DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte

L'argument de cette rubrique nous a été donné par M Jean Pierre PAQUET (dit Jipépak) qui a réalisé au fil des ans un site sur Edgar MORIN qu'il présente en ces termes : « Emerveillé par la force, la portée, la profondeur, la beauté, la poésie de la pensée d'Edgar MORIN, ...  j'ai constitué, petit à petit, ce lexique morinien, pour tenter de saisir cette perpétuelle curiosité omnivore, cette pensée toujours en « itinérance », cherchant toujours la "reliance", afin de mieux comprendre, mieux saisir sa vision globale, mieux m'imprégner de cette oeuvre démesurée, essentielle, universelle. Grâce à l'internet je mets simplement ce lexique à la disposition de tout le monde, ... Ce recueil synthétique est également une invitation à se lancer dans la lecture des oeuvres de cet incontournable penseur/humaniste. ...»

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Dictionnaire des citations d'Edgar Morin (Extraits)

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Théorie - doctrine - dogme




- J'ai souvent le sentiment que les grandes théories nous ouvrent des portes essentielles. Mais dès qu'elles se présentent sous la forme de doctrines , elles sécrètent quelque chose de réducteur, je dirais même de crétinisant. Une doctrine simplifie, tend à simplifier ce qui à l'origine était complexe. (AEM-80)

- Un même système d'idées peut se constituer en théorie ou en doctrine. En tant que théorie, c'est un système ouvert qui mène recherches/débats/ dialogues avec les données des autres systèmes, qui peut intégrer en lui bien des nouveautés ou compléments, à condition de ne pas altérer son noyau. A l'autre opposé, le système devenu doctrine est autosuffisant, froid, non falsifiable, non biodégradable. Certes, il n'est pas "immortel" : tôt ou tard, il se dégradera ou éclatera. Il n'est pas totalement pétrifié, c'est-à-dire totalement non vivant. En lui se poursuivent des activités de glose, commentaire, exégèse, des recherches sélectives qui puisent dans le réel ce qui confirme la doctrine.

- Lakatos nous a fait remarquer que toute théorie, (et toute doctrine) s'organise à partir et en fonction d'un noyau dur et dispose autour de ce noyau une ceinture de sécurité, laquelle permet d'empêcher ou retarder la mise en cause du "noyau dur". Une théorie ouverte peut tolérer la contestation de la ceinture, mais devient de plus en plus résistante lorsque l'on approche du noyau. Une doctrine fermée donne à ses arguments de sécurité le caractère sacré et intangible du noyau, de façon à mieux protéger celui-ci. Mais, en créant une solidarité de fait entre ses fondements et des arguments défensifs annexes, elle risque que la contestation d'un des arguments de ceinture entraîne la désintégration en chaîne de tout le reste.

- Une idéologie est sous-tendue par une théorie. La théorie est un système d'idées structurant, hiérarchisant, vérifiant le savoir, de façon à rendre compte de l'ordre et de l'organisation des phénomènes qu'elle envisage. La théorie est dans son principe ouverte sur l'univers dont elle rend compte : elle y puise confirmation, et si des données la contredisant surgissent, elle procède à des vérifications (sur les données), des révisions (sur son propre fonctionnement) et des modifications (sur elle-même). Une théorie, par là, est à la fois vivante (elle échange) et mortelle (le réel peut lui infliger un démenti fatal).

- Une théorie qui se ferme au réel devient doctrine. La doctrine est la théorie qui affirme que sa vérité est définitivement prouvée, et réfute tous les démentis du réel. La doctrine-citadelle blinde ses axiomes qui deviennent alors dogmes. Une doctrine est, en principe inexpugnable. Mais les forteresses imprenables finissent, sans doutetrop tard, par succomber, sinon sous l'assaut du réel, du moins, sous l'usure du temps. Le problème que pose la théorie n'est pas un problème plus "profond" que celui de "savoir voir" : de fait, c'est le même : autrement dit, c'est "savoir voir" qui pose un problème profond, parce que non seulement toute théorie dépend d'une observation, mais aussi parce que toute observation dépend d'une théorie.

- Une théorie comporte son ou ses noyaux organisateurs principaux, dont dépendent l'insertion et le classement des données, la hiérarchie des idées au sein de la théorie.

