DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte

L'argument de cette rubrique nous a été donné par M Jean Pierre PAQUET (dit Jipépak) qui a réalisé au fil des ans un site sur Edgar MORIN qu'il présente en ces termes : « Emerveillé par la force, la portée, la profondeur, la beauté, la poésie de la pensée d'Edgar MORIN, ...  j'ai constitué, petit à petit, ce lexique morinien, pour tenter de saisir cette perpétuelle curiosité omnivore, cette pensée toujours en « itinérance », cherchant toujours la "reliance", afin de mieux comprendre, mieux saisir sa vision globale, mieux m'imprégner de cette oeuvre démesurée, essentielle, universelle. Grâce à l'internet je mets simplement ce lexique à la disposition de tout le monde, ... Ce recueil synthétique est également une invitation à se lancer dans la lecture des oeuvres de cet incontournable penseur/humaniste. ...»

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Dictionnaire des citations d'Edgar Morin (Extraits)

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Rationalité - Rationalisation - Rationalisme








- La rationalisation se fonde sur le principe que le réel est à tout prix et totalement rationalisable. De plus la rationalisation asservit le réel à son idée du rationnel. La rationalité est au service du commerce avec le réel. C'est dire que la lutte contre la rationalisation fait partie de l'effort rationnel qui cherche à traduire la complexité du réel. Le plein emploi de la rationalité s'effectue dans le dialogue avec un réel qui n'est pas totalement rationalisable.

- La rationalité doit sans cesse combattre la rationalisation non seulement comme l'ennemi extérieur qui prend le masque de la raison, mais aussi, surtout, comme l'ennemi intérieur qui se développe en cancer dans son sein, par hypertrophie de la cohérence logique au détriment de la vérification empirique.

- La raison-idole produit le rationalisme, c'est-à-dire : a) vision du monde postulant l'accord total entre le réel et le rationnel ; b)éthique anthroposociale affirmant que tous les actes humains peuvent et doivent être rationnels dans leur principe, leur conduite et leur finalité.

- La raison doit devenir ouverte, ou plutôt, la vrai rationalité n'est autre que la raison ouverte. La raison ouverte ne fait que combattre l'irrationnel, elle dialogue avec lui et reconnaît l'irrationalisable. A la différence de la raison démente d'un monde totalement rationnel et d'un homme seulement rationnel, elle voit dans le monde jeu d'ordre/désordres/organisation , et conçoit homo non seulement sapiens, mais sapiens/demens. La raison ouverte reconnaît l'a-rationnel, c'est-à-dire ce qui n'est ni rationnel ni irrationnel, comme l'être et l'existence, qui, sans raison d'être, sont. La raison ouverte reconnaît le sur-rationnel et essaie de le concevoir (ainsi toute création comporte quelque chose de sur-rationnel que la rationalité peut éventuellement comprendre après coup). La raison ouverte reconnaît qu'il y a des réalités à la fois rationnelles, irrationnelles, a-rationnelles, sur-rationnelles, comme les mythes, alors que la raison close n'y voit qu'erreurs, sottises, superstitions. La raison ouverte est ainsi le seul mode de commerce entre le rationnel, l'irrationnel, l'a-rationnel, le sur-rationnel, et par là elle nous est absolument nécessaire pour dialoguer avec le réel. Elle est du même coup absolument nécessaire pour combattre ses ennemis intérieurs : la lutte contre rationalisation, réification, déification, instrumentalisation de la raison est la tâche même de la rationalité ouverte. (PSVS-81)

- La Grèce n'a pas inventé la rationalité. Il y a dans toutes les sociétés humaines, y compris les plus archaïques, une pensée empirique/logique/technique qui permet d'élaborer des stratégies de connaissance et d'action , fabriquer des outils et des armes, pratiquer la chasse, etc. C'est ce que l'on peut appeler l'exercice rationnel de l'intelligence . Les pratiques magiques, les conceptions mythologiques et religieuses n'empêchent nullement ces sociétés de produire de la rationalité. Mais la rationalité y est seulement diffuse, éparpillée, imbibée de non-rationalité, et est seulement instrumentale, c'est-à-dire adaptée aux finalités pratiques auxquelles elle est vouée. En revanche, c'est en Grèce que s'est développée une sphère autonome de rationalité vouée, non plus instrumentalement aux fins pratiques de l'activité sociale, mais à la pensée théorique et à la réflexion sur tous problèmes. C'est la sphère philosophique elle-même, où la rationalité se développe dans l'échange d'arguments et la confrontation des idées.

