DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte

L'argument de cette rubrique nous a été donné par M Jean Pierre PAQUET (dit Jipépak) qui a réalisé au fil des ans un site sur Edgar MORIN qu'il présente en ces termes : « Emerveillé par la force, la portée, la profondeur, la beauté, la poésie de la pensée d'Edgar MORIN, ...  j'ai constitué, petit à petit, ce lexique morinien, pour tenter de saisir cette perpétuelle curiosité omnivore, cette pensée toujours en « itinérance », cherchant toujours la "reliance", afin de mieux comprendre, mieux saisir sa vision globale, mieux m'imprégner de cette oeuvre démesurée, essentielle, universelle. Grâce à l'internet je mets simplement ce lexique à la disposition de tout le monde, ... Ce recueil synthétique est également une invitation à se lancer dans la lecture des oeuvres de cet incontournable penseur/humaniste. ...»

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Dictionnaire des citations d'Edgar Morin (Extraits)

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Science - Techno-science




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- Je refuse le mépris pseudo-philosophique que l'on voue aux sciences tandis que l'on reste dans la verbalisation gratuite des concepts. Certes la science ne résout aucun des problèmes fondamentaux que se pose la pensée, mais du moins, elle incite et agreennte notre réflexion de façon prodigieuse. La vraie philosophie se doit de plonger dans les sciences pour survivre et ne pas se constituer en "grande réserve". Je suis contre "l'apartheid". La réflexion subjectiviste et la science objectiviste sont les deux aspects indissociables du problème humain, qui ne peut se poser isolément en terme de "sujet" ou "d'objet". (ARG14-59)

- La science, qui semblait se fonder sur le réel avait en fait contribué à le construire et aujourd'hui, audacieuse comme la plus audacieuse métaphysique, elle le détruit, je veux dire qu'elle détruit sa substance. Energie, matière, particules sont des petites réifications commodes. Ce qui émerge : des équations. (VS-69)

- La grande importance de l'épistémologie moderne, c'est d'avoir montré de façon décisive que la théorie scientifique n'est pas le reflet du réel ; c'est une construction de l'esprit qui effectivement essaie de s'appliquer sur le réel. Karl Popper est un de ceux qui est allé le plus intelligemment dans cette voie. On ne peut pas, dit-il, induire de façon certaine une loi à partir des vérifications empiriques. Les théories sont des systèmes logiques élaborés par l'esprit humain et que celui-ci applique sur le réel. Autrement dit, les théories scientifiques sont des constructions de l'esprit ; ce ne sont pas des reflets du réel ; ce sont des traductions du réel dans un langage qui est le notre, c'est-à-dire celui d'une culture donnée dans un temps donné. C'est très important. D'un côté les théories scientifiques sont produites par l'esprit humain donc elles sont subjectives, mais de l'autre côté elles sont fondées sur des données qui, elles, sont vérifiées, donc sont objectives.

- La biodégradabilité de la théorie scientifique est un fait fondamental qui nous montre que la fécondité de la connaissance scientifique est une lutte de théories. C'est une lutte de diversités qui acceptent toutes une règle commune. Quand l'application de la règle commune peut être bien faite, comme dans les sciences physiques, cela ne marche pas mal ! Mais quand on ne peut pas trouver la vérification, comme dans les sciences sociales, évidemment cela marche beaucoup moins bien ! (AEM-80)

- La science a abattu les vérités révélées, les vérités d'autorité. Du point de vue scientifique, ces vérités sont des illusions. Il a semblé que la science remplaçait ces fausses vérités par des vérités "vraies". Effectivement, elle fonde ses théories sur des données vérifiées, revérifiées, toujours revérifiables. Toutefois, l'histoire des sciences nous montre que les théories scientifiques sont changeantes, c'est-à-dire que leur vérité est temporaire.

- La science est un mouvement/combat vers la vérité qui s'effectue à travers la vigilance incessante sur le risque d'erreur. Il en ressort cette "vérité" : nous ne pouvons avoir aucune preuve absolue de la vérité, mais nous devons chercher à déceler et prouver l'erreur. Nous pouvons alors connaître des "vérités" sur l'erreur. De même, nous pouvons reconnaître les "vrais" mensonges. C'est dire que la problématique de la vérité est inéliminable, mais se transforme radicalement.... Ce nouveau statut, ce n'est pas seulement celui de la relationnalité de la vérité, où la vérité n'est plus une évidence issue du réel s'imposant absolument, mais est le fruit d'une construction complexe de l'esprit à partir d'une relation dialoguante avec le réel, mettant en �?uvre perception, mémoire, logique, réflexion critique.... C'est surtout celui de la biodégradabilité de la vérité. Toute vérité existe dans des conditions et limites d'existence données. Elle peut être absolument vraie dans ces conditions et limites, mais meurt hors de ces conditions et limites. Les vérités non biodégradables sont illusoires et mensongères dans leur prétention à transcender les conditions mortelles d'existence.

