DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte

L'argument de cette rubrique nous a été donné par M Jean Pierre PAQUET (dit Jipépak) qui a réalisé au fil des ans un site sur Edgar MORIN qu'il présente en ces termes : « Emerveillé par la force, la portée, la profondeur, la beauté, la poésie de la pensée d'Edgar MORIN, ...  j'ai constitué, petit à petit, ce lexique morinien, pour tenter de saisir cette perpétuelle curiosité omnivore, cette pensée toujours en « itinérance », cherchant toujours la "reliance", afin de mieux comprendre, mieux saisir sa vision globale, mieux m'imprégner de cette oeuvre démesurée, essentielle, universelle. Grâce à l'internet je mets simplement ce lexique à la disposition de tout le monde, ... Ce recueil synthétique est également une invitation à se lancer dans la lecture des oeuvres de cet incontournable penseur/humaniste. ...»

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Dictionnaire des citations d'Edgar Morin (Extraits)

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Passé - Présent - Futur (avenir)




- Jusqu'à une époque récente toutes les perspectives raisonnables d'avenir restaient enfermées dans le cadre de la nature psychologique et physiologique de l'homme, de notre espace planétaire et de notre temps irréversible, considérés comme des coordonnées invariables à l'intérieur desquelles se modifient la culture et la société. Aujourd'hui les progrès de la connaissance théorique et les possibilités nouvelles de la technique nous conduisent à relativiser tout ce que nous considérons comme absolu. Du même coup, l'avenir à la fois s'éclaire et s'obscurcit : il s'obscurcit parce que nous ne pouvons plus projeter dans le futur ces points de repère stables que sont l'homme, la terre, le réel. Il s'éclaire en tant que possibilité infinie. Ce qu'on peut donc entrevoir aujourd'hui, c'est que l'avenir de l'humanité est une possibilité infinie, ou, si l'on veut, indéfinie. (ARG9-58)

- La prospective des années soixante posait que le passé était archiconnu, que le présent était évidemment connu, que le socle de nos sociétés était stable, et que, sur ces fondement assurés l'avenir se forgeait dans et par le développement des tendances dominantes de l'économie, de la technique, de la science. Ainsi, la pensée techno-bureaucratique croyait qu'elle pouvait prévoir l'avenir. Elle croyait même, dans son optimisme débile, que le XXI siècle allait cueillir les fruits mûrs du progrès de l'humanité. Mais en fait, les prospectivistes ont édifié un futur imaginaire à partir d'un présent abstrait. Un pseudo-présent engraissé aux hormones leur a tenu lieu de futur. Les outils grossiers, mutilés, mutilants qui leur servent à percevoir, concevoir le réel les a rendus aveugles non seulement à l'imprévisible, mais au prévisible.



- Le passé est construit à partir du présent, qui sélectionne ce qui, à ses yeux, est historique, c'est-à-dire précisément ce qui, dans le passé, s'est développé pour produire le présent. La rétrospective fait ainsi sans cesse - et en toute sécurité - de la prospective : l'historien qui traite de l'année 1787-1788 prévoit avec perspicacité ce qui, dans les événements de ces années, prépare l'explosion ultérieure (évidemment totalement ignorée par acteurs et témoins de cette période prérévolutionnaire). Ainsi le passé prend son sens à partir du regard postérieur qui lui donne le sens de l'histoire. D'où une rationalisation incessante et inconsciente, qui recouvre les hasards sous les nécessités, transforme l'imprévu en probable, et annihile le possible non réalisé sous l'inévitabilité de l'advenu. Comme, de plus, le présent se modifie, que les expériences se succèdent, c'est, à chaque nouveau présent, une refocalisation qui modifie le passé...

- Ainsi donc, nous découvrons une brèche dans le passé, à quoi correspond une brèche dans le présent : la connaissance du présent nécessite la connaissance du passé qui nécessite la connaissance du présent. D'autre part, et surtout, la plus grande illusion est de Croire connaître le présent parce que nous y sommes.

- Or, le futur naît du présent. C'est dire que la première difficulté de penser
le futur est la difficulté de penser
le présent. L'aveuglement sur le présent nous rend ipso facto aveugles au futur. [...] La perspective sur le présent est donc nécessaire à toute prospective. Mais il ne suffirait pas de penser
correctement le présent pour être capable de prévoir le futur. Certes, l'état du monde présent contient en puissance les états du monde futur. Mais il contient des germes microscopiques, qui se développeront, et qui sont encore invisibles à nos yeux. D'autre part, bien qu'elles dépendent de conditions pré-existantes, donc existant déjà dans le présent, les innovations, inventions, créations à venir ne peuvent encore être conçues avant leur apparition (ce sont seulement les conséquences des créations/inventions actuelles qui peuvent être éventuellement imaginées). Cette part décisive du futur n'a donc pas encore pris forme dans le terreau du présent. Le futur, avant qu'il n'arrive, est là (comme nous le montre l'exemple de notre dépendance énergétique) en même temps qu'il n'est pas encore là. Le futur ce sera un cocktail inconnu entre le prévisible et l'imprévisible.