- Dans son exercice même, la rationalité présente une double nature : d'une part, une nature constructive dans l'élaboration des systèmes d'idées ou théories ; d'autre part, une nature critique dans son aptitude à rejeter toute conception qui ne respecte pas le dialogue avec le réel, soit par non-cohérence de la pensée, soit par non-considération des faits. Aussi faut-il définir la rationalité non comme une essence, mais comme un dialogue entre l'esprit et le réel : l'esprit veut correspondre avec le monde en élaborant des conceptions qui lui correspondent.

- La rationalisation a la même source que la rationalité, mais en devient le contraire, parce qu'elle paralyse l'activité critique et chloroforme le dialogue avec le réel au profit de la logique de son système. La rationalisation enferme l'Univers dans un système cohérent, construit à partir de postulats jugés indiscutables, et rejette tout fait, toute idée, tout argument non conforme avec le système. La rationalisation est une machine à justifier de façon cohérente toute croyance ou idée qui veut échapper à la critique rationnelle.

- Le mot Raison, terme général et synthétique, est, en fait, l'enjeu des conflits entre rationalité et rationalisation ; c'est la position stratégique clé dont veulent s'emparer les adversaires. Aussi la raison pourra devenir l'étendard et le masque de la Folie, et il faudra la dérationaliser pour la rendre rationnelle....

- C'est au XVIII siècle que la raison va briser les amarres avec la Foi et prendre le flambeau de toutes Lumières. La raison des philosophes est à la fois pleinement critique et pleinement constructive : d'une part, elle attaque les mythes, religions et pouvoirs arbitraires ; d'autre part, elle édifie une philosophie complète qui sera appelée plus tard rationalisme. Le rationalisme est assuré que le Monde, obéissant à un Ordre rationnel, est totalement perméable à la raison : tout ce qui existe est intelligible et a sa raison d'être. Ce rationalisme s'articule sur l'Humanisme, qui justifie la souveraineté rationnelle d'Homo Sapiens et s'appuie sur la science, qui dévoile les Lois rationnelles de l'Univers. La raison devient ainsi le guide unificateur du savoir, de l'éthique et de la politique : l'homme peut et doit agir rationnellement ; la société peut et doit être rationnellement organisée et dirigée. En fait, cette raison était aveugle là où elle croyait élucider. Elle était aveugle en retirant toute substance et consistance aux mythes et à la religion dénoncés comme erreurs, superstitions, supercheries. C'est cet aveuglement à l'égard des mythes extérieurs qui va produire ses mythes intérieurs, dont celui de l'Ordre rationnel ; c'est parce que la raison se croit Toute-Vérité qu'elle va s'auto-déifier : et c'est en s'auto-déifiant que la raison va devenir folle. En fait, dans la raison des philosophes, la confusion était originaire entre la raison critique, qui conduit chez Voltaire et Diderot à la tolérance, et la logique rationalisatrice qui élimine comme déraison tout ce qu'elle ne peut comprendre.

- Aujourd'hui, nous commençons à considérer l'aventure de la raison européenne dans ses ambivalences et sa complexité, et à concevoir la multiplicité hétérogène et parfois contradictoire des significations enfermées dans le mot de Raison. Ainsi nous pouvons comprendre que la rationalité s'oppose à la rationalisation, bien qu'elles aient l'une et l'autre la même source. Nous avons vu le mythe et la religion s'introduire en parasites et parfois finir par prendre possession de la raison justement au moment où celle-ci croyait les anéantir. Nous pouvons donc admettre que la raison est non seulement source de pensée critique, mais aussi source de pensée mythologique. Si on ne fait pas ces distinctions et oppositions, on a guère le choix qu'entre mettre en accusation tout ce qui porte le nom de raison ou bien continuer en toutes occasions à sanctifier ce Nom. Heureusement, la raison critique n'a jamais été submergée par l'auto-mythologisation de la raison, la raison ouverte a toujours pu sécréter les antidotes à la rationalisation, et l'aspiration émancipatrice, qui se trouve à la source grecque et humaniste de la raison, a refusé de se laisser étouffer par la raison instrumentale.