- Le développement hyperdisciplinaire des sciences rend aveugle à ce qui tombe entre les disciplines , et qui est l'essentiel. Tandis que la formalisation et la quantification ignorent les êtres et les existants, qui deviennent par là même invisibles et fond place à des chiffres, des formules, des idéalités, c'est la vie qui tombe dans les trous entre les disciplines biologiques, c'est l'homme qui tombe dans les trous entre les disciplines des sciences humaines. C'est le sujet qui, depuis longtemps disparu de toutes sciences, est considéré comme pur fantasme, ce qui constitue le délire le plus subjectif qui se puisse concevoir. Ainsi donc, les progrès de la sciences produisent non seulement de l'élucidation, mais aussi de l'aveuglement. (PSVS-81)

- Ce que nous ont apporté les sciences, depuis deux siècles, et ça continue... c'est de nous faire perdre ce privilège central que nous donnait la religion, qui faisait de l'homme une créature créée spécialement par un créateur et sise au centre de l'univers. Nous avons perdu ce privilège d'être de substance différente de celle des autres vivants, puisque nous sommes un produit de l'évolution biologique ; la vie elle-même a été faite avec la matière cosmique, ce qui a commencé avant qu'existent les étoiles. Donc nous faisons "partie" de cet univers, mais nous sommes très marginaux. On a perdu le privilège d'être au centre du monde.

- La science est l'aventure de la raison humaine qui essaie de dialoguer avec les données et les faits. C'est un dialogue entre la raison humaine et l'univers. L'univers, en fait, est toujours plus fabuleux et incompréhensible que le croyait la raison.

- Je crois qu'il y a un mouvement de "feed back" positif de la destruction par la destruction, qui est terrifiant. Le problème aujourd'hui de la science n'est plus, comme l'a dit un philosophe, de maîtriser la maîtrise. Personne n'est contrôlé. Nous n'arrivons pas à contrôler les choses qui sortent des laboratoires, et les politiques qui s'en servent eux-mêmes sont incontrôlés : il y a une sorte de force incontrôlée mais que contrôle la mort ; c'est la mort le contrôleur. C'est terrifiant... !

- La grande difficulté, c'est de concevoir à la fois le "bon" et le "mauvais" côté de la science, cette ambivalence profonde. En général les esprits se partagent : les uns disent que la science apporte des bienfaits à l'humanité, médecine, vaccins, agronomie etc.... On dresse la liste de tous ces apports indubitables, d'autres font une liste toute aussi indubitable de menaces et de fléaux. En réalité, il y a un jeu dialectique de l'un et de l'autre : la médecine a fait diminuer la mortalité infantile dans de nombreux pays du Tiers Monde, mais cette diminution a aggravé le problème démographique et le problème de la faim, qui lui-même relève évidemment de l'accroissement des cultures et des rendements mais aussi des problèmes politiques liés à l'organisation sociale. Le drame, c'est que nous avons des pensées compartimentées alors que tous les problèmes sont solidaires. Un problème scientifique est aussi un problème politique, qui lui-même renvoie à la science.

- Le scientisme, c'est la prétention indue au monopole de vérité, alors que le propre de la science c'est de dire : il n'y a pas de monopole.

- ... la connaissance scientifique n'est pas seulement un produit à mettre dans des ordinateurs pour être manipulé par des puissance anonymes. La connaissance scientifique doit être faite pour être réfléchie et pensée par tout citoyen.

