles se révèlent prophétiques et prémonitoires concernant le nouvel ordre rhétorique.

Dans son dernier discours prononcé le 8 thermidor An II (juillet 1794), Robespierre (1958, III : 192) lance cet avertissement : "Laissez flotter un moment les rênes de la révolution, vous verrez le despotisme militaire s'en emparer, et le chef des factions renverser la représentation nationale avilie. Un siècle de guerre civile et de calamités désolera notre patrie, et nous périrons de n'avoir pas voulu saisir un moment marqué dans l'histoire des hommes pour fonder la liberté". Ironie que cette affirmation d'un principe de liberté qui était déjà une fiction.

Quelques années plus tard, : "Sieyès a compris cela : il aperçoit à l'horizon les deux spectres qui, depuis dix ans, ont hanté tous les gouvernements de la France, l'anarchie légale et le despotisme instable : pour conjurer ces deux revenants, il a trouvé une formule magique; désormais "le pouvoir viendra d'en haut et la confiance d'en bas". Ironie d'une formule magique qui inverse l'idée de représentation que ce même auteur avait défendue dès 1789 (V. Taine, 1891 : 136).

Le tournant politique qui marque les années 1870-1877 confère une réalité dramatique en même temps que dialectique au substrat rhétorique qui se révèle être la seule constante de la vie politique française. En bref, l'Empire fondé sur une légitimité héréditaire et militaire s'est effondré; la Commune de Paris en quête d'une légitimité populaire fondée sur le patriotisme a été écrasée; ont été élus une Assemblée et un Sénat avec une majorité monarchiste décidée à restaurer une légitimité monarchique traditionnelle, mais les divisions de cette majorité laissent cependant un espoir aux parlementaires républicains.

Le substrat rhétorique devient alors la politique tout court; il se manifeste dans une argumentation qui tient cependant le plus grand compte des rapports de force existant entre les tenants des trois légitimités et dont témoignent les textes suivants. En 1872, le "commis voyageur de la République", le tribun Gambetta réclame dans un discours remarqué la dissolution de l'Assemblée devenue non représentative "suite à la venue et (à) la montée d'une nouvelle couche sociale". Les élections municipales de 1874 sont alors interprétées comme un véritable plébiscite des Français en faveur de la République.

A l'autre extrémité de l'échiquier politique, le discret Comte de Chambord publie un manifeste royaliste le 2 Juillet 1874. On y lit : "Chacune des révolutions survenues depuis quatre-vingts ans, a été une démonstration éclatante du tempérament monarchique du pays. La France a besoin de la royauté. Ma naissance m'a fait votre roi... Non, la Monarchie française et chrétienne est, dans son essence même, une monarchie tempérée qui n'a rien à emprunter à ces gouvernements d'aventure qui promettent l'âge d'or, et conduisent aux abîmes. Cette monarchie tempérée comporte l'existence de deux chambres, dont l'une est nommée par le Souverain dans des catégories déterminées, et l'autre par la nation, selon le mode de suffrage réglé par la loi" (V. Brunetière, 1901 : 67). Il s'agit de convaincre que la notion de monarchie absolue est abandonnée.

Troisième acteur, A. Thiers décide de lever l'étendard de la légitimité parlementaire. Dans une lettre de 1872 à Casimir-Périer (V. Halévy, 1921 : 466-467), il prend pour cible Gambetta et "cette tourbe révolutionnaire qui s'appelait républicains sous la monarchie, qui s'appelle radicaux sous la république, n'étant jamais contente de rien... J'ai combattu ces gens-là toute ma vie, en 1834 sous le feu des barricades, et en 1871 en leur arrachant Paris malgré leur trois mille bouches à feu". Après l'exposé de ses titres personnels à gouverner, il formule ses idées susceptibles de séduire les nouvelles couches bougeoises et paysannes. Il les avait déjà brièvement définies comme suit en 1871 : "La République existe". "Tout gouvernement doit être conservateur, et nulle société ne pourrait vivre sous un gouvernement qui ne le serait pas. La République sera conservatrice ou ne sera pas". Dans la lettre de 1872, le fait républicain et l'orientation conservatrice deviennent un slogan exposant un motif "réaliste" : "Le mot de république conservatrice a dans tous les pays un succès immense; les gens effrayés se rejetaient vers la monarchie, et ne voulant pas de celle d'Anvers, se réfugiaient vers l'Empire. L'idée d'une République conservatrice les rassure, les rallie et nous les donnera". Le discours radical et alarmiste de Gambetta est ainsi minoré par cette initiative modérée se référant au caractère raisonnable d'une république parlementaire qui a su régler le problème de la dette prussienne. Le temps permettra de régler les conflits partisans relatifs à la constitution. Il s'avéra que c'était là la meilleure analyse de la situation politique de l'époque.