- Considérons le noyau dur des théories, doctrines, idéologies. Il est constitué par l'interdépendance intime : a) des évidences de fait sur lesquelles s'appuie empiriquement la doctrine ; b) des principes de distinction-liaison-opposition opérant sur les concepts fondamentaux (paradigmes) ; c) de la logique déductive qui, à partir des données et des principes, apporte dans toute la théorie le caractère d'évidence des prémisses. Le noyau dur des doctrines est évidence-cohérence. Une doctrine part d'une évidence, soit révélée, soit prétendue vérifiée une fois pour toutes. Le noyau d'évidences n'est pas mis en question. Les paradigmes organisateurs du discours théorique, eux, y sont visibles, et, par là même, évidents. Spiritualisme et matérialisme ont été, et demeurent, deux doctrines se fondant l'une et l'autre sur un noyau de cohérence-évidence. Ce qui les oppose est le paradigme qui, ici, donne réalité primordiale à l'Esprit, là donne réalité primordiale à la Matière. Le noyau dur d'une doctrine, dans son évidence-cohérence, se présente comme rationalité absolue : les données sont fournies par l'expérience, et, à partir de ces données, les conclusions sont syllogistiques (les paradigmes, je le répète, sont invisibles et semblent faire partie ou découler des données d'expérience). Mais, en fait, cette rationalité est rationalisation.

- Une théorie permet au théoricien de reconnaître hors théorie la réalité qu'elle ne peut concevoir. Une doctrine empêche l'endoctriné de voir la réalité qu'elle aveugle. De toute façon, l'évidence d'un fait que l'on accepte, mais que l'on ne peut inscrire dans son idéologie, perd rapidement sa force. Son existence même finit par se dissoudre au bout d'un temps, faute d'ancrage idéologique. Ainsi, tout ce que l'idéologie ne peut concevoir ou rationaliser se flétrit, tombe en miettes, passe à la vidange... C'est pourquoi l'idéologie nous rend si insensibles, aveugles, sourds, oublieux, imbéciles... (PSVS-81)

- Tout système d'idées est à la fois clos et ouvert. Il est clos dans le sens où il se protège et se défend contre les dégradations ou agressions extérieurs. Il est ouvert dans le sens où il se nourrit de confirmations et vérifications venant du monde extérieur. Toutefois, bien qu'il n'y ait pas de frontière nette et stable entre les uns et les autres, on peut distinguer et opposer deux types idéaux : les systèmes comportant préséance de l'ouverture sur la fermeture, que nous nommons ici théories, et les systèmes comportant préséance de la fermeture, que nous nommons ici doctrines.

- Le propre de la théorie est d'admettre la critique extérieure, selon des règles acceptées par la communauté qui entretient, suscite, critique les théories (communauté philosophique ou scientifique). Le champ d'existence des théories est récent, fragile. Il s'est constitué pour la première fois il y a 25 siècles à Athènes, où l'instauration de la philosophie a ouvert une sphère de libre débat d'idées sans sanction, exclusion, ni liquidation de ceux qui étaient admis au débat. Puis la science européenne a créé son propre champ, où toute théorie doit obéir à des règles empiriques/logiques contraignantes et accepter les vérifications/réfutations qui pourraient l'infirmer.

- Un système d'idées demeure théorie tant qu'il accepte la règle du jeu compétitif et critique, tant qu'il manifeste de la souplesse interne, c'est-à-dire la capacité d'adaptation et modification dans l'articulation entre ses sous-systèmes, comme la possibilité d'abandonner un sous-système et de le remplacer. En d'autres termes, une théorie est capable de modifier ses variables (qui se définissent dans les termes de son système) mais non ses paramètres (les termes mêmes qui définissent le système). Ainsi, les caractères "fermés" d'une théorie sont contrebalancés par la recherche de l'accord entre sa cohérence interne et les données empiriques dont elle rend compte : c'est cela qui constitue sa rationalité.

- La théorie est ouverte parce qu'elle est éco-dépendante. Elle dépend du monde empirique où elle s'applique. La théorie vie de ses échanges avec le monde : elle métabolise du réel pour vivre. Ainsi la théorie accepte la critique dans le cadre philosophique, mais c'est dans le cadre scientifique qu'elle doit admettre le principe de sa bio-dégradabilité : une théorie ouverte est une théorie qui accepte l'idée de sa propre mort.

- La doctrine, elle refuse la contestation comme elle refuse toute vérification empirico/logique qui lui serait imposée par une instance extérieure. Elle est intrinsèquement irréfutable. Elle n'est pas pour autant totalement close sur le monde extérieur; elle a besoin de se nourrir de vérifications et confirmations, mais elle ne sélectionne que les seuls éléments ou événements qui la confirment; elle les filtre soigneusement et les soumet à un cracking qui n'en retient que l'assimilable.

- Dire que l'ouverture théorique nécessite des conditions extérieurs favorables, c'est dire que tout système d'idées tend à se refermer de lui-même. Le dogmatisme et l'orthodoxie sont ses tendances naturelles, et celles-ci sont contrebattues seulement par des conditions extérieures.