- Les scientifiques doivent être propriétaires, dans leurs laboratoires, de leurs outils, de leurs appareils, de leurs archives, de leurs tiroirs et même de leurs théories - dans le sens où ils font des théories assez sophistiquées qui, sur le plan mathématique, ne sont pas intelligibles à tous. Mais ils ne sont pas propriétaires des idées qui se trouvent dans les théories. Ces idées devraient pouvoir être discutées par tous, sans qu'il y ait ce qu'on appelle "vulgarisation", une sorte de sous-produit du savoir, c'est-à-dire un échec. (SCC-84)

- Au XVIII siècle, les sociétés scientifiques apparaissent et les scientifiques se différencient des philosophes. Mais les uns et les autres continueront de communiquer intensément comme en témoigne l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. C'est au XIX siècle que s'opère vraiment la disjonction , au sein de l'Université, où s'installent les sciences, entre départements scientifiques et départements littéraires et philosophiques. Commence alors la grande désunion entre la culture humaniste et la culture scientifique, qui appauvrira l'une en connaissances, l'autre en réflexions sur elle-même. Tandis qu'elle se dissocie de la philosophie, la science s'associe à la technique.

- Le monde qui surgit à la fin du XX siècle est radicalement nouveau par rapport au monde de Galilée, Descartes, Newton, Laplace. La Perfection, l'Eternité, l'Absolu y ont fait définitivement naufrage (ce qui ne signifie pas qu'ils ne soient pas ailleurs, au-dessus ou au-dessous de ce monde). Au cours de ce processus, les réponses de la science ont ressuscité les grands problèmes : l'Univers est problème, le réel est problème, la vie est problème, l'homme est problème. La connaissance scientifique elle-même est problème. Au cours de ce processus également, la science européenne s'est mondialisée. C'est évidemment une conséquence de l'européisation du monde, où la diffusion des techniques, valeurs, modes de penser européens a permis l'implantation de la science dans des contrées où elle était auparavant inconcevable. Mais c'est aussi une conséquence de l'universalité potentielle de la science. (PE-87)

- Il y a toujours certes pour un scientifique possibilité de réfléchir sur sa science, mais c'est une réflexion extra ou méta-scientifique qui ne dispose pas des vertus vérificatrices de la science. Ainsi nul n'est plus désarmé que le scientifique pour penser sa science. La question : «Qu'est-ce que la science ?» est la seule qui n'ait encore aucune réponse scientifique. C'est pourquoi s'impose plus que jamais la nécessité d'une autoconnaissance de la connaissance scientifique. Celle-ci doit faire partie de toute politique de la science, comme de la discipline mentale du scientifique. La pensée d'Adorno et d'Habermas nous rappelle sans cesse que l'énorme masse du savoir quantifiable et techniquement utilisable n'est que du poison s'il est privé de la force libératrice de la réflexion.

- L'esprit scientifique est incapable de se penser lui-même tant qu'il croit que la connaissance scientifique est le reflet du réel. Cette connaissance ne porte-t-elle pas en elle la preuve empirique (données vérifiées par observations/expérimentations différentes) et la preuve logique (cohérence des théories) ? Dès lors, la vérité objective de la science échappe à tout regard scientifique puisqu'elle est ce regard lui-même. Ce qui est élucidant n'a pas besoin d'être élucidé. Or les travaux divers, et en de nombreux points antagonistes, de Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend entre autres, ont pour trait commun de montrer que les théories scientifiques, comme les icebergs, ont une part immergée énorme qui n'est pas scientifique, mais qui est indispensable au développement de la science. C'est là que se situe la zone aveugle de la science qui croit que la théorie reflète le réel. Le propre de la scientificité n'est pas de refléter le réel, mais de la traduire en des théories changeantes et réfutables.

- L'évolution de la connaissance scientifique n'est pas seulement d'accroissement et d'extension du savoir. Elle est aussi de transformations, de ruptures, de passages d'une théorie à l'autre. Les théories scientifiques sont mortelles, et elles sont mortelles parce que scientifiques. La vision que donne Popper de l'évolution de la science devient celle d'une sélection naturelle où les théories résistent un temps non parce qu'elles sont vraies, mais parce qu'elles sont le mieux adaptées à l'état contemporain des connaissances. Kuhn apporte une autre idée non moins importante : c'est qu'il se produit des transformations révolutionnaires dans l'évolution scientifique, où un paradigme, principe majeur contrôlant les visions du monde, s'effondre pour laisser place à un nouveau paradigme. On croyait que le principe d'organisation des théories scientifiques était purement et simplement logique. On doit voir, avec Kuhn, qu'il y a, à l'intérieur et au-dessus des théories, inconscients et invisibles, quelques principes fondamentaux qui contrôlent et commandent, de façon occulte, l'organisation de la connaissance scientifique et l'usage même se la logique.