Les opérations sous-jacentes aux textes que nous venons de citer permettent de préciser l'impact du substrat rhétorique de la politique française comme suit. Trois légitimités (L1, L2, L3) sont en compétition. L'une d'entre elles (Lx) doit prévaloir sur les autres. Ces légitimités définissent l'identité des acteurs (politiciens, partis) qui les représentent et qui sont également en compétition. Ces acteurs émettent des messages qui transforment les légitimités en instruments (I1, I2, I3) conformes aux buts visés (B1, B2, B3), lesquels sont confrontés à la situation politique existante (évènements, réseaux, temporalités). Cette confrontation détermine la sélection "historique" d'une légitimité, en l'occurence Lx = L3 qui est actualisée par un acteur A3 lequel va entreprendre des actions pour orienter ou conforter la situation politique à son profit. Cette représentation des actions humaines concernées nous autorise à penser que cette approche pourrait bientôt n'être plus un monopole du discours ou du texte rhétorique dans la mesure où des systèmes informatiques pourraient les reconstituer à partir d'une trame et de marqueurs de saillance permettant d'identifier, d'associer, de créer des terminologies par interaction avec des systèmes hypertexte ou hypercognition dont un exemple est fourni par le modèle SPRINT (Strategic Plan on Resource INTegration) (Carlson, Ram, 1990 : 311 sq) ou les systèmes flous (Kosko, Isaka, 1993, pp. 64 sq).


Cette modélisation, complétée et complexifiée, rend compte d'autres situations critiques où se produisent des "réajustements" de légitimité. Celle créée en 1958 mérite de retenir l'attention à titre comparatif. Ce sont les évènements et notamment les guerres coloniales et la guerre d'Algérie qui mettent en cause la capacité, et donc la légitimité, d'un régime parlementaire et d'une classe politique. Il existe d'autre part une légitimité potentielle alternative, la légitimité gaullienne incarnée par une personnalité charismatique pouvant se prévaloir d'un passé politique prestigieux (comme A. Thiers ou Ph. Pétain dans d'autres circonstances). Nous pourrions parler d'une légitimité personnelle évoquant les légitimités autocratiques traditionnelles. L'identification "substantielle" avec la France est significative à cet égard. Dans une déclaration télévisée du 20 Décembre 1962 annonçant un référendum en Algérie, le général de Gaulle affirme :

"Au milieu d'un monde bouleversé, la France voit se poser à elle de grands problèmes qui sont de grandes épreuves. Elle ne serait pas la France s'il en était autrement. Il faut épouser son temps, s'adapter aux conditions pleines d'espérances mais brutales qui repétrissent l'univers". Thème répétitif de la grandeur historique de la France, réécriture d'une très ancienne profession de foi :

"La fortune du royaume de France est grande, mais toujours dans ses malheurs elle est ressuscitée plus grande" (cité par C. Benoist, 1928 : 11).

Après l'acte de foi vient la déclaration de consubstantialité : "Ayant, lors de la dernière guerre et malgré un désastre initial, sauvegardé l'indépendance, l'unité, l'intégrité... réformant voici deux ans ses pouvoirs publics pour les rendre plus stables et plus efficaces..."

Enfin, suit la demande légitimée adressée au peuple français, partenaire et complice, qui ne peut qu'acquiescer :

"... j'ai choisi la route à suivre... je demande au peuple français de m'en approuver... Le peuple français est donc appelé à dire... s'il approuve, comme je le lui demande, que... (Plantin, 1990 : 309).

Reste le pouvoir du parlement qui se manifeste dès 1959 dans une confrontation inégale mais qui ne manque pas d'intérêt (V. Roig, 1965 : 117-129). La constitution de la Vème République a été élaborée principalement pour limiter et contrôler une souveraineté parlementaire de principe. Elle peut même apparaître comme une opération de "police politique" utilisant le vieux fond antiparlementaire qui n'a jamais cessé d'influencer l'opinion pour contrecarrer toutes les velléités des assemblées d'affirmer leur pouvoir. Tout débat important est dramatisé à l'intention des citoyens et la presse fait écho à cette hostilité : la presse de gauche parce que la majorité est à droite, celle de droite par antiparlementarisme de principe; il en est de même pour la radio et la télévision, car il est de bon ton de dénoncer le "système".

Dans cette ambiance, les réactions des parlementaires sont disqualifiées par avance: elles se révèlent démagogiques, incomprises et même perverses.

Ainsi la question des anciens combattants érigée en question de principe permet de représenter le gouvernement comme le défenseur de l'intérêt général contre les empiètements des intérêts particuliers défendus par les assemblées. Dès 1959, le législatif, notamment l'Assemblée nationale, fut mis au pas : les réactions restèrent au stade des voeux pieux ou se manifestèrent sous forme d'une idéologie anti-technocratique accusant les bureaux hérités de l'ancien "système" d'usurper le pouvoir des représentants élus du peuple; cette attitude permit de critiquer les politiques imposées par l'exécutif sans mettre en cause le gouvernement et encore moins le Chef de l'Etat :

"Le désir de protéger le pouvoir contre les incursions illégitimes (des groupes d'intérêts) ne doit pas conduire à isoler le gouvernement des populations et à remettre les décisions entre les mains d'une hiérarchie technocratique plus ou moins intouchable". Il appartenait ainsi au parlement de "mettre fin à une dictature qui ne s'avoue pas : celle de l'administration".

