DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte

L'argument de cette rubrique nous a été donné par M Jean Pierre PAQUET (dit Jipépak) qui a réalisé au fil des ans un site sur Edgar MORIN qu'il présente en ces termes : « Emerveillé par la force, la portée, la profondeur, la beauté, la poésie de la pensée d'Edgar MORIN, ...  j'ai constitué, petit à petit, ce lexique morinien, pour tenter de saisir cette perpétuelle curiosité omnivore, cette pensée toujours en « itinérance », cherchant toujours la "reliance", afin de mieux comprendre, mieux saisir sa vision globale, mieux m'imprégner de cette oeuvre démesurée, essentielle, universelle. Grâce à l'internet je mets simplement ce lexique à la disposition de tout le monde, ... Ce recueil synthétique est également une invitation à se lancer dans la lecture des oeuvres de cet incontournable penseur/humaniste. ...»

Lire la suite de cette introduction au dictionnaire des citations...

Dictionnaire des citations d'Edgar Morin (Extraits)

Tout Afficher           0-9 A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z



Ethique - Auto-éthique




- Je crois qu'il ne suffit pas de s'affirmer verbalement "révolutionnaire" pour se Croire en dehors de notre société, étant donné que, sauf ruptures violentes dans les soubassements, la révolution que nous rêvons n'y viendra pas, ou elle sera confisquée par le système d'appareil. Il faut plutôt s'efforcer d'appliquer une auto-éthique permanente : lutter contre la pétrification jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à l'heure de la putréfaction. (ARG14-59)

- L'auto-éthique est une émergence, c'est-à-dire une qualité qui ne peut apparaître que dans certaines conditions historiques et culturelles. Les éthiques traditionnelles sont des éthiques intégrées (dans la religion, la famille, la cité) avec des impératifs de solidarité, d'hospitalité et d'honneur. L'auto-éthique ne peut apparaître que dans la civilisation individualiste avec l'érosion et, souvent, la dissolution des éthiques traditionnelles. Son champ s'élargit à partir du moment où l'économie, la science, la politique, les arts sont libérés des considérations et contraintes morales autres qu'intrinsèques. L'auto-éthique signifie que l'éthique s'autonomise et ne se fonde que sur elle-même, mais cette autonomie est bien sûr dépendante des conditions historiques, sociales, culturelles, psychiques où elle émerge.

- L'auto-éthique ne se fonde que sur elle-même, mais elle ne pourrait s'affirmer sans une "foi" qui la nourrit et l'éclaire. Mon Auto-éthique relève surtout de la "foi" en l'amour , en la compassion, en la fraternité, au pardon et à la rédemption qui a marqué mon adolescence. Mais ma "foi" en la rédemption est désormais strictement individuelle. J'ai perdu l'espérance en la rédemption collective du genre humain. Je sais que nous ne pouvons échapper à la perdition, et c'est sur cette perdition que j'assieds ma "foi" en la fraternité et en l'amour ..... Aussi je hais la haine, je méprise le mépris, je rejette ce qui rejette. Je n'ai jamais accompli ce geste premier d'exclusion qui est de refuser sa main à qui l'offre. Je n'ai jamais anathémisé, je n'ai jamais demandé l'interdiction d'une parole, d'une idée, d'une musique.

- Ce qui me semble différencier mon auto-éthique relève de trois exigences : le souci autocritique dans l'éthique-pour-soi ; la conscience de la complexité et des dérives humaines; une morale de la compréhension.

- Le problème clé de l'éthique-pour-soi est celui de la relation avec notre propre égocentrisme. Il y a en chacun un noyau égocentrique inéliminable et, de ce fait, il y a dans la vie morale une part amorale, du reste nécessaire à l'exercice de la morale, ne serait-ce que parce qu'elle permet la survit. Un cal d'indifférence est nécessaire pour ne pas être décomposé par la douleur du monde : on ne peut vivre sans être partiellement bouché et obtus, aveugle et pétrifié. Mais du coup, il est nécessaire d'être conscient de ses propres zones aveugles et de ses carences, et c'est ici que l'auto-examen critique nous permet de nous décentrer relativement par rapport à nous-mêmes, donc de reconnaître et juger notre égocentrisme.