- L'idée que la vertu capitale de la science réside dans les règles propres à son jeu de la vérité et de l'erreur nous montre que ce qui doit être absolument sauvegardé comme condition fondamentale de la vie même de la science, c'est la pluralité conflictuelle au sein d'un jeu qui obéit à des règles empiriques-logiques.

- Quel est le progrès de la science ? C'est que des erreurs sont éliminées, éliminées, éliminées. On n'est jamais sûr d'avoir la vérité, puisque la science est marquée par le faillibilisme. Le combat pour la vérité progresse, mais de façon négative, à travers l'élimination des fausses croyances, des fausses idées et des erreurs.

- Quelle est l'erreur de la pensée formalisante quantifiante qui a dominé les sciences ? Ce n'est pas du tout d'être une pensée formalisante et quantifiante, ce n'est pas du tout de mettre entre parenthèses ce qui n'est pas quantifiable et formalisable. C'est d'avoir fini par Croire que ce qui n'était pas quantifiable et formalisable n'existait pas où n'était que l'écume du réel. Rêve délirant car rien n'est plus fou que la cohérence abstraite. (SC-90)

- Les grands problèmes posés par les sciences ne peuvent être la propriété de chercheurs de laboratoire. L'honnête homme est capable d'intégrer et de discuter les idées fondamentales qui émergent d'une science. Quand Jacques Monod écrit Le hasard et la nécessité, il ne fait pas de vulgarisation, il ne dilue pas son savoir, il expose pour lui-même et pour le lecteur ses idées fondamentales. Sans entrer dans la manipulation des molécules et des gènes, nous pouvons discuter aujourd'hui des thèmes fondamentaux de la biologie moléculaire. Avec Prigogine, nous pouvons discuter de l'entropie sans être capable de faire le moindre calcul de laboratoire. Avec Reeves, nous pouvons nous interroger sur notre cosmos. Il y a certes des vulgarisateurs superficiels, mais ils sont moins à craindre que les Diafoirus qui veulent nous empêcher de penser. Autrement dit, je pense que c'est une illusion, et je dirai même une illusion terrible, que de Croire que les problèmes fondamentaux qui se révèlent dans les différentes sciences ne peuvent pas être discutés, non seulement par les philosophes et les gens cultivés mais même par les citoyens. (LM-91)

- Nous somme encore en la préhistoire de l'esprit humain. Notre science n'est pas en voie d'achèvement, elle est en voie de re-commencement à partir des nouvelles découvertes n'obéissant plus aux anciens principes d'intelligibilité. Nous pouvons deviner que «les plus grandes découvertes concernant l'univers, la nature de la matière, celles du cerveau humain et de leurs interactions restent à venir» (Wilson). (M4-91)

- Les explications mythiques, religieuses et rationalistes nous occultent l'inexplicable qu'elles portent pourtant en elles. La science qui croit tout éclairer aveugle. Or la science véritable est celle qui arrive à la connaissance de l'ignorance. Pascal l'avait bien su : "Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle, où se trouvent tous les hommes en naissant. L'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir; trouvent qu'ils ne savent rien et se rencontrent en cette ignorance d'où ils étaient partis : mais c'est une ignorance savante, qui se connaît." (MD-94)

- Il était entendu dans le monde scientifique que les sciences reposaient sur trois piliers de certitude: Le premier pilier était l'ordre, la régularité, la constance et surtout le déterminisme absolu. Laplace imaginait qu'un démon, doté de sens et d'un esprit supérieur, pouvait non seulement connaître tout événement du passé mais surtout ceux du futur. Le deuxième pilier était la séparabilité. Je prends un objet et un corps. Pour le connaître, il suffit de l'isoler conceptuellement ou expérimentalement en l'extrayant de son milieu d'origine pour le transformer dans un milieu artificiel. Le troisième pilier était la valeur de preuve absolue fournie par l'induction et la déduction, et les trois principes aristotéliciens qui établissaient l'univocité de l'identité et le rejet de la contradiction. Or ces trois piliers sont aujourd'hui en état de désintégration, non pas parce que le désordre a remplacé l'ordre mais parce qu'on s'est rendu compte que là où l'ordre régnait en maître, dans le monde physique, il existait en réalité un jeu dialogique . J'entends par là un jeu à la fois complémentaire et antagoniste, entre l'ordre et le désordre. Ce constat était valable non seulement pour la physique mais aussi pour l'histoire de la Terre et l'histoire de la Vie. [...] De même, en ce qui concerne la séparation des objets, on avait oublié que les objets étaient liés les uns aux autres au sein d'une organisation . A partir de ce moment, il se crée un système, dont l'originalité première est de créer des qualités appelées émergences. Elles apparaissent dans le cadre de cette organisation , mais elles n'existent pas dans les parties conçues isolément. On a alors compris que la vie n'était pas faite d'une substance spécifique mais constituée des mêmes substances physicochimiques que le reste de l'univers. (RP-96)