Le principe du conflit entre les légitimités est reformulé une fois de plus, témoignant de la latence du substrat rhétorique de la politique française. Il ne faut pas oublier que la légitimité populaire continue à se manifester de manière plus diversifiée : crise de 1958, évènements de 1968, mouvements de grève, votes référendaires de sanction, et, de manière plus subtile, élections de rejet instituant une "cohabitation" pouvant être interprétée comme une légitimité partagée entre le Chef de l'Etat et une majorité d'opposition.

Pour illustrer la répétition et la circularité qui expriment la rémanence du substrat rhétorique des institutions françaises, nous tenons à citer la récente dénonciation du pouvoir des juges - en l'occurence le Conseil Constitutionnel - qui nous ramène deux siècles en arrière dans notre histoire. Métaphore historique significative d'un haut responsable politique qui écrit dans Le Monde du 17 Août 1993 (p. 7) : "Qu'est devenu le Conseil Constitutionnel? Le véritable souverain de la France! Sommes-nous encore en République? On peut en douter au point d'évoquer Louis XVI agissant comme "Monsieur Veto" et le "despotisme éclairé" qui ose faire échec à la souveraineté du peuple et aux grands principes républicains". La séparation des pouvoirs met ainsi en danger toutes les légitimités les plus consacrées en principe : légitimité de la majorité parlementaire et de son chef menacée par celle du Président de la République; ce qu'exprime métaphoriquement l'idée d'un gouvernement des juges venant supplanter la souveraineté ultime d'un peuple absent du débat. Ces confrontations rhétoriques sont souvent imprévisibles, en contradiction avec un état de droit tel que le définissent les plus éminents juristes faisant référence au rôle du juge constitutionnel dans la tradition juridique française (Association française des Constitutionnalistes, 1990 : 5).

3. Le traitement de la complexité politique (II) : le substrat rhétorique comme base de la construction de la Communauté Européenne (CE)

Le substrat rhétorique des Etats-Nations met en oeuvre principalement des catachrèses de métonymie et de synecdoque se référant à la complexité des organismes vivants, d'où le terme motivant de "corps" si souvent employé. La rhétorique qui s'exprime dans les relations internationales contemporaines utilise les ressources de la catachrèse de l'ironie-dialectique évoquant la délibération et la dramatisation pour combler un manque institutionnel fondamental qui se manifeste par des décalages entre les temporalités de la politique étatique (les élections) ou interétatique (les conventions), et les temporalités propres à l'économie, aux finances, à la technologie, à la culture, etc. Un tel manque institutionnel caractérise la situation politique en cette fin de siècle : il concerne à la fois les processus d'intégration régionale, en l'occurrence la CE, et les exigences des organisations ou configurations mondiales gouvernementales ou commerciales. C'est dans ce type de situation que la rhétorique joue un rôle positif irremplaçable en tant que procédé permettant de contrôler l'utilisation du temps réel par le développement d'argumentations susceptibles de diffuser des messages acceptés et de créer des réseaux efficaces dans de nouvelles temporalités. Elle est aussi décevante en tant qu'elle révèle des zones de langages intermédiaires floues, incertaines, insuffisantes se prêtant à de nombreuses interprétations dont elle devient l'instrument et le paradigme.

Dans le paradigme dynamique, il s'agit pour cette rhétorique temporalisatrice d'établir un substrat constituant une "passerelle" verbale : entre un passé qui perdure en tant qu'action symbolique et un avenir relevant d'une pensée probabilitaire; entre une diplomatie traditionnelle où les rapports de force prédominent et une coopération inter-étatique où une "raison" doit être découverte et imposée; entre la distinction traditionnelle d'un droit interne et d'un droit international et l'unité de principe d'un droit multivalent mais convergent; entre la souveraineté des Etats et les impératifs d'un ordre superétatique nouveau qu'il faut institutionnaliser si on veut le maîtriser.

Les fonctions du droit de veto des Etats sont une caractéristique significative de cette situation floue. C'est un droit que confère la règle de l'unanimité pour la prise de décisions. En droit international, il est destiné à sauvegarder la souveraineté des Etats. Dans la perspective d'un substrat rhétorique, il est une limite décisive et donc une contrainte régulatrice imposée aux négociations et à l'élaboration des compromis. En ce sens, il se révèle un moyen efficace pour concilier les différentes temporalités et lever des obstacles qui seraient autrement insurmontables.