- Ainsi l'éthique-pour-soi nous demande de ne pas nous Croire au centre du monde, de ne pas nous poser en juges de toutes choses. ("c'est un con", "c'est un salaud" sont les deux expressions qui expriment ordinairement la prétention à la souveraineté intellectuelle et morale). - Mais surtout l'éthique-pour-soi doit comporter l'éthique de l'honneur, qui ennoblit l'égocentrisme. L'auto-éthique de l'honneur est à la fois différente des éthiques traditionnelles de l'honneur, et analogue. L'analogie concerne la nature de l'honneur, qui est le maintien d'une image de soi sans tâche. Mais, dans les morales traditionnelles, l'image de soi est sociale : l'honneur est déterminé par les normes et les interdits de la société. Dans l'auto-éthique, l'image de soi est personnelle : c'est pour soi-même, en fonction de normes qu'on a personnellement adoptées et assumées, qu'il faut préserver l'honneur. L'honneur est la morale de l'égocentrisme. Ainsi l'honneur nous demande qu'il n'y ait pas disjonction et, surtout, contradiction entre notre vie et nos idées.

- Comme je l'ai écrit, la seule morale qui survive à la lucidité est celle où il y a conflit ou incompatibilité de ses exigences, c'est-à-dire une morale toujours inachevée, infirme comme l'être humain, et une morale en problèmes, en combat, en mouvement comme l'être humain lui-même. Ainsi donc, en chacune de nos intentions, en chacun de nos actes, notre auto-éthique est soumise à l'incertitude, à l'opacité, au déchirement à l'affrontement.

- Voici donc une étique sans fondement autre qu'elle même, mais qui a besoin d'appuis à l'extérieur d'elle même : elle a besoin de se nourrir d'une foi, de s'appuyer sur une anthropologie et de connaître les conditions et situations où elle se pratique. - C'est une éthique de la compréhension. C'est une éthique qui n'impose pas une vision manichéenne du monde. C'est une éthique sans salut, sans promesse. C'est une éthique de la communauté en perdition. C'est une étique qui rencontre sans cesse l'incertitude et la contradiction en son sein. C'est une éthique du pari. C'est une éthique qui nous demande de l'exigence pour nous-mêmes et de l'indulgence pour autrui et non l'inverse.

- Dans l'auto-éthique, la conscience morale nécessite, d'une part une foi ou une mystique qui l'inspirent, d'autre part l'exercice permanent d'une conscience éclairante. La morale est un éclairage qui a besoin d'être éclairé par l'intelligence et l'intelligence est un éclairage qui a besoin d'être éclairé par la morale. D'où le sens de la phrase de Pascal : "travailler à bien penser
, voilà le principe de la morale".

- L'éthique doit mobiliser l'intelligence pour affronter la complexité de la vie, du monde, de l'éthique elle-même. Ainsi ce n'est pas une norme arrogante ni un évangile mélodieux qu'énonce l'auto-éthique que je fais mienne ; c'est l'affrontement avec la difficulté de penser
et de vivre. Le sens que je lui donnerai finalement, s'il fallait un terme qui puisse englober tous ses aspects, c'est la résistance à la cruauté du monde. (MD-94)

- Le problème le plus fondamental aujourd'hui demeure celui de l'auto-éthique. Car, dans une société qui impose naturellement ses impératifs aux individus, le problème de l'auto-éthique est évacué. Les normes du Bien et du Mal sont connues. La Morale, le Droit, la religion disent les critères de l'extérieur. L'auto-éthique choisit ses finalités, résout les conflits de devoirs (euthanasie ou prolongation de la vie...) car il n'y a plus d'impératifs extérieurs; et, en outre comme l'auto-éthique n'a pas de fondements (pas de vérités sacrées pour la justifier) elle ne peut que nous relier aux forces de reliance sans lesquelles il n'y aurait pas notre univers : si je pars de l'hypothèse où notre univers naît dans cette explosion thermique et tend à s'auto-détruire mais au contraire se développe car des forces de reliance électro-magnétiques, gravitationnelles vont permettre la formation des noyaux puis des galaxies, des atomes... et même si les forces de reliance sont très minoritaires dans l'univers, la vie est née de l'aptitude à regrouper des macro-molécules en très grand nombre, molécules qui n'auraient jamais pu se regrouper dans la stricte organisation physico-chimique et que la vie se développe dans sa reliance dans les polycelullaires, les sociétés ...mais elle est obligée d'intégrer en elle des forces de destruction et de mort dans la pure dialogie héraclitéenne. Selon moi l'éthique consiste à se raccorder à la source cosmique de reliance très minoritaire mais débouche sur cette volonté de résistance à la cruauté du monde. (EAP-95)

- Les sources de l'éthique sont également naturelles dans le sens où elles sont antérieures à l'humanité, où le principe d'inclusion est inscrit dans l'auto-socio-organisation biologique de l'individu et se transmet via la mémoire génétique. Les sociétés de mammifères sont à la fois communautaires et rivalitaires." (...) Les individus sont dévoués à leur progéniture, mais aussi parfois capables de manger leurs enfants.