- La science ne secrète pas de morale : les anciens prêtres étaient conjointement maîtres de la connaissance et de la morale. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Il faut donc connecter les deux cultures : la culture des humanités se dessèche si elle n'est pas agreenntée par la culture scientifique... La culture scientifique en revanche n'a pas le pouvoir de réflexion de la culture philosophique et humaniste. (SH-99)

- Les principes qui fondent la science moderne nuisent aujourd'hui à son développement, et par là même à une vision globale, unifiée de l'homme et de la nature. La révolution de la physique quantique, avec ses particules aux comportements aléatoires, a forcé les gens de science à voir le monde différemment. Nous savons désormais que le désordre et l'ordre cohabitent, là où les scientifiques ne cherchaient qu'ordre. Cela signifie notamment que les déterminismes ne fonctionnent pas absolument. (MQS-00)

- La science aventure désintéressée est captée par les intérêts économiques, la science aventure apolitique est captée par les forces politiques, au premier chef les �?tats.(M6-04)

Techno-science :
- Nous sommes arrivés aujourd'hui à l'époque de la big science, la techno-science qui a développé des pouvoirs titanesques. Mais il faut remarquer que les scientifiques sont totalement dépossédés de ces pouvoirs qui pourtant émanent de leurs propres laboratoires.; ces pouvoirs sont reconcentrés entre les mains des dirigeants des entreprises et des puissances étatiques. Il y a désormais une interaction inouïe entre la recherche et la puissance. Beaucoup de scientifiques croient éviter les problèmes que pose cette interaction en pensant qu'il y a une disjonction entre, d'un côté la science, de l'autre la technique et enfin la politique..... Une telle vision ignore non seulement la contamination de fait entre les trois instances mais ignore aussi le fait que les scientifiques sont des acteurs dans le domaine des politiques militaires et des Etats : ainsi c'est le plus grand scientifique de son temps, Einstein, qui a demandé au président Roosevelt de produire la bombe thermonucléaire. (SC-90)

- Partout, le développement de la triade science/technique/industrie perd son caractère providentiel. L'idée de modernité demeure encore conquérante et pleine de promesse partout où l'on rêve de bien-être et de moyens techniques libérateurs. Mais elle commence à être mise en question dans le monde du bien-être acquis. La modernité était et demeure un complexe civilisationnel animé par un dynamisme optimiste. Or la problématisation de la triade qui anime ce dynamisme la problématise elle-même. La modernité comportait en son sein l'émancipation individuelle, la sécularisation générale des valeurs, la différenciation du vrai, du beau, du bien. Mais désormais l'individualisme ne signifie plus seulement autonomie et émancipation, il signifie aussi atomisation et anonymisation. La sécularisation signifie non seulement libération par rapport aux dogmes religieux, mais aussi perte des fondements, angoisse, doute, nostalgie des grandes certitudes. La différenciation des valeurs débouche non plus seulement sur l'autonomie morale, l'exaltation esthétique, la libre recherche de la vérité, mais aussi sur la démoralisation, l'esthétisme frivole, le nihilisme.

- Notre devenir est plus que jamais animé par la double dynamique du développement des sciences et du développement des techniques qui s'entre-nourissent l'un l'autre ; cette dynamique propulse sur le Globe le développement industriel et le développement civilisationnel qui la stimulent en retour. Ainsi la techno-science mène le monde depuis un siècle. Ce sont ses développements et ses expansions qui opèrent les développements et les expansions des communications, des interdépendances, des solidarités, des réorganisation s, des homogénéisations qui elles-mêmes développent l'ère planétaire. Mais ce sont aussi ces développements et ces expansions qui provoquent par contre-effets rétroactifs, les balkanisations, les hérérogénéisations, les désorganisation s, les crises d'aujourd'hui.