J. Delors oriente la recherche et l'interprétation dans cette direction lorsqu'il parle de la Communauté comme d'un "objet politique non identifié" (cité par J.L. Quermonne, 1992 : 802). Cela revient à ériger une forme de questionnement en démarche politique car de quelle "politique" peut-il s'agir lorsqu'une institution est fondée sur la notion de marché unique à un moment où le libéralisme économique est mis en question, où, en tout cas, il ne peut être considéré comme un principe d'organisation, où il apparaît que ses insuffisances fonctionnelles (ses "déficits" institutionnels) ne peuvent être compensés que par la prise en compte de paramètres sociopolitiques dont le contenu ou la forme ne dépend ni d'une "main invisible" ni d'une théorie, mais d'un processus discursif relevant du substrat rhétorique que nous venons d'esquisser (V. Problèmes Economiques) N° 2319-2320, mars-avril 1993). Ainsi nous nous trouvons en présence d'un raisonnement circulaire révélateur, créateur et donc acceptable en rhétorique. Précisons ce point : la Communauté se construit en quelque sorte par des modificateurs complexes : il faut d'abord reconnaître des institutions et des procédures anciennes pourtant jugées insuffisantes ou préjudiciables afin de pouvoir les adapter et les renouveler ce qui présuppose que leur validité juridique est continue; il est aussi nécessaire de procéder de la même manière avec les réussites et les échecs en évitant d'exploiter les premières jusqu'à les rendre inacceptables aux autres, ou de dramatiser les seconds jusqu'à un point de rupture qui se révèlerait trop coûteux. C'est de cette manière que la négation devient productive en ramenant souvent au point de départ mais seulement en apparence. Les effets symboliques sont donc plus déterminants que les textes ou les discours dans ce genre de démarche où ce sont les modifications rhétoriques qui représentent un constant rééquilibrage de rapports politiques souples pour ne pas dire flous.

Les cas susceptibles de justifier ces inférences langagières ne manquent pas (V. Delors, 1992 : 7-59). Les motifs des fondateurs de l'unité européenne étaient réels et puissants autant que politiques : il s'agissait d'assurer la paix entre les Etats dans un contexte où dominaient les souvenirs de la seconde guerre mondiale, les menaces de la guerre froide et le déclin des puissances européennes. Dans un cadre de pensée traditionnel, de tels motifs n'auraient pu conduire qu'à des solutions politiques et militaires, et pourtant ce fut une autre procédure qui prévalut: un "engrenage de solidarités et de coopérations (rendant) impossible le retour aux vieux démons" fut mis en place dans le domaine économique sous forme de la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier (CECA). La logique de l'opération est convaincante : il fallait faire un premier pas pour que d'autres puissent suivre. L'unité politique était hors de question, mais on créa un substitut juridique au moyen d'une Cour de Justice qui pouvait exploiter les possibilités ouvertes par les réglements communs et les arrangements entre Etats en vertu de la primauté conférée au droit communautaire. Cette jurisprudence allait devenir un point de repère et de fixation de l'acquis européen dans les domaines de sa compétence. Le marché unique se révèle être de plus en plus un subterfuge durant les années 1970. Les crises pétrolières provoquent une eurosclérose. Mais le substrat rhétorique se manifeste à nouveau : sont mis en place le Conseil Européen relevant de la tradition des conférences internationales et le parlement européen se référant à un principe démocratique propre au droit interne; dans le domaine financier c'est le Système Monétaire Européen (SME) qui est créé en vue de stabiliser les rapports entre les monnaies des pays intéressés. La route est libre pour de nouvelles étapes où domine l'économie non sans référence à certains aspects politiques sociaux, culturels, écologiques, etc... C'est l'Acte Unique de 1987 et le Traité de Maastricht de 1991. La crise des années 1990 ramène l'Europe à sa nature "d'objet politique non identifié"; c'est dire qu'elle revient à un état latent et potentiel, dans cette zone d'ombre du langage politique où le débat peut se poursuivre tant que la règle du jeu impose que les échecs ne soient pas des ruptures et que le temps des délais et des ajournements comme celui des textes et des discours soit maîtrisable.

C'est dans ce contexte que J.L. Quermonne (1992 : 802-818), résumant les délibérations et les conjectures quant aux formes futures d'un éventuel gouvernement européen, propose trois lectures du traité de Maastricht. Une lecture syncrétiste à résurgence nationaliste laisse aux Etats participants un libre choix quant aux divers types de décision (supranationalité, intégration, coopération), créant une zone de libre échange non sans un risque de dérive nationaliste. Une lecture fonctionnaliste à résonance communautaire pose le problème du passage de la fonction économique à la fonction politique suivant les procédures ponctuelles actuellement existantes. Une lecture prospective à vocation fédérale est, comme son nom l'indique, une évaluation d'un futur possible : elle souligne les potentialités fédéralistes de la Communauté dont le pivot serait une possible citoyenneté européenne favorisée par la logique actuelle du traité.

Conclusion de l'auteur : "entre ces trois lectures, où se situe la vérité? ... Seule l'histoire permettra de trancher"

Nous dirions quant à nous que la possibilité de faire trois lectures considérées comme exclusives, complémentaires ou combinatoires, juridiques ou rhétoriques, est plus importante que la vérité pouvant en résulter dans des temporalités variables que l'histoire peut constater à un moment donné. Le fait est que ces trois lectures étant également possibles actuellement, il convient d'approfondir certains termes-clés dans une approche la plus large possible, au niveau du substrat rhétorique, et permettant d'évaluer les chances et les risques de ces noeuds verbaux orientant le cheminement complexe des idées.