- Le sentiment de communauté, au sein des sociétés historiques est et sera source de responsabilité et de solidarité, elles-mêmes sources de l'éthique. Grâce au langage, l'éthique de communauté devient explicite dans les sociétés archaïques, avec ses prescriptions, ses tabous, et son mythe d'ancêtre commun.

- Les progrès de la conscience morale individuelle et ceux de l'universalisme éthique sont liés.

- Depuis Machiavel, l'éthique et la politique se sont trouvés officiellement disjointes dans la conception où le Prince (le gouvernant) est tenu d'obéir à l'utilité, et l'efficacité et non à la morale.

- Il y a érosion du sens sacré de la parole donnée, du sens sacré de l'hospitalité, soit l'une des racines les plus anciennes de l'éthique. La profanation de ce qui fut sacré entraîne sa profanation.

- L'auto-éthique se forme au niveau de l'autonomie individuelle, au-delà des éthiques intégrées et intégrantes, encore que des racines ou des rameaux de ces éthiques demeurent souvent dans l'esprit individuel. En tout cas, les deux autres branches de l'éthique (éthique civique ou socio-éthique, anthropo-éthique ou éthique du genre humain) doivent aujourd'hui passer par conscience et décision personnelle.

- Le problème éthique central, pour chaque individu, est celui de sa propre barbarie intérieure. C'est pour surmonter cette barbarie que l'auto-éthique constitue une véritable culture psychique, plus difficile mais plus nécessaire que la culture physique.

- Si la liberté se reconnaît à la possibilité de choix - possibilité mentale d'examiner et de formuler les choix, possibilité extérieur d'exercer un choix - l'éthique de liberté pour autrui se résumerait à la parole de von Forester : "Agis en sorte qu'autrui puisse augmenter le nombre de choix possible.

- Les humiliés, les haïs, les victimes, ne doivent pas se transformer en humiliants, haïssants, oppresseurs : voilà l'impératif éthique.

- Il y a aussi une autre leçon qui est une leçon éthique clé : incorporer nos idées dans notre vie. Tant d'humanitaires et de révolutionnaires en idées vivent de façon égocentriques et mesquine. Tant d'émancipateurs en paroles sont incapables de laisser un peu de liberté à leurs proches. Tant de professeurs de philosophie oublient de s'enseigner à eux-mêmes un peu de sagesse. Il faudrait essayer de ressembler un peu à ses idées.

- Le sens que je donne, finalement, à l'éthique, s'il faut un terme qui puisse englober tous ses aspects, c'est la résistance à la cruauté du monde et à la barbarie humain. (M6-04)

Tout Afficher           0-9 A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z

DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte (suite et fin)

Une part importante de ce site est constituée d'une remarquable collection 'd'Extraits', faite de citations de paragraphes extraits d'ouvrages d'Edgar Morin, citations ordonnées alphabétiquement autour de plusieurs centaines de 'mots clés'. Si bien que cette collection peut s'utiliser comme une sorte de lexique définissant les concepts dans et par les contextes (des 'Extraits') dans lesquels on peut les rencontrer. 

            JP Paquet nous a très amicalement autorisé à reprendre ici le fichier de cette 'collection d'extraits' ce qui nous permet d'installer sur la plupart des documents  et Notes du Site du Réseau Intelligence de la Complexité les liens hypertextes reliant aisément la lecture d'un mot - concept et celle du ou des contextes dans lesquels on peut l'interpréter. Nous l'en remercions chaleureusement.

            La visite complète du site sur Edgar MORIN intéressera souvent les navigateurs attentifs à l'oeuvre d'E Morin, puisqu'ils y trouveront nombre d'autres documents complémentaires, en particulier bio et biblio graphiques et vidéographiques. La rubrique Bibliographie donne en particulier les références éditoriales des chacun des ouvrages dans lequel chaque citation a été extraite (mentionnées seulement par les initiales du titre)

*-*-*-*-*

Chemin faisant, on peut présumer que d'autres familles de citations remarquables, éclairant notre intelligence de la complexité, pourront s'insérer dans cette Rubrique : ce sera peut-être d'avantage sous la forme d'un Florilège que sous celle d'un dictionnaire alphabétique. Dans l'immédiat, ce Dictionnaire des Citations d'Edgar Morin a l'immense mérite d'être effectivement établi et aisément accessible. .Il nous permet d'ouvrir une voie nouvelle et de mettre à la disposition de chacun une aide bienvenue à la navigation.