- Alors que la théorie reconnaît que ses axiomes ou postulats sont indémontrables, la doctrine les tient pour des principes d'évidence, véridiques à jamais, qui assurent la vertu inaltérable de son système. Alors que la théorie entretient sa rationalité dans l'échange incertain avec le monde extérieur, la doctrine refuse ce qui est rebelle à sa logique rationalisatrice.

- Ainsi, à la différence de la théorie, la doctrine est blindée contre les agressions extérieures. Chacun de ses concepts est protégé autant que le noyau. Ses articulations internes sont rigides. La doctrine est dogmatique par nature : le dogmatisme, c'est justement l'union de la rigidité, du blindage, de l'arrogance doctrinaires. La doctrine possède seule la vérité, elle s'arroge tous les droits, elle est toujours orthodoxe. Ce qui lui est étranger est ipso facto soupçonné d'être ennemi et est rejeté. Les arguments contraires sont transformés en arguments contre les contradicteurs. La doctrine est en état de mobilisation permanente et enflamme sans discontinuer l'enthousiasme de ses fidèles. Violemment offensive, elle attaque sans trêve les théories et les autres doctrines qu'elle anathémise. Elle est cruelle et peut exiger non seulement la condamnation, mais la mort de ses détracteurs.

- Les échanges entre la doctrine et le monde empirique sont raréfiés. Mais la doctrine n'est pas pour autant totalement close. Elle assure des échanges minimaux en sélectionnant uniquement ce qui lui apporte confirmation. Elle va surtout puiser dans les esprits/cerveaux des humains de puissantes énergies régénératrices. (M4-91)

- ...je tiens à la dualité entre dogme et théorie. Je pars de l'idée qu'un dogme comme une théorie ont quelque chose de commun. Ce sont des systèmes d'idées organisées, mais l'un est entièrement fermé, à savoir le dogme et il se justifie toujours par la référence aux textes sacrés de sa fondation et, bien entendu, réfute toute réfutation alors que la théorie, elle, est potentiellement ouverte sur des arguments contradictoires qui lui permettent éventuellement de se modifier et même elle est ouverte sur des arguments qui la contestent radicalement, c'est à dire elle accepte le principe de sa propre bio-dégradabilité. (...) Une théorie elle aussi, est relativement fermée avec son système de protection immunologique, elle a la volonté de maintenir ses composants les uns avec les autres, mais elle accepte ce jeu de confrontations avec le monde extérieur. C'est pourquoi une théorie est simultanément fermée en un certain sens mais ouverte en un autre, alors que le dogme, par sa nature, ne peut être que fermé et il ne peut qu'exploser ou bien, à la rigueur, dans certains cas, s'attendrir et devenir système philosophique. Il y a des " marxistes fermés " qui sont devenus des " marxistes ouverts " !... (EAP-95)

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DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte (suite et fin)

Une part importante de ce site est constituée d'une remarquable collection 'd'Extraits', faite de citations de paragraphes extraits d'ouvrages d'Edgar Morin, citations ordonnées alphabétiquement autour de plusieurs centaines de 'mots clés'. Si bien que cette collection peut s'utiliser comme une sorte de lexique définissant les concepts dans et par les contextes (des 'Extraits') dans lesquels on peut les rencontrer. 

            JP Paquet nous a très amicalement autorisé à reprendre ici le fichier de cette 'collection d'extraits' ce qui nous permet d'installer sur la plupart des documents  et Notes du Site du Réseau Intelligence de la Complexité les liens hypertextes reliant aisément la lecture d'un mot - concept et celle du ou des contextes dans lesquels on peut l'interpréter. Nous l'en remercions chaleureusement.

            La visite complète du site sur Edgar MORIN intéressera souvent les navigateurs attentifs à l'oeuvre d'E Morin, puisqu'ils y trouveront nombre d'autres documents complémentaires, en particulier bio et biblio graphiques et vidéographiques. La rubrique Bibliographie donne en particulier les références éditoriales des chacun des ouvrages dans lequel chaque citation a été extraite (mentionnées seulement par les initiales du titre)

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Chemin faisant, on peut présumer que d'autres familles de citations remarquables, éclairant notre intelligence de la complexité, pourront s'insérer dans cette Rubrique : ce sera peut-être d'avantage sous la forme d'un Florilège que sous celle d'un dictionnaire alphabétique. Dans l'immédiat, ce Dictionnaire des Citations d'Edgar Morin a l'immense mérite d'être effectivement établi et aisément accessible. .Il nous permet d'ouvrir une voie nouvelle et de mettre à la disposition de chacun une aide bienvenue à la navigation.