DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte

L'argument de cette rubrique nous a été donné par M Jean Pierre PAQUET (dit Jipépak) qui a réalisé au fil des ans un site sur Edgar MORIN qu'il présente en ces termes : « Emerveillé par la force, la portée, la profondeur, la beauté, la poésie de la pensée d'Edgar MORIN, ...  j'ai constitué, petit à petit, ce lexique morinien, pour tenter de saisir cette perpétuelle curiosité omnivore, cette pensée toujours en « itinérance », cherchant toujours la "reliance", afin de mieux comprendre, mieux saisir sa vision globale, mieux m'imprégner de cette oeuvre démesurée, essentielle, universelle. Grâce à l'internet je mets simplement ce lexique à la disposition de tout le monde, ... Ce recueil synthétique est également une invitation à se lancer dans la lecture des oeuvres de cet incontournable penseur/humaniste. ...»

Lire la suite de cette introduction au dictionnaire des citations...

Dictionnaire des citations d'Edgar Morin (Extraits)

Tout Afficher           0-9 A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z



Dieu(x)




- Les dieux sont les produits d'une extension et d'une différenciation à deux dimensions, elles-mêmes déterminées par l'extension des sociétés archaïques et leur différenciation sociale, c'est-à-dire leur évolution générale. D'une part le monde des morts s'étendra et se différenciera du monde des vivants ; d'autre part, à l'intérieur même du monde des morts, les grands morts se différencieront et étendront leur puissance par rapport au commun des immortels.... Donc plus les morts se sépareront des vivants, plus se préciseront les différenciations entre les morts, plus se préciseront les pouvoirs divins des morts-ancêtres. Et plus les morts-ancêtres se diviniseront, plus leurs attributs divins submergeront leurs caractères de morts, jusqu'à en faire des morts jamais nés, ou des vivants jamais morts, qui dès leur naissance auront vécu la vie glorieuse de l'au-delà : c'est-à-dire de purs immortels. Enfin ces mêmes attributs divins transcenderont leurs qualités d'ancêtres pour en faire des dieux créateurs de l'humanité, de la vie et même de l'univers. Le pouvoir des morts est alors devenu le pouvoir des dieux, la science des morts s'est muée en science des dieux ou religion.

- Dans son déroulement, l'histoire du Panthéon divin sera le reflet de l'histoire humaine. De la société de cueillette aux cités maritimes, des clans aux empires, les dieux triomphants, anciens totems des clans vainqueurs, deviendront maîtres du monde. Sélectionné par la guerre et la victoire, produit de multiples syncrétismes successifs, le panthéon unifié des dieux, groupant dieux-clients et dieux-féodaux autour des grands dieux, reflétera l'unification sociale, de même que ses conflits refléteront les conflits humains. Lorsque la monarchie se consolidera sur une base à la fois agraire et urbaine, comme élément d'unité et d'équilibre qui s'oppose aux régressions féodales, lorsque apparaîtra l'homme roi, seigneur des seigneurs, alors apparaîtra le dieu-roi, roi des dieux ; la divinité des dieux-rois sera la projection céleste du pouvoir royal terrestre, projection boomerang, qui divinisera en retour le roi. (HM-51)

- Dominé, exploité, par ses dieux et ses génies, sapiens à son tour essaie de les apprivoiser, de les utiliser. Il les sert, les nourrit, leur offre des sacrifices, leur chante des louanges, leur adresse ses prières, pour qu'à leur tour ils lui assurent nourriture, succès, protection, victoire, immortalité... (PP-73)

- J'ai dit et écrit que les dieux existent, non pas certes à la façon dont le croient les croyants, mais à la façon des êtres d'esprit, qui prennent substance à partir de la foi collective fervente des fidèles, et qui, existant ainsi, rétroagissent sur la communauté qui les fait vivre, s'imposent à elle, la "possèdent" reçoivent prières et offrandes, se font obéir.

- Je suis et demeure sans Dieu, mais je sais qu'il n'existe par un point de vue pur de tout mythe ou croyance, d'où l'on puisse considérer avec dédain le mythe et la croyance. L'athée doit découvrir sa croyance - notamment sa croyance en la raison - son fondement irrationalisable, et commercer avec elle. Et du coup, nous, néo-athées, nous pouvons demander aux croyants de devenir néo-croyants, c'est-à-dire d'établir un nouveau commerce avec leur(s) Dieu(x). (PSVS-81)

- Tous les dieux existent, existent réellement pour leurs fidèles, bien qu'ils n'existent pas en dehors de la communauté des croyants. Surgis comme des ectoplasmes collectifs des esprits/cerveaux humains, les dieux deviennent des individualités, chacune dotée de son principe d'identité, de sa psychologie, de sa corporalité propre. Ils ont une existence vivante, bien qu'ils ne soient pas constitués de matière nucléo-protéinée (ils ont toutefois, rappelons-le, leur substrat nucléo-protéiné dans les neurones de leurs fidèles). Ils agissent, interviennent, demandent, écoutent. Ils sont réellement présents dans les cérémonies religieuses, et dans les rites comme ceux du vaudou ou du candomble, ils s'incarnent, parlent, exigent.