- La techno-science n'est pas seulement la locomotive de l'ère planétaire. Elle a envahi tous les tissus des sociétés développées, implantant de façon organisatrice la logique de la machine artificielle jusque dans la vie quotidienne, en refoulant de la compétence démocratique les citoyens au profit des experts et des spécialistes. Elle a opéré ses crackings sur la pensée en lui imposant disjonctions et réductions. La techno-science est ainsi noyau et moteur de l'agonie planétaire.

- Il y a des souffrances humaines qui viennent des cataclysmes naturels, des sécheresses, inondations, disettes. D'autres viennent des formes anciennes de barbarie qui n'ont pas perdu leur virulence. Mais d'autres enfin viennent d'une nouvelle barbarie techno-scientifico-bureaucratique, inséparable de l'emprise de la logique de la machine artificielle sur les êtres humains. La science n'est pas seulement élucidante, elle est aussi aveugle sur son propre devenir et elle tient dans ses fruits, comme l'arbre biblique de la connaissance, à la fois le bien et le mal. La technique apporte, en même temps que de la civilisation, une nouvelle barbarie, anonyme et manipulatrice.

- Aujourd'hui, le mythe du progrès s'effondre, le développement est malade; toute les menaces pour l'ensemble de l'humanité ont au moins une de leurs causes dans le développement des sciences et techniques (menace des armes d'anéantissement, menaces écologiques sur la biosphère, menace d'explosion démographique). Et pourtant les développements techno-scientifiques eux-mêmes permettraient, en cette fin de millénaire, de retrouver des compétences générales, de remplacer le travail hyperspécialisé par des robots et machines et par le contrôle informatique, d'organiser une économie distributive qui supprimerait les disettes et famines du tiers monde et intégrerait les exclus, de remplacer les systèmes rigides d'enseignement par une éducation de la complexité.

- La course de la triade qui a pris en charge l'aventure humaine, science/technique/industrie, est incontrôlée. La croissance est incontrôlée, son progrès mène à l'abîme. A la vision euphorique de Bacon, Descartes, Marx où l'homme maître de la technique devenait maître de la nature, succède la vision d'Heisenberg et Gehlen, où l'humanité devient l'instrument d'un développement méta-biologique animé par la technique. Il nous faut abandonner les deux mythes majeurs de l'Occident moderne : la conquête de la nature-objet par l'homme sujet de l'univers, le faux infini vers lequel s'élançaient la croissance industrielle, le développement , le progrès. Il nous faut abandonner les rationalités partielles et closes, les rationalisations abstraites et délirantes qui considèrent comme irrationnelle toute critique rationnelle qui les vise. Il faut nous délivrer du paradigme pseudo-rationel de l'homo sapiens faber selon lequel science et technique assument et accomplissent le développement humain. La tragédie du développement et le sous-développement du développement , la course effrénée de la techno-science, l'aveuglement que produit la pensée parcellaire et réductrice, tout cela nous a jetés dans l'aventure incontrôlée. (TP-93)

- Partout la foi dans la science, la technique, l'industrie, se heurte aux problèmes posés en ces domaines. La science n'est pas seulement élucidante, elle est aussi aveugle sur sa propre aventure , qui échappe à son contrôle et à sa conscience ; elle porte dans ses fruits comme l'Arbre de la connaissance biblique, à la fois le bien et le mal.... (MD-94)

- Une des conditions fondamentales d'une évolution positive serait que les forces émancipatrices inhérentes à la science et à la technique puissent en surmonter les forces de mort et d'asservissement. Les développements de la techno-science sont ambivalents. Ils ont rétréci la Terre, permettent à tous les points du Globe d'être en communication immédiate, donnent les moyens de nourrir toute la planète et d'assurer à tous ses habitants un minimum de bien-être, mais ils ont créé les pires conditions de mort et de destruction. Les humains asservissent les machines qui asservissent l'énergie, mais ils sont en même temps eux-mêmes asservis par elles. (SSEF-00)

Néo-obscurantisme :
Pour ma part, je crois effectivement que se développe un néo-obscurantisme à travers le développement de la science. Je ne veux pas dire que le développement de la science soit le développement de l'obscurantisme, pas du tout, puisque c'est la connaissance scientifique qui nous a donné les connaissances les plus fabuleuses sur l'univers, sur la vie et qu'elle fera des découvertes encore étonnantes. Mais qu'est-ce donc ce néo-obscurantisme dont je parle ? Aujourd'hui, les grandes disjonctions et séparations entre les champs des sciences - entre les sciences naturelles, entre les sciences humaines - font, par exemple, que nous ne pouvons pas nous comprendre nous-mêmes, qui sommes des êtres à la fois culturels, psychologiques, biologiques et physiques. Nous ne pouvons pas, nous, comprendre cette unité multidimensionnelle parce que tout cela est disjoint et disloqué.