- L'évolution n'obéit ni à des lois ni à un déterminisme prépondérant. L'évolution n'est ni mécanique ni linéaire. Il n'y a pas un facteur dominant en permanence qui commande l'évolution. Le futur serait effectivement très aisé à prédire si l'évolution dépendait d'un facteur prédominant et d'une causalité linéaire. Il nous faut au contraire partir de l'ineptie de toute prédiction fondée sur une conception évolutive aussi simpliste. La réalité sociale est multidimensionnelle ; elle comporte des facteurs démographiques, économiques, techniques, politiques, idéologiques... Certains peuvent dominer à un moment, mais il y a rotativité de la dominante. La dialectique ne marche ni sur les pieds ni sur la tête, elles tourne, parce qu'elle est avant tout jeu d'inter-rétroactions, c'est-à-dire boucle en mouvement perpétuel.

- Nous sommes dans le devenir, et le devenir comporte passé, présent, futur. Rappelons une dernière fois que chacun vit une pluralité de vies, sa vie propre, la vie des siens, la vie de sa société, la vie de l'humanité, la vie de la vie. Chacun vit pour garder le passé en vie, vivre le présent, donner vie au futur. Il y a, non seulement en chacun, pour chacun, mais aussi pour les autres et pour la société une relation incertaine et antagoniste entre présent et futur. On se voue au présent et au futur, mais la part de l'un et l'autre ne saurait se calculer comme un budget où l'on répartit la part de la consommation et celle de l'investissement. Chacun est livré à soi-même devant ce problème. Mais le sacrifice du présent pour l'avenir radieux prépare en fait un avenir affreux. Il faut de la joie et de l'amour dans le présent pour bien investir dans l'avenir. il faut savoir jouir du présent pour aimer l'avenir. il faut savoir que l'avenir lui-même fait partie du devenir, et passera lui aussi... (PSVS-81)

- La maladie du futur s'immisce dans le présent et induit une détresse psychologique, surtout lorsque le capital de foi d'une civilisation s'est investi dans le futur. La vie au jour le jour peut amortir le sentiment de cette crise du futur et faire qu'en dépit des incertitudes l'on continue à espérer individuellement, pour soi, à mettre au monde des enfants, à projeter leur avenir. Mais, en même temps, la crise du futur détermine un gigantesque reflux vers le passé, et cela d'autant plus que le présent est misérable, angoissé, malheureux. Le passé qui avait été ruiné par le futur, ressuscite de la ruine du futur. D'où ce formidable et multiforme mouvement de ressourcement et de retour aux fondements ethniques, nationaux, religieux, perdus ou oubliés, où surgissent les divers «fondamentalismes». Les effets de ces formidables basculement et tête-à-queue entre passé et futur sont loin d'être épuisés et beaucoup seront imprévus.

- Toute société, tout individu vit en dialectisant la relation passé/présent/futur, où chaque terme se nourrit des autres. Les sociétés traditionnelles vivaient leur présent et leur futur sous les commandements du passé. Les sociétés dites en voie de développement vivaient encore récemment sous la demande du futur tout en essayant de sauvegarder leur passé identitaire et d'aménager tant bien que mal le présent. Les sociétés riches vivaient sous la commande à la fois du présent et du futur et voyaient, avec joie puis mélancolie, s'enfuir leur passé. La relation passé/présent/futur, vécue très diversement selon les moments et selon les individus, s'était donc un peu partout dégradée au profit d'un futur hypertrophié. La crise du futur provoque, dans les sociétés occidentales, l'hypertrophie du présent et des ressourcements dans le passé. Elle suscite un peu partout des ré-enracinements ethniques et/ou religieux ainsi que des fondamentalismes (l'islamique n'est que l'un d'entre eux) répondant à la fois à la crise du futur et à la misère du présent.

- Un peu partout, la relation vivante passé/présent/futur se trouve desséchée, atrophiée ou bloquée. Il nous faut donc une revitalisation de cette relation qui respecte les trois instances sans en hypertrophier aucune. Le renouvellement et la complexification de la relation passé/présent/futur devraient donc être inscrits comme une des finalités de la politique d'hominisation.