Le terme "subsidiarité" peut être placé parmi ces noeuds décisionnels (marqueurs-modificateurs du modèle) qui ne sont pas sans représenter des potentialités de fédéralisation. "La Communauté agit dans la limite des compétences qui lui sont conférées et des objectifs qui lui sont assignés par le présent traité". En toute logique, on peut déduire de ce texte que tous les domaines non visés par le traité relèvent de la compétence des Etats membres. Pourquoi donc créer une zone intermédiaire où "la communauté n'intervient, conformément au principe de subsidiarité, que si et dans la mesure où les objectifs de l'action envisagée ne peuvent pas être réalisés de manière satisfaisante par les Etats membres"?

A la notion traditionnelle de répartition des compétences entre un centre et des unités composantes se substitue ou s'ajoute une notion de compétence partagée ou même transférée au niveau communautaire si les objectifs peuvent ainsi être mieux réalisés. C'est donc l'intension définitoire qui détermine alors l'extension définitoire.Et cela peut donner lieu à une aide, à une coopération ou à une ingérence, source de conflit. Les précisions données par une communication de la Commission au Conseil et au Parlement européens sur ce pouvoir ne tiennent aucun compte des incertitudes ainsi créées : les attributions sont déterminées par le traité mais la subsidiarité est "un principe régulateur important de l'exercice de ces compétences "; il s'agit "d'un simple principe de bon sens" en vue de réaliser ce qui est mieux au niveau communautaire.

Dans la définition fonctionnelle, deux concepts "distincts" sont évoqués, "que l'on a tendance à confondre". Ce sont la nécessité et l'intensité (ou proportionnalité). La nécessité est présentée comme un assouplissement de la notion de compétence exclusive, un palliatif qui exige la recherche d'une "approche commune de cette notion de manière à éviter d'incessants conflits de frontières". C'est la nécessité qui délimite donc la subsidiarité. On peut se demander si ce mot est suffisamment précis pour éviter des conflits qui interviendraient au niveau d'une interprétation de phénomènes complexes.

L'intensité est destinée à garantir que l'intervention sera proportionnelle à l'objectif poursuivi, ni insuffisante ni excessive. C'est là un impératif de "modestie" qui est adressé aux organes communautaires. On ne peut s'empêcher de voir là aussi la formulation d'un autre critère éthique prenant place dans le substrat rhétorique de la politique européenne plutôt que dans un ordre juridique. La potentialité et les possibilités de développement que représente la subsidiarité ne sont cependant pas négligeables à condition de les définir par rapport à deux contextes envisagés "historiquement". Le premier concerne le fond et vise le "marché unique" et le principe de la liberté des échanges économiques ce qui constitue un objectif variable et discutable suivant les conjonctures nationales et internationales telles que la Communauté les a déjà expérimentées. L'autre contexte concerne la forme et fait référence à la compétence de la Cour de Justice et c'est là un point fort de cette argumentation. Une fois de plus, la Cour est appelée à constituer le pivot et ses décisions l'armature de l'organisation communautaire en assurant la transformation du substrat rhétorique fondamental en un droit communautaire supérieur instaurant une hiérarchie entre les principes contradictoires (Borchardt, 1991), et sur ce point son rôle est à rapprocher de celui de la Cour Suprême des Etats-Unis décrit précédemment.

Certaines références à des valeurs traditionnelles (le passé présent) facilitent d'ailleurs l'insertion de la subsidiarité dans l'ordre des principes et des conflits entre les principes. Ce sont par exemple : le principe de la plus grande liberté possible laissée aux Etats pour les actions à efficacité égale; le principe du partenariat avec les entreprises et les citoyens; le principe de la priorité donnée aux conventions internationales sur les actes internes; le principe du respect d'une hiérarchie des normes communautaires qui reste à créer. C'est ainsi que des règles empruntées à des grammaires textuelles diverses mais existant déjà pour la plupart à l'état de potentialité dans le langage communautaire, sont mis en relation par des catachrèses de métaphore, de métonymie, de synecdoque et même d'ironie pour créer une configuration qui fonde et légitime un pouvoir judiciaire, lequel assure à son tour l'application de raisonnements juridiques plus argumentés et conformes aux exigences d'une logique normative (V. Toulmin, 1964; Plantin, 1990).

La réduction du "déficit" démocratique auquel fait allusion J. Delors dans sa conclusion (1992 : 176) se situe sur un tout autre plan, au niveau du citoyen, et donc, dans des temporalités d'un autre ordre.

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Les enseignements de la crise financière qui frappe la construction européenne depuis août 1993 ne peuvent être ignorés si on veut préciser le rôle et la fonction du substrat rhétorique en tant que base de la Communauté. L'état de crise crée une situation politique exceptionnelle dont Lasswell (1968 : 23-26) nous dit qu'elle engendre une terminologie de combat qui change le style comme les arguments employés dans les langages en temps normal. L'exemple de l'Europe montre qu'il appartient alors au substrat rhétorique de corriger les excès, d'éviter que le point de rupture soit atteint, et enfin, de réguler à nouveau les langages dans une perspective communautaire. Les textes permettent de modéliser ce processus en distinguant différentes phases et différentes stratégies verbales dont l'enjeu est l'avenir de la CE.