- Les dieux règnent, ordonnent des sacrifices, s'en réjouissent. Bien que leur existence dépende de nos existences, ils sont nos souverains. Nous leur demandons aide, protection, pitié. Nous leur offrons nos prières, nos prémisses, nos agneaux, nos génisses, nos enfants, s'il le faut. Lorenz disait que l'homme était un animal domestiqué par la société. Il faut dire aussi qu'il est asservi par les dieux. Toutefois, les dieux sont réciproquement à notre service. Si nous les invoquons avec le respect et la vénération requis, ils viennent nous aider dans nos entreprises, apporter la pluie pour nos récoltes, nous donner la victoire dans nos combats, consoler nos détresses, nous sauver dans les périls extrêmes. Les dieux dont nous sommes les serviteurs sont là pour nous rendre service. Nos dieux ne sont pas à la disposition des étrangers, des infidèles, ils sont à nous. Nous possédons les dieux qui nous possèdent. Il y a donc une relation de symbiose, de parasitisme mutuel, d'exploitation mutuelle (le plus souvent très inégale) entre dieux et humains.

- D'où vient la toute-puissance des dieux ? Sous l'angle de la psychologie humaine, ce sont les projections de nos désirs et de nos craintes qui transcendantalisent les dieux. Mais sous l'angle noologique, ce sont les dieux qui s'autotranscendantalisent à partir de la formidable énergie psychique qu'ils puisent dans nos désirs et nos craintes. Ainsi, produits des esprits/cerveaux au sein d'une culture, ils rétroagissent de façon dominatrice sur ces esprits/cerveaux et cette culture. Produits par des mortels, ils deviennent immortels et régissent le destin des mortels, capables même de leur offrir l'immortalité en échange d'obéissance et d'amour . Certes, les dieux ne sont pas vraiment immortels : leur vie dépend de celle de la communauté des fidèles. Si les humains mouraient, les dieux mourraient. Lorsque l'humanité mourra, tous les dieux mourront. Ni le plus petit, ni le plus grand ne pourra échapper à la mort de l'humanité. Mais tant qu'il y a de l'humanité, les Grands Dieux sont très peu biodégradables.

- Les Grands Dieux durent, mais non pas comme les choses pétrifiées, les rochers et les montagnes; comme les soleils, ils sont dotés d'une capacité d'autorégénération inouïe et ils se perpétueront tant qu'ils disposeront comme combustible de l'énergie psychique des humains. Leur toute-puissance a toutefois des limites; l'histoire singulière d'Athènes au V siècle A.J.C. nous a montré qu'une cité démocratique était capable de refouler la zone d'action de ses dieux à la simple protection, non à la maîtrise; la philosophie européenne a eu l'énergie spirituelle de réduire, et à la limite de dissoudre, le Grand Dieu qui avait recouvert tout son Moyen Age. L'esprit humain peut donc faire mourir les dieux qu'il a créés. Mais peut-il supprimer les successeurs abstraits des dieux, qui se cachent sous des philosophies et idéologies apparemment laïques ? (M4-91)

- Si les dieux ont une vie plus longue qu'une vie humaine, ils sont néanmoins mortels. C'est une intuition que j'ai profondément. Je crois en l'existence des dieux, je crois dans ces dieux qui s'incarnent, dans ces orisha qui s'incarnent au sein de la macumba. Je crois que le dieu existe dans le temple où on le prie. Evidemment, seulement tant qu'il y a des croyants qui croient en lui. Le jour où l'humanité mourra, les dieux mourront. Je crois en des dieux mortels avec qui nous devons des rapports conviviaux. Non pas d'égalité, parce qu'ils sont au-dessus de nous. Il y a des choses qui nous sont transcendantes ! Mais ils ne font pas partie de cette éternité figée et de cette immortalité glaciale. (NCJN-00)

- ...puisque les dieux naissent de la foi des humains et se nourrissent de leurs craintes et de leurs désirs, ils acquièrent une énergie folle, suffisamment intense pour pouvoir susciter des hallucinations, des visions, les stigmates du Christ. Je pense même que les pouvoirs imaginaires de l'esprit sont absolument fabuleux. Nous sécrétons des esprits, des génies et des fantômes qui sont, en plus, entretenus par le fait que nous voyons des morts dans nos rêves, etc. [...] Maintenant je ne crois pas que ces êtres aient une existence indépendante de la nôtre. Aussi le jour où l'humanité s'éteindra tous les dieux et tous les fantômes mourront avec elle...