- La relation au présent, celle du vivre et du jouir, ne saurait être sacrifiée à un passé autoritaire ou à un futur illusoire. Elle comporte aujourd'hui la télé-participation à la vie de la planète et la possibilité du branchement - turn on - dans les circuits des diverses cultures du monde comme dans la culture et le folklore planétaires eux-mêmes. D'autre part et surtout, c'est bien dans le présent que se jouent les épanouissements du vivre qui transcendent le développement. La circulation dialogique passé/présent/futur restaure l'intensité concrète du vivre qui est la plaque tournante du présent. Comme disait Saint Augustin : «Il y a trois temps : le présent du passé, le présent du présent et le présent du futur». Enfin, la relation au futur doit se trouver revitalisée dans la mesure où la poursuite de l'hominisation est elle-même tension vers le futur. Ce n'est plus le futur illusoire du progrès garanti. C'est un futur aléatoire et incertain, mais ouvert sur d'innombrables possibles, où peuvent se projeter les aspirations et les finalités humaines sans qu'il y ait pour autant promesse d'exaucement. En ces termes nouveaux, la restauration du futur est d'importance capitale et d'urgence extrême pour l'humanité. (TP-93)

- Il ne faut plus opposer un futur radieux à un passé de servitudes et de superstitions. Toutes les cultures ont leurs vertus, leurs expériences, leurs sagesses, en même temps que leurs carences et leurs ignorances. C'est en se ressourçant dans son passé qu'un groupe humain trouve l'énergie pour affronter son présent et préparer son futur. La recherche d'un avenir meilleur doit être complémentaire et non antagoniste avec le ressourcement dans le passé. Le ressourcement dans le passé culturel est pour chacun une nécessité identitaire profonde, mais cette identité n'est pas incompatible avec l'identité proprement humaine en laquelle nous devons également nous ressourcer. (PC-97)

- On a perdu les clés du futur. Comment ouvrir le futur ? Personne ne le sait. Liquider les exploiteurs ne suffit pas, car surgissent de nouveaux exploiteurs. Voyez en URSS. Le progrès doit se faire grâce à l'éducation ? Oui mais qui va éduquer les éducateurs ? Tout est problème. Je le répète, nous n'avons pas les clés du futur. Chaque fois qu'une grande transformation historique s'est réalisée, les clés n'existaient pas avant. C'est la transformation elle-même qui a apporté les solutions. Je pense que nous vivons une époque de métamorphose, incontestablement. Nous assistons à la destruction d'un monde, sans qu'on voie la figure de celui qui va émerger. Peut-être nul monde nouveau n'émergera. Je pense qu'il faut faire nos paris avec un sens aigu de la vigilance stratégique. (ITI-00)

- Nous nous rendons compte que la civilisation occidentale, identifiée à "la" civilisation parce qu'elle est présente partout dans le monde, porte en elle-même des carences et des problèmes. Ainsi, les fameuses méthodes de développement apportées par l'Europe aux pays africains ou du Moyen-Orient ont échoué. Dès lors, si le progrès est mort, alors le futur est vain. Lorsque l'on a perdu le futur et quand le présent est angoissé et malheureux, que reste-t-il à faire ? Le seul moyen d'échapper à cette aporie est de se retourner sur le passé, qui cesse d'être un tissu de superstitions pour devenir un recours. (VM-03)

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DICTIONNAIRE DE CITATIONS - La Complexité en contexte (suite et fin)

Une part importante de ce site est constituée d'une remarquable collection 'd'Extraits', faite de citations de paragraphes extraits d'ouvrages d'Edgar Morin, citations ordonnées alphabétiquement autour de plusieurs centaines de 'mots clés'. Si bien que cette collection peut s'utiliser comme une sorte de lexique définissant les concepts dans et par les contextes (des 'Extraits') dans lesquels on peut les rencontrer. 

            JP Paquet nous a très amicalement autorisé à reprendre ici le fichier de cette 'collection d'extraits' ce qui nous permet d'installer sur la plupart des documents  et Notes du Site du Réseau Intelligence de la Complexité les liens hypertextes reliant aisément la lecture d'un mot - concept et celle du ou des contextes dans lesquels on peut l'interpréter. Nous l'en remercions chaleureusement.

            La visite complète du site sur Edgar MORIN intéressera souvent les navigateurs attentifs à l'oeuvre d'E Morin, puisqu'ils y trouveront nombre d'autres documents complémentaires, en particulier bio et biblio graphiques et vidéographiques. La rubrique Bibliographie donne en particulier les références éditoriales des chacun des ouvrages dans lequel chaque citation a été extraite (mentionnées seulement par les initiales du titre)

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Chemin faisant, on peut présumer que d'autres familles de citations remarquables, éclairant notre intelligence de la complexité, pourront s'insérer dans cette Rubrique : ce sera peut-être d'avantage sous la forme d'un Florilège que sous celle d'un dictionnaire alphabétique. Dans l'immédiat, ce Dictionnaire des Citations d'Edgar Morin a l'immense mérite d'être effectivement établi et aisément accessible. .Il nous permet d'ouvrir une voie nouvelle et de mettre à la disposition de chacun une aide bienvenue à la navigation.