Première phase : une menace extérieure (la spéculation contre le franc) met en danger la solidarité financière (déjà ébranlée), base du Système Monétaire Européen (SME) et donc de la Communauté. Deux rhétoriques se développent : l'une apaisante, l'autre alarmiste, dans une catachrèse de l'ironie visant soit à l'occultation soit à la dramatisation.

Occultation chez les hommes politiques : "A l'issue d'une réunion de crise... le premier Ministre déclare : "C'est une journée très ordinaire".

Dramatisation de l'éditorialiste préoccupé par la dénonciation de "boucs émissaires" en Allemagne (la Bundesbank) et en Grande Bretagne (les spéculateurs) alors que ce qui est "dérégulé" c'est la loi du marché - singulièrement du marché des capitaux - ce qui met en cause le SME et les finalités du Traité de Maastricht. Autre cause : l'environnement international. (Le Monde 21.7.1993 : 1).

Deuxième phase : un déchaînement de rhétoriques à partir de points de vue contradictoires portant sur l'évaluation de la situation, l'examen des politiques possibles, le choix de solutions suivant les croyances.

Evaluation de la situation : "Le rêve ambitieux de Maastricht. Les douze ont voulu unifier leurs monnaies pour accompagner la naissance d'une vraie communauté politique. Même s'ils ont pêché par ambition, le divorce leur reste interdit" (G. Suffert).

Politiques possibles : "une réunification qui coûte cher à l'Europe. Helmut Kohl a voulu concilier les contraires en insistant sur la "fiabilité" allemande. Mais le marché a aussi sa logique" (J.P. Picaper). "Le capitalisme est mort... comme le communisme. Il faut donc reconnaître que le monde vit une période de transition. Ce dont la Bundesbank, égoïste et dogmatique, est incapable" (C. de Benedetti). "Pas de bouc émissaire! Pour l'universitaire français, les responsabilités dans l'actuelle mésentente franco-allemande se trouvent de chaque côté du Rhin" (A. Grosser).

Solutions : "les douze sur une poudrière. Derrière la crise du SME se profile celle du GATT, tandis que le marché unique risque d'être mis en cause. Il y a menace d'une explosion de l'édifice européen" (B. Bollaret). "Le voile idéologique de Maastricht est déchiré". Les désordres monétaires actuels manifestent "l'irruption des vrais rapports de force dans la Communauté" (M. Gallo). "Réunion de la dernière chance à Bruxelles. les ministres des finances des douze discutaient hier soir à Bruxelles des moyens de sauver le SME.. Mais sa disparition n'était nullement à exclure" (Le Figaro 2.8. 1993).

Troisième phase : Une régulation des langages - une rhétorique standardisée officielle - se précise à l'occasion de la réunion de Bruxelles.

"L'Allemagne continuera à défendre l'existence du SME ... Il n'y a pas d'alternative au SME" (Waigel, ministre allemand des finances). "Mutisme à Paris" (le Figaro, 2.8. 1993).

"Le franc est préservé dans sa valeur", "le SME demeure" a déclaré lundi 2 août en fin de matinée Edouard Balladur, "mais les douze ont apporté un assouplissement important au SME". Les marges de manoeuvre des monnaies par rapport au mark ont été considérablement élargies.

La rhétorique et le style européen retrouvent leur dialectique : "Le communiqué officiel insiste sur le caractère temporaire des mesures annoncées". "Tous les Etats membres réaffirment leur détermination à mettre en oeuvre le traité sur l'Union européenne dès sa complète ratification y compris la procédure d'évaluation" prévue par l'article 109 E (Le Monde, 3.8. 1993).

Ainsi, dans une conférence où l'on doit à tout prix éviter une rupture, le langage officiel des responsables européens peut se permettre de passer de l'obligation imposée par un ordre juridique (le SME) à une exception justifiée en rhétorique par une finalité qui est de respecter cet ordre juridique dans un délai indéterminé mais limité en principe, ce qui est une nouvelle illustration de la créativité de l'argument circulaire en politique.

Quatrième phase : la nouvelle rhétorique de convergence crée les conditions d'une nouvelle "avancée institutionnelle". Les arguments échangés ont mis en évidence d'une part les faiblesses incontestables de la construction européenne fondée sur le marché, d'autre part l'ouverture possible de nouvelles voies pour cette construction dans les secteurs politique, social, écologique, dans la sécurité et la politique étrangère. Il faut cependant se méfier des faux-semblants créés par une situation où la position dominante est constituée par une scénisation du processus (dominé par la mondialisation des marchés financiers et économiques) et où le substrat rhétorique de la politique européenne en est réduit une fois de plus à utiliser la temporisation pour masquer les incertitudes et les risques actuels et projeter dans le futur les chances d'une nouvelle "avancée institutionnelle" problématique.