- Ce qui nous semblait normal auparavant - un univers construit par un Dieu-architecte - nous paraît aujourd'hui absolument incroyable Compte tenu de nos connaissances actuelles toutefois, on ne peut réhabiliter l'idée d'un Dieu planificateur. Il y a tout au plus un Dieu, ou un enfant disait Héraclite, qui joue aux dés. Il y a eu beaucoup de bifurcations dans cette histoire d'un Dieu qui joue aux dés. Et comme dans tous les jeux, il y a des règles et des aléas. Peut-être finalement que ce sont deux dieux qui jouent l'un contre l'autre aux échecs. On peut tout supposer. C'est cela à mon avis, le grand mystère de l'univers et de la réalité, qui est inconcevable. Je crois que tout cela démontre les limites extraordinaires de la rationalité humaine pour concevoir un réel qui la dépasse. Seulement cette rationalité humaine a la capacité de savoir que la réalité la dépasse. C'est quand même une vertu de l'esprit humain. (HU-01)



En écrivant L'homme et la mort, j'ai réalisé que le mythe et l'imaginaire ne pouvaient être réduits au rang de superstructures pouvant plus ou moins influencer les structures, mais néanmoins secondaires. J'ai compris que le mythe, le rite et l'imaginaire occupent une place fondamentale dans l'être humain. Ils ont leur mode d'existence. Les dieux ont ainsi une existence réelle à travers la foi collective d'un peuple. Leur puissance est telle qu'ils sont capables de demander à leurs fidèles de mourir ou de tuer pour eux. C'est dire que nous sommes capables, par nos esprits conjugués, de créer des êtres plus forts que nous, bien que nous en soyons les créateurs. Des êtres avec lesquels se tissent des rapports obséquieux : on leur rend hommage sans arrêt, on les couvre de louanges et on leur demande des services en échange. Mon expérience du candomblé brésilien m'a fait percevoir l'existence des orixas, ces esprits-dieux qui, convoqués au cours des cérémonies, s'emparent d'un fidèle, l'habitent, parlent à travers sa voix. L'existence des orixas est " objective " à partir d'une subjectivité commune des fidèles et grâce à des rites. Les dieux vivront tant que des humains croiront en eux. Mais quand l'humanité disparaîtra, les pauvres dieux mourront, comme nous. (MC-08)

Tout Afficher           0-9 A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z

DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte (suite et fin)

Une part importante de ce site est constituée d'une remarquable collection 'd'Extraits', faite de citations de paragraphes extraits d'ouvrages d'Edgar Morin, citations ordonnées alphabétiquement autour de plusieurs centaines de 'mots clés'. Si bien que cette collection peut s'utiliser comme une sorte de lexique définissant les concepts dans et par les contextes (des 'Extraits') dans lesquels on peut les rencontrer. 

            JP Paquet nous a très amicalement autorisé à reprendre ici le fichier de cette 'collection d'extraits' ce qui nous permet d'installer sur la plupart des documents  et Notes du Site du Réseau Intelligence de la Complexité les liens hypertextes reliant aisément la lecture d'un mot - concept et celle du ou des contextes dans lesquels on peut l'interpréter. Nous l'en remercions chaleureusement.

            La visite complète du site sur Edgar MORIN intéressera souvent les navigateurs attentifs à l'oeuvre d'E Morin, puisqu'ils y trouveront nombre d'autres documents complémentaires, en particulier bio et biblio graphiques et vidéographiques. La rubrique Bibliographie donne en particulier les références éditoriales des chacun des ouvrages dans lequel chaque citation a été extraite (mentionnées seulement par les initiales du titre)

*-*-*-*-*

Chemin faisant, on peut présumer que d'autres familles de citations remarquables, éclairant notre intelligence de la complexité, pourront s'insérer dans cette Rubrique : ce sera peut-être d'avantage sous la forme d'un Florilège que sous celle d'un dictionnaire alphabétique. Dans l'immédiat, ce Dictionnaire des Citations d'Edgar Morin a l'immense mérite d'être effectivement établi et aisément accessible. .Il nous permet d'ouvrir une voie nouvelle et de mettre à la disposition de chacun une aide bienvenue à la navigation.