- En sociologie, on élimine parfois la notion d'homme parce qu'on ne sait pas quoi en faire. Alors, ce qui se passe, c'est ceci : on arrive à une clôture disciplinaire, hyper-disciplinaire, où chacun, évidemment, est propriétaire d'un maigre territoire et compense son incapacité à réfléchir sur les territoires des autres par l'interdiction rigoureuse faite à autrui de pénétrer sur le sien. Vous savez que les éthologistes ont reconnu cet instinct de propriété territoriale chez les animaux. Dès qu'on entre dans leur territoire : les oiseaux s'égosillent, les chiens aboient, etc. Ce comportement mammifère a beaucoup diminué dans l'espèce humaine, sauf chez les universitaires et les scientifiques. Ce qui se passe c'est que, bien entendu, la réflexion ne peut se faire que dans la communication des morceaux du puzzle qui sont ainsi disjoints, mais le spécialiste ne peut même pas réfléchir sur sa spécialité et, bien entendu, il interdit aux autres d'y réfléchir. Ce qui fait qu'il se condamne lui-même à l'obscurantisme et à l'ignorance sur ce qui se fait en dehors de sa discipline et il condamne autrui, le public, le citoyen, à vivre dans l'ignorance. C'est cela cet obscurantisme, cet ignorantisme généralisé : on a les produits d'une connaissance, qui tendent à passer directement dans les banques de données, qui tendent à être traités par des computeurs et on arrive à cette chose tout à fait extraordinaire - on risque d'y arriver : la dépossession de l'esprit humain. Parce que la connaissance, traditionnellement, est fait pour être réfléchie, pensée, discutée et, si possible, incorporée dans la vie pour avoir des éléments de réflexion ou de sagesse.

- Ce qui est tragique, à mon avis, ce n'est tellement que joue ce processus de dépossession et de perte de la réflexion, mais c'est que la plupart des gens en sont extrêmement heureux, «c'est comme ça, c'est très bien», ils sont absolument enchantés. C'est l'histoire de La Fontaine, Le Chien et le Loup : le chien est très fier du collier qu'il porte autour de son cou. Et on arrive à ce phénomène : le refus de prendre conscience de la perte de la possibilité de réfléchir. (SC-90)

science sans conscience :
- L'époque féconde de la non-pertinence des jugements de valeur sur l'activité scientifique est close. J'ai dit féconde parce qu'il était fécond que la science au XVII siècle s'autonomise par rapport à la religion, par rapport à l'Etat et par rapport aux conséquences morales qu'entraîne la connaissance elle-même. La science devait émanciper son impératif éthique propre et unique, «connaître pour connaître», qu'elles qu'en soient les conséquences. Mais ce qui était vrai de la science naissante, marginale, menacée n'est plus vrai à l'époque de la science dominante et menaçante. Ce n'est plus vrai à cause des énormes développements de la science elle-même. En effet, la science d'abord marginale dans les sociétés occidentales au XVII siècle est devenue centrale par son introduction non seulement dans les universités au XIX siècle mais aussi au c�?ur des entreprises industrielles et surtout au c�?ur de l'Etat, qui finance, contrôle, développe les institutions de recherche scientifique. Un tel développement détermine désormais le développement de notre société en même temps qu'il est déterminé par l'organisation même de cette société.

- A partir du moment où s'est opérée la disjonction entre d'une part la subjectivité humaine réservée à la philosophie ou à la prose">poésie, et d'autre part l'objectivité du savoir qui est le propre de la science, la connaissance scientifique a développé les modes les plus raffinés pour connaître tous les objets possibles mais elle est devenue complètement aveugle sur la subjectivité humaine ; elle est devenue aveugle sur la marche de la science elle-même : la science ne peut se connaître, la science ne peut se penser avec les méthodes dont elle dispose aujourd'hui.

- La question «qu'est-ce que la science ?» n'a pas de réponse scientifique. L'ultime découverte de l'épistémologie anglo-saxonne est qu'est scientifique ce qui est reconnu tel par la majorité des scientifiques. C'est dire qu'il n'y a aucune méthode objective pour considérer la science comme objet de science et le scientifique comme sujet.