- Aujourd'hui, nous sommes arrivés au stade où il nous faut reconnaître qu'il n'y a pas d'harmonie totale entre le rationnel et le réel. Bien entendu, il y a des adéquations multiples, partielles, locales, régionales, mais il n'y a pas d'adéquation absolue et universelle. Nous devons désormais savoir que la raison est insuffisante à embrasser toute l'épaisseur et toute la multidimensionnalité du réel. Nous devons donc prendre le parti de la raison ouverte, qui développe un dialogue, non seulement avec l'irrationalisé, mais aussi avec l'irrationalisable. (PE-87)

- La rationalité c'est le jeu, c'est le dialogue incessant entre notre esprit qui crée des structures logiques, qui les applique sur le monde et qui dialogue avec ce monde réel. Quand ce monde n'est pas d'accord avec notre système logique, il faut admettre que notre système logique est insuffisant, qu'il ne rencontre qu'une partie du réel. La rationalité, en quelque sorte, n'a jamais la prétention d'épuiser dans un système logique la totalité du réel, mais elle a la volonté de dialoguer avec ce qui lui résiste. Comme le disait Shakespeare : «Il y a plus de choses dans le monde que dans toute notre philosophie.» L'univers est beaucoup plus riche que ne peuvent le concevoir les structures de notre cerveau, si développé soit-il.

- Qu'est-ce que la rationalisation ? La rationalisation, ce mot est employé très justement en pathologie par Freud et par beaucoup d psychiatres. La rationalisation consiste à vouloir enfermer la réalité dans un système cohérent. Et tout ce qui, dans la réalité, contredit ce système cohérent est écarté, oublié, mis de côté, vu comme illusion ou apparence. Ici, nous nous rendons compte que rationalité et rationalisation ont exactement la même source, mais qu'en se développant elles deviennent ennemies l'une de l'autre. Il est très difficile de savoir à quel moment nous passons de la rationalité à la rationalisation; il n'y a pas de frontière; il n'y a pas de signal d'alarme. Nous avons tous une tendance inconsciente à écarter de notre esprit ce qui va le contredire, en politique comme en philosophie. Nous allons minimiser ou rejeter les arguments contraires. Nous allons avoir une attention sélective sur ce qui favorise notre idée et une inattention sélective sur ce qui la défavorise. Souvent la rationalisation se développe dans l'esprit même des scientifiques. (IPC-90)



- rationalité et rationalisation ont le même tronc commun, qui est la recherche de cohérence. Mais alors que la rationalité est ouverte à ce qui résiste à la logique et demeure en dialogue avec le réel, la rationalisation intègre de force le réel dans la logique du système et croit alors le posséder. Cette tendance rationalisatrice rejoint ici la tendance "idéaliste" profonde de tout système d'idées, qui est d'absorber en lui la réalité qu'il nomme, désigne, décrit, explique. Sous l'angle de vue noologique, les systèmes d'idées ne se nourrissent pas seulement des énergies et passions des humains. Ils sucent et pompent la réalité dont ils rendent compte. En dévoilant les "lois" qui gouvernent le monde, les théories scientifiques aspirent en elles la souveraineté universelle de ces lois. (M4-91)

- La rationalité n'est pas une propriété (dans les deux sens du terme : 1° la qualité dont sont dotés certaines esprits - scientifiques, techniciens - et dont sont dénués les autres, 2° le bien dont les techniciens et les scientifiques sont propriétaires). En devenir conscients nous invite à rompre avec l'illusion, proprement occidentale, de se Croire propriétaire de la rationalité, et avec l'habitude de juger toute culture à la mesure de ses performances technologiques. Dans toute société, même archaïque, en même temps que mythes, magie, religion, il y a présence de rationalité dans la confection d'outils, la tactique de chasse, la connaissance des plantes, des animaux, du terrain. Dans nos sociétés modernes, il y a aussi présence de mythes, de magie, de religion, y compris un mythe providentialiste se camouflant sous le terme de raison, et y compris une religion du progrès. La pleine rationalité elle, rompt avec la raison providentialiste et avec l'idée rationalisatrice du progrès garanti. Elle conduit à considérer dans sa complexité l'identité terrienne de l'être humain. (TP-93)