Voici quelques textes significatifs à cet égard :

"La crise a démontré que construire l'Europe uniquement par la monnaie, et par la monnaie unique - le chemin de Maastricht - , n'est peut-être pas la méthode la plus efficace. La recherche d'autres voies est nécessaire. Pour l'instant, Bruxelles comme Matignon affirment que rien n'a changé. S'il s'agit de ressurer, l'affirmation peut être utile. Si c'est une conviction, c'est plus inquiétant" (E. Izraelewicz, Le Monde, 8.9. 1993 : 1-2).

La réduction métonymique de l'Europe aux rapports franco-allemands est aussi un phénomène notable :

Selon M. Mitterand, "le couple franco-allemand dans son état actuel justifie l'espérance de ceux qui l'ont conçu après la seconde guerre mondiale : il continuera d'être à la base des grandes initiatives européennes...L'unité allemande d'aujourd'hui doit aller de pair avec l'unité européenne" (Le Monde, 17.8.93 : 1).

Mais ce ne sera pas sans changements :

"Détérioration franco-allemande : ... La leçon est claire : dans son duo avec le partenariat allemand, la France devra respecter un certain nombre de convenances. Et d'abord, accepter de partager le leadership européen" (Editorial, le Monde, 21.8.1993).

"Contre l'Europe platonique : ... Nos amis allemands ne doivent pas se leurrer : le souci des apparences où s'expriment à la fois la quête de la bonne conscience outre-Rhin et la volonté française de ménager l'avenir ne mènera pas très loin. L'Europe platonique apparaîtra vite aux français idéologiquement superflue, politiquement décevante, et de surcroît techniquement impraticable..." (Bourlanges, Le Monde, 22.8.1993).

Autre réécriture du projet européen qui écarte toute conjecture pour ne retenir que la littéralité des textes : celle de M. Balladur dans sa conférence du 25 Août 1993. "En ce qui concerne l'union économique et monétaire, les choses sont, si j'ose dire, claires. Il s'agit de savoir quelles conséquences nous devons tirer des récentes décisions de Bruxelles, et nous sommes déterminés à faire en sorte que l'entrée dans la deuxième phase de l'Union monétaire, prévue pour le 1er janvier prochain soit effectuée normalement".

Nous voici ramenés au point de départ : c'est peut-être utile de le dire, mais on peut hésiter à le croire.

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Le substrat rhétorique pouvant rendre compte de la situation actuelle de la CE telle que la restituent les textes utilisés dans notre base de connaissances, peut être défini comme suit à trois niveaux qui constituent autant de champs fondamentaux d'information disponible ainsi que des déplacements de significations susceptibles d'être traités séparément ou conjointement.

(1) Le niveau mondial est dominé par deux transformations burkiennes qui sont des "transsubstantiations", à savoir : des situations de communication où une fonction domine les autres au point de constituer le terme de référence permettant de leur donner une signification. Premièrement, l'actisation que constituent les accords de Blair House (relevant d'un "réalisme" économique) est créatrice d'une nouvelle scène dans le cadre du GATT au niveau mondial (effet de message). Deuxièmement, la scénisation du langage que réalise cette mondialisation crée à son tour dans la CE une nouvelle finalité, un nouveau but (à dominante "matérialiste") qui affecte les objectifs communautaires ou certains d'entre eux (effet de réseau).

(2) Le niveau étatique ou inter-étatique peut être exprimé dans sa complexité discursive par une personnification dominante du nouveau réseau, entendant par là une transformation "idéaliste" des composants de la Communauté et donc de la Communauté elle-même. Premièrement, cette personnification concerne l'individuation des agents, les Etats, dont les actes vont tendre à privilégier leurs intérêts propres, favorisant des politiques divergentes à des degrés et sur des points diversifiés. Deuxièmement, la personnification s'applique aussi à la particularisation des acteurs infra-étatiques, c'est-à-dire les groupes de pression suffisamment organisés et puissants pour promouvoir, imposer et renforcer les tendances divergentes et contrer les tendances convergentes jugées défavorables.

(3) Le niveau communautaire est déterminé par cette dispersion devenue contre-productive; la CE joue à cet égard un rôle révélateur du seuil de perversion ainsi atteint; en même temps, elle offre les moyens - tirés notamment de son substrat rhétorique - de limiter les conflits, les pertes et les coûts, et de sauvegarder ses chances futures. Premièrement, elle est portée à instrumentaliser (orientation "pragmatique") la scène en y intégrant toutes les procédures permettant d'aboutir à des compromis, à des ajournements, à des arbitrages ou même à des formules creuses, en vue de transformer la scène en une série de scénarios ouvrant sur des mondes possibles à plus ou moins long terme. On trouve, par exemple, dans leur version "dramatistique", le Chancelier allemand appelé à jouer le rôle d'un "homme de compromis" et le premier Ministre français suggérant un "constat d'étape" (Libération, 14.10.1993 : 1). Deuxièmement, une finalisation communautaire rend plus aisée et crédible la convergence politique à défaut d'une synthèse perçue sous un angle européen et non plus uniquement mondial. A l'unification des marchés et au libre échange en tant que panacées, s'ajoutent les préoccupations concernant le métaphorique "déficit" démocratique et social, la synecdoquique extension géographique de la CE, le respect des étapes prévues par traité, etc. L'ensemble de ces évocations permettant de rester dans une logique des mondes possibles, renforcée par les expériences tirées des crises précédentes qui ont déjà mis à l'épreuve un processus d'essai-erreur-sélection.