- La difficulté de connaître scientifiquement la science est accrue par le caractère paradoxal de cette connaissance : - progrès inouï des connaissances corrélatif à un progrès incroyable de l'ignorance ; - progrès des aspects bénéfiques de la connaissance scientifique corrélatif au progrès de ses caractères nocifs et mortifères ; - progrès accru des pouvoirs de la science et impotence accrue des scientifiques dans la société à l'égard des pouvoirs de la science eux-mêmes. Le pouvoir est en miettes au niveau de la recherche, mais il est reconcentré et engrené au niveau politique et économique.

- De plus l'hyperspécialisation des savoirs disciplinaires a désormais mis en miettes le savoir scientifique (qui ne peut plus être unifié qu'à des niveaux de très haute, abstraite formalisation), y compris et surtout dans les sciences anthropo-sociales, qui ont tous les vices de la surspécialisation , sans en avoir les avantages. Ainsi tous les concepts molaires qui recouvrent plusieurs disciplines sont broyés ou lacérés entre ces disciplines et ne sont nullement reconstitués par les tentatives interdisciplinaires. Il devient impossible de penser scientifiquement l'individu, l'homme, la société..... Enfin et surtout, le processus du savoir/pouvoir en miettes tend à aboutir, s'il n'est pas contrebattu de l'intérieur des sciences mêmes, à une transformation totale du sens et de la fonction du savoir : le savoir est non plus fait pour être pensé, réfléchi, médité, discuté par des êtres humains pour éclairer leur vision du monde et leur action dans le monde, mais produit pour être stocké dans des banques de données et manipulé par les puissances anonymes. La prise de conscience de cette situation arrive le plus souvent brisée à l'esprit du chercheur scientifique : celui-ci à la fois le reconnaît et s'en protège dans une vision triptyque où sont dissociées et non communicantes : science (pure, noble, belle, désintéressée), technique (qui comme la langue d'Esope peut servir au meilleur et au pire), politique (mauvaise et nocive, qui pervertit la technique, c'est-à-dire les résultats de la science).

- La mise en accusation du politique par le scientifique devient ainsi pour le chercheur le moyen d'éluder la prise de conscience des interactions solidaires et complexes entre les sphères scientifiques, les sphères techniques, les sphères sociologiques, les sphères politiques. Elle l'empêche de concevoir la complexité de la relation science/société et le pousse à fuir le problème de sa responsabilité intrinsèque. Un autre aveuglement symétrique consiste à voir dans la science une pure et simple «idéologie» sociale : dès lors le scientifique qui voit ainsi la science troque le mode de penser scientifique pour le mode de penser du militant au moment même où il s'agit de penser la scientifiquement la science. (SC-90)

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DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte (suite et fin)

Une part importante de ce site est constituée d'une remarquable collection 'd'Extraits', faite de citations de paragraphes extraits d'ouvrages d'Edgar Morin, citations ordonnées alphabétiquement autour de plusieurs centaines de 'mots clés'. Si bien que cette collection peut s'utiliser comme une sorte de lexique définissant les concepts dans et par les contextes (des 'Extraits') dans lesquels on peut les rencontrer. 

            JP Paquet nous a très amicalement autorisé à reprendre ici le fichier de cette 'collection d'extraits' ce qui nous permet d'installer sur la plupart des documents  et Notes du Site du Réseau Intelligence de la Complexité les liens hypertextes reliant aisément la lecture d'un mot - concept et celle du ou des contextes dans lesquels on peut l'interpréter. Nous l'en remercions chaleureusement.

            La visite complète du site sur Edgar MORIN intéressera souvent les navigateurs attentifs à l'oeuvre d'E Morin, puisqu'ils y trouveront nombre d'autres documents complémentaires, en particulier bio et biblio graphiques et vidéographiques. La rubrique Bibliographie donne en particulier les références éditoriales des chacun des ouvrages dans lequel chaque citation a été extraite (mentionnées seulement par les initiales du titre)

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Chemin faisant, on peut présumer que d'autres familles de citations remarquables, éclairant notre intelligence de la complexité, pourront s'insérer dans cette Rubrique : ce sera peut-être d'avantage sous la forme d'un Florilège que sous celle d'un dictionnaire alphabétique. Dans l'immédiat, ce Dictionnaire des Citations d'Edgar Morin a l'immense mérite d'être effectivement établi et aisément accessible. .Il nous permet d'ouvrir une voie nouvelle et de mettre à la disposition de chacun une aide bienvenue à la navigation.