- La rationalité est le meilleur garde-fou contre l'erreur et l'illusion. D'une part, il y a la rationalité constructive, qui élabore des théories cohérentes en vérifiant le caractère logique de l'organisation théorique, la compatibilité entre les idées composant la théorie, l'accord entre ses assertions et les données empiriques auxquelles elle s'applique : une telle rationalité doit demeurer ouverte à ce qui la conteste, sinon elle se refermerait en doctrine et deviendrait rationalisation ; d'autre part, il y a la rationalité critique qui s'exerce particulièrement sur les erreurs et illusions des croyances, doctrines et théories. Mais la rationalité porte aussi en son sein une possibilité d'erreur et d'illusion quand elle se pervertit, nous venons de l'indiquer, en rationalisation. La rationalisation se croit rationnelle parce qu'elle constitue un système logique parfait, fondé sur déduction ou induction, mais elle se fonde sur des bases mutilées ou fausses, et elle se ferme à la contestation d'arguments et à la vérification empirique. La rationalisation est close, la rationalité est ouverte. La rationalisation puise aux mêmes sources que la rationalité, mais elle constitue une des plus puissantes sources d'erreurs et d'illusions. Ainsi, une doctrine obéissant à un modèle mécaniste et déterministe pour considérer le monde n'est pas rationnelle mais rationalisatrice.

- La vraie rationalité, ouverte par nature, dialogue avec un réel qui lui résiste. Elle opère une navette incessante entre l'instance logique et l'instance empirique ; elle est le fruit du débat argumenté des idées, et non la propriété d'un système d'idées. Un rationalisme qui ignore les êtres, la subjectivité, l'affectivité , la vie est irrationnel. La rationalité doit reconnaître la part de l'affect, de l'amour , du repentir. La vraie rationalité connaît les limites de la logique, du déterminisme, du mécanisme ; elle sait que l'esprit humain ne saurait être omniscient, que la réalité comporte du mystère. Elle négocie avec l'irrationalisé, l'obscur, l'irrationalisable. Elle est non seulement critique, mais autocritique. On reconnaît la vraie rationalité à sa capacité de reconnaître ses insuffisances. (SSEF-00)

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DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte (suite et fin)

Une part importante de ce site est constituée d'une remarquable collection 'd'Extraits', faite de citations de paragraphes extraits d'ouvrages d'Edgar Morin, citations ordonnées alphabétiquement autour de plusieurs centaines de 'mots clés'. Si bien que cette collection peut s'utiliser comme une sorte de lexique définissant les concepts dans et par les contextes (des 'Extraits') dans lesquels on peut les rencontrer. 

            JP Paquet nous a très amicalement autorisé à reprendre ici le fichier de cette 'collection d'extraits' ce qui nous permet d'installer sur la plupart des documents  et Notes du Site du Réseau Intelligence de la Complexité les liens hypertextes reliant aisément la lecture d'un mot - concept et celle du ou des contextes dans lesquels on peut l'interpréter. Nous l'en remercions chaleureusement.

            La visite complète du site sur Edgar MORIN intéressera souvent les navigateurs attentifs à l'oeuvre d'E Morin, puisqu'ils y trouveront nombre d'autres documents complémentaires, en particulier bio et biblio graphiques et vidéographiques. La rubrique Bibliographie donne en particulier les références éditoriales des chacun des ouvrages dans lequel chaque citation a été extraite (mentionnées seulement par les initiales du titre)

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Chemin faisant, on peut présumer que d'autres familles de citations remarquables, éclairant notre intelligence de la complexité, pourront s'insérer dans cette Rubrique : ce sera peut-être d'avantage sous la forme d'un Florilège que sous celle d'un dictionnaire alphabétique. Dans l'immédiat, ce Dictionnaire des Citations d'Edgar Morin a l'immense mérite d'être effectivement établi et aisément accessible. .Il nous permet d'ouvrir une voie nouvelle et de mettre à la disposition de chacun une aide bienvenue à la navigation.