Ce processus est d'ailleurs inscrit dans la zone la plus opaque des langages communautaires appelés à gérer une complexité faite de liaisons instables entre l'information, la puissance (l'énergie) et la projectibilité. Nous plaçons l'opérateur temporalité au coeur de cette gestion problématique non exempte de présupposés et de sous-entendus "flous".

La temporalité détermine la projectibilité-prédictibilité qui définit la CE en tant que projet réalisable dans un temps variable et adaptable, permettant d'attendre et de prévoir des parades pour contourner ou surmonter les pires difficultés, y compris celles créées par des puissances extérieures tels les Etats-Unis. C'est dire que même si elle peut apparaître comme un "objet politique non identifié", la CE est une réalité durable dans quelque perspective qu'on l'envisage.

En effet, l'opérateur continuité valorise constamment la symbolicité de la CE dans le sens burkien d'une action symbolique opérant efficacement dans son environnement parce qu'elle s'adresse à des individus émetteurs-récepteurs de symboles organisés à partir d'un substrat rhétorique lui-même motivé et durable, et auquel ils se révèlent sensibles de quelque manière.

La négation est un autre opérateur permettant justement à la CE de se situer par rapport à des objectifs et dans des domaines où elle retrouve une vocation et donc une réalité. Ainsi, les objectifs économiques privilégiés par les traités peuvent être relativisés dans les discours interprétatifs par l'emploi d'une ironie à la fois négatrice et dialectique qui fait ressortir les limites d'un langage spécialisé devant être mis en rapport avec d'autres langages plus ouverts parce que focalisés sur la politique, les citoyens, les affaires étrangères, etc... En bref, tous les "déficits" reconnus.

Interviennent aussi les opérateurs analogie et ouverture permettant d'activer l'interprétabilité et la réflexibilité des textes, autrement dit allant dans le sens d'un développement d'un ordre juridique fondé sur la supériorité des normes communautaires. Ce point est fondamental car il permet de donner un référent réaliste et crédible aux idées surgies du substrat rhétorique, à un moment opportun, dans des conditions acceptables par tous les intéressés, avec pour limite l'exercice du droit de veto, à la fois contrainte, menace et risque, dont les effets demeurent toujours incertains mais maîtrisables "en rhétorique".

Nous référant à R. Thom, nous dirions certes que "prédire n'est pas expliquer", mais que s'agissant des utilisations des langages, elles impliquent un degré de prédiction, et cette prédiction aide à tout le moins à comprendre. C'est ce qu'essaye d'illustrer de manière imparfaite le schème ci-après.



4. Conclusion

Une citation de Paul Valéry (1945 : 290) servira de base à notre conclusion en tant que réécriture d'un constat ancien, ensuite en tant que justification d'une approche peu courante de la politique. La voici :

"C'est là le domaine des "figures" dont s'inquiétait l'antique "Rhétorique" et qui est aujourd'hui à peu près délaissé par l'enseignement. Cet abandon est regrettable. La formation des figures est indivisible du langage lui-même, dont tous les mots abstraits sont obtenus par quelque abus ou quelque transfert de signification, suivi d'un oubli du sens primitif".

La rhétorique est cela mais elle est plus que cela. C'est ce que démontrent les "nouvelles" rhétoriques, il faudrait d'ailleurs dire "réévaluées" car définies dans des situations de communication toujours renouvelées, auxquelles les langages ne peuvent manquer de s'adapter. La rhétorique des "figures" peut sembler vieux jeu, mais nous espérons avoir montré comment se construisent des formes rénovées et complexifiées en vue d'organiser des zones opaques des langages où se traite la complexité communicative toujours présente et que le processus cognitif ne peut ignorer, notamment dans l'étude des langages politiques et de la politique tout court. Avec d'autres objectifs, dans d'autres circonstances, Du Marsais (1730, 1977) et Fontanier (1830, 1968) ont fait avant nous et dans le même esprit, cette recherche heuristique qui avait abouti à l'époque à la rhétorique de la catachrèse et des tropes, celle des temporalités et des modalités langagières. Il fallait rappeler ce précédent pour justifier notre entreprise et reformuler les regrets que cette même rhétorique en tant que recherche sans fin des fondements des langages et de leurs utilisations, ne soit pas ou plus enseignée aux sociologues, politologues, économistes et autres spécialistes. Il s'agit bien là d'un déficit épistémique dans l'étude des motifs humains : il occulte les ressources cognitives de la poétique, des arts plastiques et graphiques, de la littérature en général; il ne favorise pas l'utilisation efficace des systèmes de textologie informatique qui ne cessent cependant de se développer et de se perfectionner.

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